Saint Jean Chrysostome

Interprétations paradoxales de St Jean Chrysostome

Dans ses commentaires de l'Ecriture sainte, Saint Jean Chrysostome apporte une vision plus aboutie que l'interprétation courante. Pour être originales, ses interprétations n'en sont pas moins pertinentes et permettent au lecteur d'entrevoir une dimension nouvelle qu'il n'aurait pu imaginer au premier abord.

1. A propos de l'inscription "Roi des Juifs" :

Saint Jean : "Alors Pilate le remit entre leurs mains pour qu'ils le crucifissent. Ils prirent donc Jésus et l'emmenèrent . En traînant sa croix, il s'en alla au lieu dit le Calvaire en hébreu, appelé le Golgotha, et il y fut crucifié... Pilate rédigea aussi un écriteau et le fit placer sur la croix. Il y était écrit : Jésus le Nazôréen, le roi des Juifs". "

Saint Jean Chrysostome : Ce n'est pas là une circonstance sans importance; tout le mystère y est renfermé. Le bois de la croix ayant été enfoui dans le sein de la terre, personne ne songeant à l'en retirer, soit par crainte, soit à cause de préoccupations d'un autre genre, il devait cependant arriver que l'inscription serait un jour recherchée. Les trois croix ayant été enfouies au même endroit, on reconnut celle du Sauveur d'abord à ce qu'elle était au milieu, puis au titre; car les croix des larrons n'en avaient aucun.

2. Sur la croix et sur le bon larron

Saint Jean Chrysostome a consacré 2 homélies à la croix et au bon larron, dont on ne saurait trop recommander la lecture, car ce sont des prodiges d'éloquence où le saint docteur déploie tout son talent pour nous émouvoir, nous surprendre et finalement nous convaincre...

Ce jour où Notre-Seigneur Jésus-Christ est monté sur la croix, est pour nous un jour de fête; sachez-le bien, la croix est maintenant un sujet de fête et de solennité sprituelle.

De quels innombrables bienfaits la croix ne nous a-t-elle pas gratifiés ? Elle nous a délivrés de l'erreur; elle nous a ramené des ténèbres à la lumière; nous étions en révolte contre Dieu, elle a cimenté notre réconciliation; nous étions à ses yeux des étrangers, elle nous a ouvert les portes de sa maison; nous étions éloignés de lui, et elle nous en a rapprochés : elle a détruit toute inimitié, elle nous a assuré la paix, elle est devenue pour nous un trésor de richesses inépuisables.

Grâce à la croix, nous n'errons plus dans la solitude, car nous connaissons la véritable voie; nous ne demeurons plus hors du palais, car nous avons retrouvé la porte; nous ne craignons plus les traits enflammés de l'ennemi, car nous savons où est la source qui le neutralise. Grâce à la croix, nous ne sommes plus dans l'amertume du veuvage, car nous avons reçu l'époux; nous ne redoutons plus le loup ravisseur, car le bon pasteur est parmi nous. Grâce à la croix enfin, le tyran ne nous inspire plus de terreur; car nous sommes à côté de notre roi.

3. Action du bon larron

Et qu'a donc fait le bon larron pour mériter le paradis après la croix ? Ce qu'il a fait, je vais vous le dire en peu de mots. Lorsque Pierre reniait son maître loin de la croix, le larron le confessait sur la croix. Loin de moi la pensée de mettre Pierre en cause; ce que je me propose, c'est uniquement de faire ressortir la magnanimité du bon larron. Le disciple faiblit devant les menaces d'une misérable servante; le larron voit autour de lui des flots de populace vociférant et vomissant en fureur mille sarcasmes, mille blasphèmes; il voit ce spectacle, et il n'en est pas ému et il ne s'arrête pas à la vileté apparente du Crucifié, et, s'élevant par les yeux de la foi au-dessus de toutes ces considérations, foulant au pied tous ces obstacles, il reconnaît le Maître du ciel, et se prosternant en esprit devant lui, il s'écrie : "Souvenez-vous de moi, Seigneur, quand vous serez dans votre royaume." (Luc, XXIII, 42).

Ne passons pas avec indifférence devant ce larron; ne rougissons pas de recevoir des enseignements de celui que le Seigneur n'a pas rougi d'introduire le premier dans son paradis. Ne rougissons pas de recevoir des enseignements de celui qui parut digne de jouir avant tous ses semblables du droit de cité dans les cieux : examinons plutôt scrupuleusement chaque circonstance, afin de mieux apprécier la vertu de la croix.

Jésus ne lui dit pas, comme il avait dit à Pierre : "Suis-moi et je ferai de toi un pêcheur d'hommes" Matth.. IV, 19. Il ne lui dit pas, comme il avait dit aux douze : "Vous siégerez sur douze trônes et vous jugerez les douze tribus d'Israël." Matth. XIX, 28. Il ne lui adressa même pas une seule parole. Le larron ne vit pas le Fils de l'homme accomplir un seul prodige; il ne le vit pas ressuscitant les morts, chassant les démons; il ne vit pas la mer obéir à sa voix; il ne l'entendit parler ni de l'enfer, ni du royaume céleste, et nonobstant il le confesse avant tous les autres et cela en dépit des insultes de son compagnon. Il y avait effectivement un autre scélérat crucifié avec le Sauveur pour justifier le mot prophétique : "Et il a été mis au rang des scélérats" Isa. LIII, 12.

L'autre malfaiteur insultait donc le Sauveur. Voyez-vous ces deux larrons ? Ils sont l'un et l'autre sur la croix; l'un et l'autre avaient vécu dans le brigandage; l'un et l'autre avait vécu dans le crime; mais ils n'eurent point, l'un et l'autre le même sort. L'un obtint l'héritage du royaume des cieux; l'autre fut précipité dans l'enfer. Pareille chose se présenta hier : les disciples et le disciple, les onze et judas frappèrent notre attention. Seulement les onze disaient : "Où voulez-vous que nous vous préparions le festin de la Pâque ?" Judas qui machinait sa trahison demandait au contraire : "Que voulez-vous me donner et je vous le livrerai ?" Matth. XXVI, 17 et 45. Les premiers se préparaient à servir leur maître, et à célébrer de divins mystères. Le dernier n'était pressé que d'exécuter sa trahison. Il en est de même ici des deux larrons; l'un insulte, tandis que l'autre adore; l'un blasphème, tandis que l'autre s'exprime avec un profond respect et reprend le blasphémateur en ces termes : "Tu ne crains donc pas Dieu, toi ? Car nous subissons le châtiment que nos crimes nous ont mérité." Luc, XXIII, 40, 41.

Telle est la noble conduite de ce larron; tel est le noble langage qu'il tient sur la croix. Quelle belle philosophie il pratique au milieu de son supplice; quelle piété au milieu des tourments ! Qu'il ait été maître de lui-même à ce point, que les clous dont il était percé ne lui aient pas ravi sa présence d'esprit, qui n'en serait profondément étonné ? Et non seulement il se possède parfaitement lui-même, mais encore, oubliant ce qui le concerne, il songe aux intérêts d'autrui, et du haut de sa croix comme du haut d'une chaire, il blâme son malheureux compagnon d'infortune : "Tu ne crains donc pas Dieu, toi ?". Ne fais pas attention à la justice d'ici-bas : il existe un autre juge qui est invisible, un autre tribunal qui est inaccessible à la corruption. Ne t'arrête pas à ceci, que tu as été condamné sur la terre. Autre est la marche du tribunal supérieur. Au tribunal des hommes, les justes seront quelquefois condamnés, tandis que des coupables échapperont à ses atteintes; les criminels seront mis en liberté, tandis que les innocents seront châtiés. Qu'ils le veuillent ou ne le veuillent pas, les juges de la terre se trompent en bien des choses. Tantôt ils ignorent le véritable droit et ils sont induits en erreur; tantôt corrompus par des présents, ils trahissent sciemment la vérité. Rien de semblable au tribunal suprême. Juste juge par excellence, Dieu prononce une sentence aussi éclatante que la lumière et que n'obscurcissent ni les ténèbres ni l'ignorance. Afin que son compagnon ne lui parle pas du tribunal humain qui l'avait jugé et condamné, le bon larron le conduit en présence du tribunal de Dieu et lui rappelle cette justice redoutable. Porte tes regards de ce côté, semble-t-il lui dire, et tu n'accepteras pas le jugement qui a été porté et tu ne te rangeras pas à l'avis des juges corrompus d'ici-bas et tu te soumettras à la sentence équitable prononcée là-haut.

Comprenez-vous cette philosophie du bon larron ? Comprenez-vous sa sagesse et ses enseignements ? Il se transporte soudain de la croix au ciel ! Puis reprenant son compagnon dans l'ardeur de son zèle : "Tu ne craindrais pas, lui dit-il, quand nous sommes sous le coup de la même condamnation ?" Luc, XXIII, 40. Qu'est-ce à dire : nous sommes sous le coup de la même condamnation ? Nous subissons le même supplice. N'es-tu pas toi aussi sur la croix ? Par conséquent insulter à son sort, c'est insulter d'abord au sort que tu subis toi-même. C'est la loi formulée par l'Apôtre d'après les paroles évangéliques : "Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés". Matth. VII, 1. "Nous sommes sous le coup de la même condamnation". Que faites-vous là malheureux ? Mais en défendant ainsi le Sauveur, vous vous associez au crime de votre compagnon. Non certes, répondit-il, et ce qui suit éloigne en effet toute interprétation de cette nature. Pour vous ôter la pensée qu'il prétende conclure de la communauté du supplice à la communauté du crime, il explique ces paroles par ce qu'il ajoute : "Nous du moins nous souffrons justement et nous subissons le châtiment que nous ont mérité nos crimes." Luc XXIII, 41. Voyez-vous cette confession achevée ? Voyez-vous comment sur la croix il expie ses péchés ? Car il est écrit : "Commencez par avouer le premier vos fautes et vous serez le premier justifié." Isa, XLIII, 26. Personne ne le contraint à tenir ce langage; personne ne lui fait violence; c'est lui-même qui s'accuse volontairement. Il ajoute ensuite : "Souvenez-vous de moi Seigneur dans votre royaume." Luc., XXIII, 42. Mais ces mots, "Souvenez-vous de moi, Seigneur, dans votre royaume", il n'ose les prononcer qu'après avoir déposé par son aveu le fardeau de ses crimes. Jugez par là de l'importance de l'aveu de nos fautes. Le larron les avoue et le paradis s'ouvre devant lui; il les avoue, et il éprouve tant de confiance que, malgré les crimes de sa vie, il demande le royaume des cieux. Qu'ils sont grands les biens dont nous sommes redevables à la croix ! Vous parlez de royaume et qu'apercevez-vous de semblable ? Vous ne voyez que la croix et les clous. C'est que la croix est elle même le symbole de la royauté. Si je donne au Christ le nom de roi, c'est parce que je le vois crucifié; c'est le devoir d'un roi de mourir pour ses sujets. Il l'a dit lui-même : "Le bon pasteur donne son âme pour ses brebis." Joan, X, 11.

4. A propos de "Ils ne savant pas ce qu'ils font" (Luc, XXIII, 34).

Extrait de l'homélie 7 sur la première Epître aux Corinthiens

Ils ignorent le plan qui se réalise, le mystère qui s'accomplit au lieu de dire : ils ne m'ont pas connu. Les bourreaux ne se doutaient guère, en effet, que la croix brillerait d'une si vive clarté, qu'elle serait le salut du monde et la réconciliation des hommes avec Dieu, que leur ville serait détruite et qu'ils éprouveraient les dernières calamités. Par le mot de sagesse, l'Apôtre désigne et le Christ, et la Croix, et la prédication. C'est encore avec raison qu'il appelle son divin Maître le Seigneur de gloire; car d'un signe d'ignominie qu'elle était, la croix allait devenir l'instrument d'une gloire incomparable. Il est vrai qu'il fallait une grande sagesse, non seulement pour arriver à la connaissance de Dieu, mais encore pour pénétrer l'économie du plan divin; et la sagesse humaine était un empêchement à l'une comme à l'autre de ces deux choses.

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."