Platon

Platon, la République livre 6, le sectionnement de la ligne (suite et fin). Commenté par monsieur l'abbé Néri le 15 décembre 2018

La « ligne sectionnée » se trouve à la fin du livre VI de la République, où il traite de la nécessité de placer des hommes particulièrement éclairés à la tête d’un État, elle introduit l'allégorie de la caverne (dans le livre VII) "Prends donc une ligne coupée en deux segments inégaux, l'un représentant le genre visible, l'autre le genre intelligible, etc."

1. 

abbé Néri commente Platon République - livre VI - la ligne sectionnée (fin)

509d à 511e fin du livre VI

le 15 décembre 2018

Introduction

509D Je vais reprendre là où Socrate dit :

Socrate — conçois donc qu’ils sont deux, le Bien et le Soleil : l’un est roi du monde intelligible ; l’autre, du monde visible ; je ne dis pas du ciel, de peur que tu ne croies qu’à l’occasion de ce mot, je veux faire une équivoque. Voilà par conséquent deux espèces d’êtres, les uns visibles, les autres intelligibles.

Glaucon — fort bien.

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Socrate — soit par exemple, une ligne coupée en deux parties inégales…

Ça, c’est la comparaison pour donner une image de ces domaines, celui du visible et de l’intelligible, c’est simplement une image pour marquer la division. Dans cette division, les commentateurs ne sont pas d’accord quant à la division de la ligne. Ici, dans la traduction que j’ai, c’est marqué « inégal », et d’autres traducteurs mettent « deux parties égales », mais le choix du mot rentre déjà dans une explication de textes. Comme vous n’êtes pas forcément des érudits à aller vous interroger en suivant les différentes versions, l’idée précise, parce cela nous mènerait très loin par rapport à une recherche philologique, qui n’est pas le seul aspect considéré pour choisir l’un ou l’autre, parce que c’est complètement différent que les parties soient égales ou inégales, ce n’est pas la même chose. Donc, en lisant les arguments que j’ai pu voir dans les différentes versions, je suis d’accord avec le choix de Victor Cousin pour traduire « inégales », il n’est pas le seul. Mais, la traduction est l’effet d’un choix par rapport à la pensée qui est exprimée par ces mots.

Après, le point de vue pour faire une comparaison qui correspond dans les deux aspects, c’est un point tout à fait précis : la clarté. Ce qui est éclairé a une plus grande importance que ce qui est moins éclairé, voilà la raison de l’inégalité. C’est cet aspect-là qui prime, c’est la plus ou moins grande clarté. Or, les objets intelligibles sont en eux-mêmes plus clairs que les objets visibles, voilà pourquoi la partie correspondant aux objets intelligibles est plus grande que celle accordée aux objets visibles.

Le sectionnement de la ligne

Donc la raison de l’inégalité se situe à ce niveau-là, dans la division de ces deux domaines, le visible et l’intelligible.

Socrate — … coupe encore en deux chacune de ces deux parties, qui représentent l’une le monde visible, l’autre le monde intelligible ; et ces deux sections nouvelles représentant la partie claire et la partie obscure de chacun de ces mondes, tu auras pour l’une des sections du monde visible… 

abbé Néri — un détail qui correspond à ces sections, en ce qui concerne le monde visible,

Socrate —… tu auras pour le monde visible, les images, j’entends par images, premièrement, les ombres ; ensuite les fantômes représentés dans les eaux et sur la surface des corps opaques, polis et brillants, et toutes les autres représentations du même genre. Tu vois ce que je veux dire.

Glaucon — oui

Socrate — l’autre section te donnera les objets que les images te représentent, je veux dire, les animaux, les plantes et tous les ouvrages de l’art comme de la nature.

abbé Néri — là, on est dans le domaine visible. Socrate commence par mentionner les différentes composantes dans un nombre croissant, c’est-à-dire qu’il part dans le domaine visible de ce qui est au plus bas vers et il termine par ce qui se trouve plus haut. Donc c’est la subdivision du domaine visible, c’est important de comprendre cette première partie parce qu’elle nous est plus familière, et elle permet de voir mieux la correspondance dans le domaine intelligible.

Quelle le premier degré, en quoi consiste ces différentes composantes dans le monde visible, quelles sont les plus faibles ?

Ce sont les images, les ombres et les reflets, ce sont des espèces d’images, donc ce n’est pas quelque chose de différent, c’est une précision. Les images qu’on a des réalités sensibles peuvent être comme une ombre et un reflet.

Socrate énumère d’une manière concrète ces différentes possibilités de reflets, soit dans l’eau soit à la surface des corps opaques, polis. Mais ce qui est commun à ces images, c’est qu’il s’agit de reflets. Voyez, pour que vous puissiez avoir clairement dans l’esprit ces différents éléments, il faut considérer que les images n’ont pas les mêmes degrés de représentation, c’est pour cela que la distinction entre l’ombre et le reflet est importante.

Si vous regardez l’ombre d’un objet et que vous la comparez à un reflet dans l’eau ou dans un miroir, vous comprenez que l’image qui est un reflet est plus claire que l’image projetée dans une ombre qui est moins nette, on a quelque chose de très tenu. Si vous regardez l’ombre, vous ne voyez que le contour, la forme, que peut avoir un objet dont on voit l’ombre. Voyez, encore une fois, un point très important de la classification qui se situe par rapport à la lumière, dans le monde visible.

L’original et la copie

Or, quand il s’agit des êtres visibles, et qu’on ne voit que l’ombre, et bien, la vision est la plus faible. Ensuite, on a un degré supérieur, mais c’est aussi une forme d’image, c’est le reflet d’un objet dans l’eau ou dans une surface polie, c’est un degré supérieur, mais ça reste quand même une image. Et ces images représentent les objets visibles qu’on pourrait appeler les originaux, et le mot est important. Quand on voit une ombre, on peut dire que l’objet est à l’origine de l’ombre et que l’ombre correspond à l’objet dont il est l’ombre et donc c’est à cause de cela qu’on peut appeler l’objet : l’original, parce que c’est de là que vient l’image, que ce soit une ombre ou que ce soit un objet. Alors, on voit quel est le rapport dans la représentation, il y a dans le monde visible des images qui résultent des objets réels et ces images peuvent être plus ou moins nettes, donc ici Socrate mentionne deux formes d’images, à savoir les ombres et les reflets.

L’opinion est à la connaissance ce que l’image est à l’objet

Socrate — veux-tu qu’à cette division du monde visible soit substituée celle du vrai et du faux de cette manière : l’opinion est à la connaissance ce que l’image est à l’objet.

abbé Néri — ce que l’image est à l’objet, voyez la proportion ; donc on avance pas à pas. Si dans le monde intelligible, on compare les différentes composantes en fonction du vrai et du faux, l’opinion est à la vérité ce que l’image est à l’objet dont il est l’image. L’objet dans le monde visible est réel, l’image ne se situe pas sur le même plan. L’image, c’est la perception que l’on a de l’objet, mais elle n’a pas la même consistance. Si vous analysez avec les moyens dont on dispose aujourd’hui, par rapport à la vision, vous avez peut-être vu des représentations du fonctionnement de l’organe de la vue, comment l’image se reproduit dans l’œil à une échelle proportionnée, voyez l’image sensible est parlante. Si on regarde quelqu’un, je regarde Géraldine, et bien dans mon œil la représentation de ce que je vois de Géraldine est proportionnée à la mesure de mon œil, elle est millimétrique, alors que dans la réalité il y a plus que des millimètres. C’est une évidence que l’image ne recouvre pas la réalité qu’elle représente. Voilà c’est la seule chose qui faut retenir, ici, dans la comparaison. Il n’y a pas d’égalité de proportions, la réalité est plus grande, plus complète que sa représentation, ça, c’est le domaine visible. Dans le domaine intelligible, l’opinion est l’équivalent de l’image dans le domaine intelligible et l’objet réel équivaut à la réalité. Donc, l’image se trouve par rapport à l’objet dont il est l’image, dans une proportion qui est différente, qui est moins que l’image, quoi qu’il en soit de l’image, peut-importe l’image, est plus petite que ce dont elle est l’image. Elle n’est pas petite seulement en grandeur, elle ne recouvre pas la totalité et en plus quand on considère les différents types d’images, l’ombre qui est encore plus diminuée, correspondant à l’objet dont il l’ombre, qui est le reflet. Déjà là il y a une différence. Pour le moment il faut saisir cette disproportion et donc ce que l’image est à l’objet, du point de vue du vrai et du faux, l’opinion l’est à la vérité. C’est-à-dire que l’opinion est moins que la vérité, c’est la seule chose pour le moment qu’il faut saisir dans la comparaison.

Glaucon — j’y consens.

Socrate — voyons à présent comment il faut diviser le monde intelligible.

Glaucon — comment ?

abbé Néri —  attention, ici, ça se corse. On va diviser le monde intelligible en deux parts comme dans le monde visible : les images et les objets.

Socrate — en deux parts dont l’âme n’obtient la première qu’en se servant des données du monde visible que nous venons de diviser,…

abbé Néri — dans le monde visible, on a fait la distinction entre les objets et les images. Dans le domaine intelligible, l’âme va commencer par se servir des images de l’autre domaine, des images sensibles, c’est le point de départ.

Socrate — … comme d’autant d’images en partant de certaines hypothèses non pour remonter au principe, mais pour descendre à la conclusion ; … 

abbé Néri — c’est une voie descendante.

Socrate — … tandis que pour obtenir la seconde elle va de l’hypothèse jusqu’au principe qui n’a besoin d’aucune hypothèse, sans faire aucun usage des images comme dans le premier cas, et en procédant uniquement des idées considérées en elles-mêmes.

abbé Néri — c’est dans le monde intelligible, une activité qui passe d’un degré à un autre, et c’est là que se situe les parts, l’âme part des images qu’elle obtient du monde sensible, visible, pour arriver à des conclusions à partir de ces images qu’elle retient comme des hypothèses. Vous voyez, cette cuiller, je viens de la prendre dans la main, puis je la pose là, qu’est-ce que vous constatez ? Vous avez observé quelque chose qui vient de se passer, un changement, la cuillère a changé de place parce je l’ai changé et donc vous, vous avez vu et à partir de ce que vous avez vu, vous affirmez quelque chose, vous tirez une conclusion. Vous voyez l’exemple. C’est d’abord ce qui est visible et ensuite vous constatez quelque chose qui a son origine dans ce que vous avez vu, dans l’image qui est devant vous, mais vous tirez une conclusion que dans la tête. Vous vous dites, il y a eu un changement de position, mais ça c’est l’intelligence qui fait ça, le jugement. À partir de ce que vous avez vu, vous tirez une conclusion, donc c’est la voie descendante. À partir d’un fait, vous réfléchissez. Là, c’était simple, mais quand Newton faisait la sieste sous un pommier et qu’une pomme lui est tombée sur la tête, il s’est mis à réfléchir et à partir de là, il a fait une hypothèse, une loi ; la loi sur la gravité. On voit tout le degré et d’intelligence de celui qui observe, mais le point de départ est un fait et ensuite on va chercher une explication et on peut aller plus ou moins loin dans une explication. Voilà une manière de progresser dans la connaissance. À partir d’un fait, on retient le fait comme à partir d’une image, sensible, dont on a l’expérience.

Et à partir de là, on tire des conclusions : qu’est-ce que c’est ? Newton voit qu’un fruit tombe et à partir de là, il essaye de trouver la cause qui a fait, non seulement la pomme, mais que tous les corps aient cette inclination naturelle à aller vers le bas, mais ce sont les propositions de la nature que de réfléchir en observant le fonctionnement de ce qui est visible, de tirer des explications qui sont de l’ordre intelligible. On est dans le domaine de l’intelligible. La première partie correspond à l’activité de l’âme qui se sert des images qui viennent du monde sensible, pour progresser et tirer des conclusions à partir des faits, à partir des images qu’elle observe. L’autre partie c’est l’âme qui cherche à remonter au principe, donc la démarche n’est pas la même et c’est en réfléchissant qu’elle va remonter jusqu’à l’origine, mais le point de départ de sa réflexion n’est plus l’image en tant que telle, mais une considération d’une idée par rapport à une autre, c’est ce qui fait la différence, le point de départ.

Le point de départ dans la première section, l’âme part de l’image pour tirer des conclusions.

Dans la deuxième partie, l’âme part d’une idée pour remonter au principe.

Vous voyez la différence. Donc, ça, ce sont les 2 sections du monde intelligible.

Ce que je viens de vous dire d’une manière aussi claire que possible, dans le texte, est un peu plus difficile, mais ça signifie la même chose. Je vous relis cette partie : donc en 2 parts, le domaine intelligible, dont l’âme n’obtient la première qu’en se servant des données du monde visible que nous venons de diviser, comme d’autant d’images en partant de certaines hypothèses, non pour remonter au principe, mais pour descendre à la conclusion (jusque là, c’est facile), tandis que pour obtenir la seconde, elle va de l’hypothèse jusqu’au principe qui n’a besoin d’aucune hypothèse sans faire aucun usage des images (comme dans le premier cas) et en procédant uniquement des idées considérées en elles-mêmes.

Glaucon — je ne comprends pas bien ce que tu dis.

510C On s’était arrêté là, la dernière fois.

Socrate — patience, tu le comprendras mieux après ce je vais vous dire. Tu n’ignores pas je pense que les géomètres et les arithméticiens supposent deux sortes de nombres, l’un pair, l’autre impair, les figures et trois espèces d’angles et ainsi du reste, selon la démonstration qu’ils cherchent : que ces hypothèses une fois établies, ils les regardent comme autant de vérités que tout le monde peut reconnaître, et n’en rendent compte ni à eux-mêmes ni aux autres ; qu’enfin partant de ces hypothèses, ils descendent, par une chaîne non interrompue, de proposition en proposition jusqu’à la conclusion qu’ils avaient dessein de démontrer.

Les objets mathématiques

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abbé Néri — dans les mathématiques, dans la géométrie, on se sert des images comme point de départ pour faire un raisonnement et tirer des conclusions. Mais, les images dont on se sert dans les mathématiques ne sont pas comme les images qu’on a dans la première partie du monde visible. Dans la première partie de l’âme, je vous avais dit que l’âme se sert des images pour faire des hypothèses, mais ce sont des images qui restent liées aux images sensibles ou visibles, alors que dans les mathématiques, il s’agit d’images tout à fait particulières, parce qu’on ne considère qu’un aspect de la réalité. Par exemple, je regarde un visage et je me dis, ce visage est-il rond ou rectiligne, Je ne rentre pas dans les détails, je ne retiens qu’un aspect. Les mathématiques, c’est comme ça, on laisse tout tomber sauf quelque chose de particulier qu’on a en vue. Mais ça reste quand même une forme d’image, cette forme de représentation, qu’on peut appeler symbolique si vous voulez, pour les différencier des images visibles.

Aristote fait une distinction dans ce qu’il appelle les degrés d’abstraction.

Donc, le premier d’abstraction, c’est par rapport à tout ce qui est sensible dont on ne retient qu’un aspect particulier de la réalité. Je vous donne un exemple : le médecin qui étudie l’homme, il s’intéresse à quelque chose de précis quand il étudie l’homme, à savoir pourquoi quelqu’un est malade, et alors il en cherche la cause, mais il ne se pose pas d’autres questions autres que celles qu’il a choisies pour retenir son attention. Si vous allez chez le médecin et que vous lui dites : j’ai mal au ventre. Alors, il va chercher à cause quelle est la cause de ce symptôme parce qu’il n’y a pas qu’il n’y a pas une seule mais des réponses différentes, mais tout le reste ne l’intéresse pas. A savoir qu’elle musique l’on écoute ; ça n’a aucun rapport avec le fait d’avoir mal à l’estomac. Voyez, c’est un point particulier qui intéresse le médecin.

Ensuite, il y a le deuxième degré d’abstraction où l’on fait abstraction de tout sauf de la quantité. C’est donc un degré différent dans la connaissance de ce qu’est l’intelligible, puisqu’on se sert de certaines représentations mais qui ne concerne que la quantité.

Ensuite, il y a ce qu’on appelle le troisième degré d’abstraction, c’est celui de la métaphysique ou de la philosophie où l’on ne retient que ce qui concerne l’Etre, on fait abstraction de tout le reste, on ne considère que ce qui concerne l’Etre en tant que tel, et donc là, il n’y a plus d’images, alors que dans les mathématiques, il y a encore des images.

Socrate — Par conséquent, tu sais aussi qu’ils se servent de figures visibles et qu’ils raisonnent sur ces figures, quoique ce ne soit point à elles qu’ils pensent, mais à d’autres figures représentées par celles-là. Par exemple, leur raisonnement ne porte pas sur le carré ni sur la diagonale telle qu’ils les tracent, mais sur le carré tel qu’il est en lui-même avec sa diagonale

abbé Néri — C’est une bonne comparaison parce que dans les figures qu’ils emploient, ils analysent les propriétés qui existent dans ces différentes représentations à l’état idéal. Il y a, si vous avez fait un peu de mathématiques et de géométrie, des propositions qui concernent les rapports des parties d’une figure abstraite. Si vous prenez dans la réalité, par exemple, un livre, qui a une forme rectangulaire, et bien, compte tenu du volume, les applications des relations que vous considérez abstraitement dans un rectangle ne se réalisent pas complètement d’une manière aussi précise que dans les objets concrets. Il y a une certaine marge, des différences par rapport à ces proportions qu’on peut établir dans une représentation abstraite, il y a un petit décalage entre les deux. C’est pour cela que les mathématiciens ou les géomètres raisonnent à partir de figures idéales pour faire leurs raisonnements.

Socrate — … par exemple, leurs raisonnements ne portent ni sur le carré ni sur la diagonale telle qu’ils les tracent, mais sur le carré tel qu’il est en lui-même avec sa diagonale (le carré en soi). J’en dis autant de toutes sortes de formes qu’ils représentent, soit en relief, soit par le dessein, et qui ont aussi leurs images, soit dans l’ombre, soit dans le reflet des eaux. Les géomètres les emploient comme autant d’images, et sans considérer autre chose que ces autres figures dont j’ai parlé, et qu’on ne peut saisir que par la pensée.

abbé Néri — ici il y a une certaine complication dans la manière de l’énoncer, parce que Socrate rappelle les deux domaines. Si on regarde l’ombre projetée par un tableau, un géomètre verra un rectangle, s’il voit le même tableau reflété dans un miroir ou dans l’eau ou dans n’importe quelle surface polie, il ne veut considérer qu’un rectangle, c’est simplement mettre en parallèle les sources d’information du monde visible et l’action de l’âme qui peut se servir d’une manière indifférente des images qui proviennent du domaine visible, sensible, que ce soit une ombre, que ce soit un reflet, peu importe, il ne retiendra que ce qui l’intéresse en particulier. Que ce soit une ombre, que ce soit un reflet, il ne retiendra que la figure rectangulaire. C’est dit d’une manière simple ce qu’on vient de voir ici dans le texte de Socrate. Voilà pourquoi

Glaucon dit : tu dis vrai.

Socrate : ces figures, j’ai dû les ranger parmi les choses intelligibles et je disais que pour les obtenir, l’âme est contrainte de se servir d’hypothèses, non pour aller jusqu’au premier principe, car elles ne peuvent remonter au-delà de ces hypothèses, mais elle emploie les images qui lui sont fournies par les objets terrestres et sensibles en choisissant toutefois parmi ces images celles qui relativement à d’autres sont regardées et estimées comme ayant plus de netteté.

Glaucon : je conçois que tu parles de ce qui se fait dans la géométrie et les autres sciences de cette nature.

Socrate : conçois à présent ce que j’entends par la seconde division des choses intelligibles…

abbé Néri : donc, la première partie est illustrée d’une manière particulière par la manière de procéder des géomètres et des arithméticiens, qu’on va maintenant considérer la deuxième partie, celle dont l’âme se passe de ces images.

Socrate :… conçois à présent ce que j’entends par la seconde division des choses intelligibles, ce sont elles que l’âme saisi immédiatement par la dialectique en faisant des hypothèses qu’elle regarde comme telle, et non comme des principes, et qui lui servent de degrés et de point d’appui pour s’élever jusqu’au premier principe qui n’admet plus d’hypothèses.

abbé Néri : c’est très important ici de noter la différence. Il y a une connexion entre ces différents domaines.

Dans la première partie, dans le domaine intelligible, l’âme se sert des images qu’elle recueille dans le monde sensible et visible, et elle en fait des hypothèses dont elle va tirer des conclusions et donc elle se sert de ces hypothèses comme d’un principe, comme un point de départ pour tirer des conclusions.

Dans la deuxième partie, l’âme va partir des hypothèses, mais pas comme d’un principe, mais comme un degré pour remonter au principe.

Dans la première forme, on ne s’interroge pas sur les principes et les hypothèses qu’on formule, mais on se sert de l’hypothèse pour tirer des conclusions.

Dans la deuxième forme d’agir de l’âme, l’âme à partir de l’hypothèse va réfléchir et chercher quel est le principe dont repose l’hypothèse qui lui sert de point de départ, mais la démarche est ascendante. Elle considère l’hypothèse qu’en tant que ce qu’elle est : une hypothèse.

Alors que dans la première partie, on prend l’hypothèse comme un principe dont on part, pour tirer une conclusion, mais sans chercher plus loin.

Alors que dans la deuxième partie, c’est la raison de l’hypothèse qu’on va chercher, voyez la différence se trouve à ce niveau-là.

On va chercher à savoir, pour reprendre l’exemple antérieur, quel est le principe qui explique la quantité, pour reprendre l’exemple précédent. Alors que pour les géomètres et les mathématiciens, ils ne se posent pas de questions par rapport à quel est l’origine de l’un et du multiple, ça n’est pas une question de mathématiques, ça. Ça, c’est une question philosophique.

Le principe d’identité

C’est une question qui nécessite des explications, car elle est ardue : le principe qui explique la différence entre un et plusieurs, c’est ce qu’on appelle le principe d’identité. C’est ce qui fait qu’un être est ce qu’il est, c’est aussi qu’il est fait autre que les autres. Le principe d’identité au aussi le principe d’altérité. Voyez, ça, c’est une question métaphysique et pas mathématique, on a pas à réfléchir sur le principe de la quantité. Qu’est-ce qui explique l’unité ? Les mathématiciens, les géomètres se servent de l’unité, pour tirer des conclusions : un plus un fait deux, mais ils n’expliquent pas ce qui fait l’unité d’un être, c’est pas leur domaine, c’est un raisonnement différent. C’est très intéressant, vous allez voir, Socrate insiste beaucoup sur cette différence, ce décalage entre la représentation et la réalité qu’elle représente. Exemple : j’ai un biscuit, j’en ajoute un autre, donc j’en ai deux, je tire une conséquence, c’est une conclusion. Toutes les opérations mathématiques reposent sur une simple relation.

Je m’avance. Il y a toujours une différence qui fait que la correspondance n’est pas totale entre la représentation et ce qui est représenté, et pour Socrate, j’avance en vous donnant une conclusion qui va être expliquée par tous les développements qu’on va voir ici et plus loin. Pour Socrate, la réalité parfaite, c’est l’idée en soi, et déjà les objets concrets qu’on a dans le monde sensible, ce sont des reflets de l’idée pure, et donc les objets concrets sont moins parfaits, ce sont de pâles reflets de l’idée pure, et ensuite les représentations que nous avons de ces objets concrets sont encore moins. Là, je me suis avancé beaucoup, c’est là où il va arriver, seulement il faut suivre le chemin.

Socrate : conçois à présent ce que j’entends par la seconde division des choses intelligibles. Ce sont celles que l’âme saisi immédiatement par la dialectique, en faisant des hypothèses, quelle regarde comme telles et non comme des principes, et qui lui servent de degrés et de points d’appui pour s’élever jusqu’à un premier principe qui n’admet plus d’hypothèse. Elle saisit ce principe et s’attachant à toutes les conséquences qui en dépendent, elle descend de là jusqu’à la dernière conclusion, repoussant toute donnée sensible pour s’appuyer uniquement sur des idées pures, par lesquelles sa démonstration commence procède, et se termine.

abbé Néri : en fait, dans le premier domaine intelligible, l’âme part des hypothèses comme si c’était un principe, dans la deuxième partie, l’âme part des hypothèses en tant que telles, les considérants comme des hypothèses, dans un sens différent, c’est-à-dire ascendant. Donc, de l’hypothèse, remonter au principe. Un principe qui n’admet plus d’hypothèses parce que c’est un véritable principe, et de là il redescend pour tirer des conclusions, mais la différence c’est que les conclusions qu’elle tire, elle les tire d’un véritable principe et pas d’une hypothèse.

C’est pour cela que pour Socrate, la véritable science, c’est-à-dire la connaissance de la vérité ne se situe qu’à ce niveau-là, parce que le domaine de la connaissance de la première partie qui recouvre tout ce qu’on appelle les sciences physico-mathématiques est susceptible de progrès, parce qu’il y a une marge, parce que le point de départ d’un raisonnement, c’est une hypothèse, et une hypothèse peut être mise en cause et c’est pour cela que dans le domaine des sciences que l’on appelle expérimentales, il y a toujours une marge de progrès, alors que dans la connaissance philosophique dont l’objet est l’être, le vrai, quand on parvient à la connaissance d’un véritable principe, il n’y a plus à rechercher.

Ce qui est vrai, alors ça, c’est extrêmement important, ce qui est vrai est immuable, c’est-à-dire que lorsqu’on parvient à la connaissance de la vérité, le temps ne compte plus. Le propre de la vérité, c’est de l’être toujours. D’ailleurs, c’est une question métaphysique importante, parce que la vérité correspond à l’être, et donc, simplement, on ne parvient pas toujours à la saisir. Il y a dans le domaine intelligible ces deux parties qui correspondent à des degrés différents de la connaissance, la première section est inférieure à la seconde et cela correspond au domaine du sensible, du visible, aussi à des degrés. Je vous ai fait la remarque entre les objets et les images que représentent les objets. Les objets en tant que tels sont à l’origine des images et les images peuvent être plus ou moins exactes, l’ombre étant plus faible que le reflet, là aussi il y a des degrés. L’ombre est le degré inférieur et le reflet est un peu supérieur. Dans le domaine intelligible, la première section, la première manière d’agir de l’âme est inférieure à la seconde. La comparaison est là, tout simplement, par ces différentes comparaisons, saisir les différents degrés de connaissance par rapport à l’appréhension de la vérité, puisque, souvenez-vous, Socrate dit que dans le domaine intelligible, il faut considérer les choses par rapport au vrai et au faux, et donc la deuxième section, l’âme parvient à la vérité ; dans la première, elle connaît, mais il reste une marge de progression. Je vais employer une expression que je vais expliquer ensuite.

Dans la deuxième section de l’intelligible, l’âme arrive à la parfaite intelligence de ce qu’elle connait, mais qu’à ce niveau-là. Alors que dans la première partie de l’intelligible, on peut dire qu’on a une connaissance moyenne. Si on considère ainsi les choses, vous savez, si on revient à la représentation du tableau, du côté du monde visible, vous avez des images qui peuvent être des ombres ou des reflets. Dans le domaine intelligible, vous avez comme point de départ, d’abord des images qui trouvent leur origine dans le monde visible et dans l’âme sincère, c’est le degré le plus bas, comme dans le monde visible : l’ombre. Ensuite, vous avez le niveau qu’illustrent les mathématiciens, et qu’on peut appeler pensée moyenne, parce qu’on se sert aussi de certaines images, mais qui ne provient pas directement du monde sensible, c’ » est déjà plus symbolique. Et puis vous avez le dernier degré où l’âme remonte jusqu’au principe et à partir de ce principe, il trouve tout l’enchainement jusqu’aux dernières conséquences et là, vous avez ce qu’on peut appeler l’intelligence pure. Vous avez une autre correspondance : les images dans le monde visible sont le reflet des objets qui sont pour ainsi dire les originaux. Donc, une image renvoie à l’objet qui est son origine. Dans le monde intelligible, ce sont les idées qui font la correspondance avec les objets. Ce que l’objet est dans le monde visible, l’idée l’est dans le monde intelligible. Puisque c’est seulement en parvenant au principe de l’idée en soi, qu’on peut avoir une véritable connaissance. La connaissance de cette idée en soi en tire toutes les conclusions, ensuite. Aristote a une autre manière de le dire : il dit « qu’il y a une connaissance scientifique quand on peut expliquer la réalité qu’on connait par les causes qui l’explique ». Et il dit que « le propre de la science la plus élevée qui est la philosophie, c’est l’explication de la réalité », en latin : per altissima causa : par les causes les plus élevées. Donc, c’est vraiment au niveau de l’être, le propre de la philosophie, c’est de monter aussi haut. Et puis, les scolastiques à partir de St Thomas qui se servent de la philosophie d’Aristote remontent jusqu’à la plus haute des causes, qu’on appelle la cause première : Dieu. La plus haute des causes, c’est Dieu et donc, voilà pourquoi de ce point de vue là, la science la plus élevée, du point de vue naturel, c’est ce qu’on appelle la théodicée, mais du point de vue surnaturel, c’est la théologie. On voit ici Socrate et Platon et Aristote aussi, dans leur philosophie, sont parvenus jusqu’à postuler la nécessité de ce premier principe. Par des voies différentes, Aristote privilégie la cause, il arrive par la loi de la causalité à l’affirmation d’un être qui est la première cause. Ici, nous sommes en train d’analyser cette manière de rendre compte d’une affirmation qu’on a trouvée avant ces différentes comparaisons.

Dire que l’idée du bien est le principe de la science et de la vérité. Gardez bien ce point, car c’est le fil conducteur parce que c’est ce que nous allons voir dans tout le livre VII. Déjà ici nous avons déjà une première explication par cette comparaison entre le monde visible et le monde intelligible, qui va se continuer dans le mythe de la caverne, mais vraiment, pour bien saisir la portée de la métaphore, du mythe de la caverne, il faut tenir compte de cette explication-là, de ces deux domaines qui sont totalement différents.

Glaucon — je comprends un peu, mais pas encore suffisamment. Il me semble que tu nous exposes là un point qui abonde en difficultés ; tu veux, ce semble, prouver que la connaissance qu’on acquiert par la dialectique de l’être et du monde intelligible est plus claire que celle qu’on acquiert par le moyen des arts…

abbé Néri — attention ici, « arts » est synonyme de sciences expérimentales, qui domine aujourd’hui.

Glaucon — … qui ont pour principe des hypothèses, qui sont bien obligés de se servir du raisonnement et non des sens, mais qui, fondé sur des hypothèses, ne remontant pas au principe, ne te paraissent pas appartenir à l’intelligence, bien qu’ils devinssent intelligibles, avec un principe ; et tu appelles, ce me semble, connaissance raisonnée celle qu’on acquiert au moyen de la géométrie et des autres arts semblables, et non pas intelligence, cette connaissance étant comme intermédiaire entre l’opinion et la pure intelligence.

abbé Néri — ici, vous allez pouvoir retenir 3 expressions qui permettent de retenir cette classification au niveau de l’intelligible. Le degré le plus bas, c’est l’opinion, le deuxième degré, c’est la pensée intermédiaire et le troisième degré, le plus élevé, ce qu’on appelle l’intelligence pure. Vous pouvez conserver cela comme aide-mémoire.

Socrate — Tu as fort bien compris ma pensée. Reprends maintenant les quatre divisions dont nous avons parlé et applique-leur ces quatre opérations du savoir, au plus haut degré l’intelligence pure ; au second, la connaissance raisonnée ; au troisième, la foi ; au quatrième, la conjecture…

abbé Néri — c’est subdivisé, vous voyez. L’opinion est subdivisée ici en foi et conjecture. C’est simplement une manière de dessiner les deux moyens que nous avons de parvenir à une opinion. Vous pouvez, par exemple, si vous écoutez les informations et que vous entendez dire que les Gilets jaunes ont perturbé le fonctionnement normal des moyens de transport, et bien vous pouvez vous en faire une opinion et de vous dire : « ça va être compliqué de sortir de chez moi », parce que vous croyez ce que vous avez entendu, vous vous êtes fait une opinion parce que vous avez prêté foi à ce que vous avez entendu. Mais si vous n’avez pas entendu l’information, mais que vous savez qu’il y a des gens qui manifestent, vous pouvez faire une hypothèse : il y a des gens qui vont manifester dans la rue, il est probable que les transports sont perturbés, l’hypothèse n’a pas la même origine. Dans un cas, c’est parce que vous avez écouté une information, le deuxième, c’est parce que vous avez fait vous-même une hypothèse. Voyez la différence. Mais on parvient au même résultat, c’est-à-dire à se faire une opinion. Donc la subdivision, le degré dans l’intelligible le plus bas de l’opinion, on peut y parvenir des deux moyens, en faisant des conjectures ou en croyant ce qu’on entend, en prêtant foi, c’est une foi non pas surnaturelle, mais ce qu’on appelle humaine. Elle est très utile parce que la plupart de nos connaissances reposent sur cette source-là.

Quand on lit un manuel ou un livre scolaire, on trouve des conclusions de ce que les chercheurs ont trouvé, mais on n’est pas capable d’avoir le même degré de connaissance de celui qui est arrivé à de telles conclusions et celui qui se contente de les apprendre éventuellement par cœur, voyez la différence. Dans un cas, il s’agit éventuellement d’une connaissance scientifique, dans l’autre cas il s’agit d’une opinion, qui a sa source dans l’information que vous avez reçu et à laquelle vous croyez. La plupart de nos connaissances sont comme ça, parce qu’on est pas capable dans tous les domaines de la connaissance d’avoir une connaissance fondée dans une argumentation précise. Les grands philosophes de l’antiquité avaient une science universelle, je crois qu’aujourd’hui on ne serait pas capable, parce que le domaine n’était pas si étendu qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, quand on s’occupe d’étudier un domaine, on peut passer la vie sans l’épuiser tellement il y a de possibilités, alors que quand il y a eu ces premiers grands philosophes, ils ont défriché un petit peu tous les domaines de la connaissance d’une manière générale, mais les moyens d’observation, entre autres, dont ils ont pu disposer, limitaient leur connaissance. Simplement, au niveau des principes, ils sont arrivés à des conclusions qui sont encore valables aujourd’hui.

Socrate — … et classe-les de manière à leur attribuer plus ou moins d’évidence, selon que leurs objets participent plus ou moins à la vérité.

Glaucon — j’entends, je suis d’accord avec toi et j’adopte l’ordre que tu me proposes.

511E Fin du livre VI - le livre VII débutera avec le mythe de la caverne

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En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."