Saint Augustin

Pourquoi le jugement dernier

Le Dieu des dieux, Yahvé, accuse,
il appelle la terre du levant au couchant.
Depuis Sion, beauté parfaite, Dieu resplendit;
il vient, notre Dieu, il ne se taira point.

1. 

Recevez avec plaisir, comme encouragement à votre charité, les quelques réflexions que m'inspire le Seigneur à l'occasion de ce psaume. C'est de Jésus-Christ notre Seigneur que doivent s'entendre ces paroles prophétiques que nous venons d'ouïr et de chanter : "Dieu viendra avec éclat ; c'est notre Dieu et il ne gardera point le silence." En effet le Seigneur Jésus-Christ, notre Dieu et Fils de Dieu, est venu voilé dans son premier avènement, dans le second il viendra avec éclat. Quand il est venu voilé, il ne s'est fait connaître qu'à ses serviteurs ; lorsqu'il viendra avec éclat, il se manifestera aux bons et aux méchants. En venant voilé il venait pour être jugé ; en venant avec éclat, il viendra pour juger. Enfin il garda le silence lorsqu'on le jugeait et c'est de ce silence que le prophète avait dit :"Il a été conduit comme une brebis à l'immolation et comme l'agneau devant celui qui le tond, il n'a pas ouvert la bouche. Mais notre Dieu viendra avec éclat; c'est notre Dieu, il ne gardera point le silence. Il ne se taira point" lorsqu'il jugera comme il s'est tu lorsqu'il était jugé. Maintenant il ne se tait point pour qui veut l'entendre ; mais il est dit qu'alors "il ne gardera point le silence" parce que sa voix sera reconnue de ceux mêmes qui le méprisent aujourd'hui.

Il est des hommes qui se rient des commandements de Dieu lorsqu'on en parle présentement, et parce qu'ils ne voient ni ses promesses réalisées ni ses menaces accomplies, ils se moquent de ses préceptes. Car ce qu'on appelle la félicité de ce monde est également pour les méchants : les bons éprouvent aussi ce qu'on nomme le malheur de ce monde ; et les mortels qui voient le présent et ne croient pas à l'avenir remarquent que les biens et les maux du siècle sont distribués indistinctement aux bons et aux méchants. Désirent-ils les richesses ? Ils les voient aux mains des plus coupables comme aux mains des hommes de bien. Ont-ils horreur de la pauvreté et des misères de ce siècle ? Ils observent aussi que les méchants en souffrent comme les bons et ils disent dans leur coeur que Dieu ne regarde ni ne dirige les choses humaines et qu'il nous laisse rouler au hasard dans l'abîme de ce monde sans prendre aucun soin de nous. Ainsi méprisent-ils le commandement parce qu'ils ne sont pas témoins de l'éclat du jugement.

2. On devrait cependant remarquer que maintenant même Dieu regarde et juge, quand il le veut, sans différer et qu'il diffère quand il lui plaît. Pourquoi ? Parce que, si jamais il ne jugeait dans cette vie, on croirait qu'il n'y a pas de Dieu, et si présentement il jugeait tout, il ne réserverait rien pour le jugement à venir. Il est donc beaucoup de choses qu'il réserve, il en est quelques unes qu'il juge actuellement ; son but est de frapper d'une crainte salutaire et de porter à se convertir les coupables dont il remet la cause. Il n'aime pas condamner, il cherche à sauver. Voilà pourquoi il est patient envers les méchants, il veut les rendre bons.
Cependant l'Apôtre dit : "La colère de Dieu éclatera contre toute impiété" (Rom. I, 18)  et "Dieu rendra à chacun selon ses oeuvres." De plus il adresse à l'indifférent cet avertissement et ce reproche : "Méprises-tu les richesses de sa bonté et de sa patience ?" Quoi ! Parce qu'il est pour toi bon, tolérant et patient ; parce qu'il remet ta cause et ne te brise pas, tu le méprises et ne crois pas à son jugement ! "Ignores-tu que la patience de Dieu t'invite à la pénitence ? Cependant, par la dureté de ton coeur, tu t'amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres." (Rom, II, 4-6).

3. Ainsi tout ce que l'homme fait maintenant, il le jette dans un trésor sans savoir ce qu'il amasse. Les riches savent peut être ce qu'ils jettent dans leur trésor terrestre, mais ils ignorent pour qui ils travaillent, car ils ne savent nullement ce que deviendront leurs richesses après leur mort : elles sont quelquefois le partage de leurs ennemis ; et tel qui se prive de nourriture pour s'enrichir, travaille pour les excès, les débauches et les dissolutions d'un autre.

Il en est donc qui savent ce qu'ils amassent sans savoir pour qui. Ainsi les bons connaissent ce qu'ils envoient dans le céleste trésor, les méchants ignorent ce qu'ils se préparent. Le bon met dans ce trésor toutes les oeuvres de miséricorde qu'il a faites envers les malheureux secourus par lui, et il compte sur la fidélité du gardien qui lui conserve tout ce qu'il amasse. Il ne voit pas tout mais il est tranquille sur le trésor même ; il sait que le voleur n'en emporte rien, que l'ennemi ne l'attaque pas, qu'un adversaire injuste et puissant ne l'enlève point comme ce qu'on enlève au vaincu ; mais qu'il lui restera toujours parce qu'il a pour gardien le Tout-Puissant lui-même. Eh ! Si l'on est sans souci après avoir confié son argent à un serviteur fidèle, comment les bons seraient-ils dans l'inquiétude en recommandant le trésor de leurs charités au Seigneur ? Ils savent donc que tout ce qu'ils y mettent est en sûreté : fidèles, ils ont foi en la puissance de leur Maître ; ils croient qu'il veille et qu'ils retrouveront tout ce qu'il garde.

Les méchants aussi mettent dans un trésor toutes leurs oeuvres mauvaises et Dieu les leur conserve. C'est ce que signifient ces paroles de l'Apôtre : "Tu t'amasses un trésor de colère pour le jour de la colère du juste jugement de Dieu."

4. Puisqu'à l'insu des méchants Dieu conserve tout ce qu'ils font ; quand il viendra dans son éclat et non plus pour garder le silence, il convoquera près de lui toutes les nations, comme il l'annonce dans l'Evangile. Il fera alors la grande séparation, plaçant les uns à sa droite et les autres à sa gauche, puis il commencera à ouvrir les trésors afin que chacun reconnaisse ce que chacun y a mis. "Venez, bénis de mon Père, dira-t-il à ceux de droite, recevez le royaume qui vous a été préparé depuis le commencement du monde. Recevez en partage le royaume des cieux, le royaume éternel, la compagnie des anges, l'éternelle vie, où personne ne naît et où ne meurt personne. Car en mettant vos oeuvres dans votre trésor, vous achetiez le royaume même des cieux. "Recevez le royaume des cieux qui vous a été préparé dès l'origine du monde." Et voici comment il leur montre leurs trésors : "J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais nu, et vous m'avez vêtu ; voyageur, et vous m'avez reccueilli ; en prison, et vous êtes venus à moi ; malade, et vous m'avez visité. - Seigneur, lui répondent-ils, quand est-ce que nous vous avons vu éprouver ces besoins et que nous vous avons servi ? " Et lui : " Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous l'avez fait." Et puisque c'est à moi que vous l'avez fait, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, prenez ce que vous avez déposé, possédez ce que vous avez acheté. C'est pour cela que vous l'avez confié à votre Sauveur.

Il se tournera ensuite vers ceux de la gauche et leur montrera leurs trésors vides de toute bonne oeuvre. "Allez, dira-t-il, au feu éternel qui a été préparé au diable et à ses anges. J'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger." Avez-vous jamais rien trouvé, rien déposé dans ce trésor ? Cherchez bien on vous rendra tout. "Mais jamais, disent-ils, nous ne vous avons vu avoir faim." Et lui : "Chaque fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces petits, vous ne me l'avez pas fait non plus." Ce qui peut être vous a empêché de me le faire, c'est que vous ne m'avez pas vu marcher sur la terre. Mais vous êtes si pervers que si vous me voyiez vous me crucifiriez comme les Juifs. Car les méchants qui voudraient qu'aujourd'hui, s'il était possible, il n'y eût plus d'églises où on prêchât les commandements de Dieu, ceux-là ne feraient-ils pas mourir le Christ, s'ils le trouvaient vivant sur la terre ?

Cependant ils oseront lui dire, comme s'il ignorait les pensées des hommes : "Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ?" Et lui : "Chaque fois que vous avez manqué à l'un de ces petits, vous m'avez manqué aussi. "J'avais placé devant vous sur la terre mes petits dans l'indigence. Comme chef, j'étais assis dans le ciel à la droite de mon Père ; mais sur la terre, mes membres souffraient, ils étaient indigents sur la terre il fallait leur donner, ce don serait allé jusqu'au chef ; il fallait savoir qu'en plaçant devant vous ces indigents sur la terre, je voulais en faire comme vos serviteurs chargés de porter vos oeuvres dans mon trésor : vous n'avez rien mis dans leurs mains ; ne soyez pas étonnés de ne rien trouver ici.

5. Ainsi il ne gardera point alors le silence; il se montrera : c'est pourquoi il est dit : "Il ne se taira point." Quand le Lecteur lit maintenant cela dans le livre sacré, on le méprise ; si l'évêque l'interprête et l'explique de vive voix, on s'en moque. S'en moquera-t-on ainsi lorsque le Juge tout-puissant le fera entendre lui-même ? Chacun recevra ce qu'il aura fait, le bien ou le mal.

Sous l'inspiration d'une pénitence infructueuse et tardive, des hommes diront alors : "Ah ! si nous pouvions revivre, écouter et pratiquer ce que nous avons dédaigné ! Ces malheureux que leurs iniquités placent dans les rangs ennemis répéteront alors ce qui est dit au livre de la Sagesse : "Que nous a servi l'orgueil ? Que nous a procuré l'ostentation des richesses ? Toutes ces choses ont passé comme l'ombre." (Sg V, 8-9)

Vous voyez qu'ils se repentiront ; mais ce repentir les torturera sans les guérir. Veux-tu faire une pénitence utile ? Fais-la maintenant. Si tu la fais maintenant tu te corrigeras, et quand tu seras corrigé, on jettera ce trésor d'iniquités où étaient recueillies tes mauvaises actions, et l'on te donnera un autre trésor pour le remplir de tes bonnes oeuvres.

Mais si tu mourrais immédiatement après ta conversion, trouverait-on aucune bonne oeuvre dans ce trésor ? Oui, tu y trouveras de bonne oeuvres, car il est écrit : "Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté." (Lc, II, 14) Ce n'est pas le pouvoir que Dieu demande, c'est la bonne volonté qu'il couronne. Il sait que tu as voulu sans pouvoir : il te marque comme si tu avais fait ce que tu as voulu. Il est donc nécessaire de te convertir ; tu pourrais en différant être enlevé par une mort subite et ne rien trouver qui fasse ta richesse dans le présent et ton bonheur dans l'avenir.

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."