Saint Jean Chrysostome

Homélie 1 sur saint Matthieu

Discours préliminaire

1. Il faudrait que nous n'eussions aucun besoin de la parole écrite, et que notre vie fût tellement pure que la grâce de l'Esprit-Saint tint lieu de livres à nos âmes ; et de même que les livres sont écrits avec de l'encre, de même nos cœurs devraient l'être avec la lumière de l'Esprit.

Mais, puisque nous avons perdu cet avantage, allons, imprimons une autre direction à notre vaisseau. La première, certes, était bien supérieure, nous le voyons, par la parole et les œuvres de Dieu. Ce n'est pas par le moyen de l’Ecriture, en effet, qu'il s'entretenait avec Noé, Abraham, ses descendants, puis encore Job et Moïse ; c’est par lui-même qu'il trouvait en eux une âme pure. Quand le peuple tout entier se fut jeté dans l’abîme du mal, Dieu dut avoir recours à l’écriture, à ce qui frappe les yeux, pour l'instruire et l'avertir encore; c'est ce que prouve l'exemple des saints du Nouveau comme de l'Ancien Testament. Pour les apôtres, le Seigneur ne leur transmit rien par écrit, il promit de leur donner plutôt la grâce de son Esprit. « Celui-là vous enseignera toutes les choses » leur dit-il. Joan., XIV, 26. Voulez-vous savoir combien c'était préférable, écoutez ce que Dieu dit par un prophète : « J'établirai pour vous un testament nouveau, en gravant mes lois dans leur esprit, en les écrivant dans leur cœur, et tous seront instruits par Dieu. » Jerem., XXXI, 31-33. Paul fait ressortir également cette supériorité, puisqu'il déclare avoir reçu la loi, « non sur des tables de pierre, mais sur les tablettes vivantes du cœur. » II Cor., III, 3. C'est parce que, dans la suite des temps, les hommes s'égarèrent, ou par rapport aux croyances, ou par rapport aux mœurs, qu'il fallut de nouveau confier l'enseignement à l'écriture.

Remarquez, je vous prie, jusqu'où va le mal : alors que nous eussions dû vivre d'une manière assez pure pour n'avoir pas besoin d'un enseignement écrit et pour offrir nos cœurs à l'action directe de l'Esprit, au lieu d'avoir besoin des livres, non seulement nous sommes déchus de cet honneur et nous nous trouvons soumis à cette humiliante nécessité, mais nous ne savons pas encore nous servir utilement de ce second remède. Si c'est une faute déjà d'en avoir besoin et de ne plus aller droit à la grâce divine, songez combien c'est une faute plus grave de ne vouloir pas profiter d'un tel secours, de négliger les Ecritures comme une chose vaine et superflue, en s'attirant de la sorte un plus rude châtiment.

Voulons-nous éviter ce malheur, appliquons-nous à l'étude des saints Livres, et sachons comment fut donnée l'ancienne Loi, puis la Loi nouvelle. Dans quelles circonstances la première a-t-elle donc été donnée, en quel temps, en quel lieu ? Après l'extermination des Egyptiens dans le désert, sur la montagne de Sina, au milieu des flammes et de la fumée qui sortaient de la montagne, au son de la trompette, parmi la foudre et les éclairs, lorsque Moïse seul pénétra dans la nuée. Il n'en est pas ainsi de la Loi nouvelle; ce n'est pas dans le désert, ni sur une montagne, ni dans les ténèbres et la fumée, ni sous les coups de la tempête; c'est au commencement du jour, dans l'intérieur d'une maison, tous étant assis ensemble, et tout reposant dans un calme profond. Jadis, pour frapper des esprits grossiers et des cœurs indociles, il fallut cet appareil qui parle aux sens, le désert, la montagne, la fumée, l'éclat de la trompette et le reste ; pour des âmes plus élevées et plus soumises, dont l'intelligence ne s'arrêtait pas aux corps, cela n'était plus nécessaire. Si l'on entendit alors un bruit, ce ne fut pas à cause des apôtres, mais bien des Juifs qui étaient présents; à cause de ces derniers aussi parurent langues de feu. S'ils disaient malgré cela que les disciples étaient dans les hallucinations de l'ivresse, que n'eussent-ils pas dit sans de tels signes ? Dans l'ancienne Loi, c'est quand Moise se fut élevé sur la montagne que Dieu descendit ; c'est aussi quand notre nature a été transportée au ciel et jusque sur le trône royal, que l'Esprit est descendu. Or, si vous supposez que l'Esprit soit inférieur aux deux autres personnes, il n'eût pas sans doute produit des effets qui l'emportent à ce point sur ceux des anciens jours. Nos tables sont de beaucoup supérieures à celles de la Loi, et les œuvres qui s'accomplissent ont suivi le même progrès. Non, les apôtres ne descendaient pas de la montagne portant dans leurs mains des tables de pierre, comme autrefois Moïse ; ils portaient l'Esprit saint dans leur âme, ils s'en allaient répandant partout cet invisible trésor, cette source intarissable de dogmes et de grâces, de toutes les sortes de biens; ils étaient eux-mêmes devenus des livres vivants, une loi parlante: Voilà comment ils gagnèrent à la religion trois mille auditeurs d'abord, puis cinq mille, puis encore tous les peuples de l'univers, Dieu lui-même parlant par leur langue. C'est par sa volonté que Matthieu a écrit sous l'inspiration de l'Esprit saint ce qu'il a écrit ; oui, Matthieu le publicain ; car je ne crains pas de le désigner par sa profession, ni lui ni les autres. C'est là ce qui montre le mieux l'efficacité de la grâce divine et leur propre vertu.

2. C'est à bon droit qu'il a donné à son œuvre le titre d'Evangile; il venait annoncer, en effet, la fin de la vengeance, la rémission des péchés, la justification, la sanctification, la rédemption, l'adoption filiale, l'héritage des cieux, le Fils de Dieu devenant notre frère; et ces biens, il les annonçait à tous, aux ennemis, aux ingrats, aux hommes assis dans les ténèbres. Que peut-on imaginer d'égal à cette bonne nouvelle ? Dieu sur la terre, l'homme dans le ciel, les deux créations réunies et confondues, les anges formant des chœurs avec des hommes, les hommes participant au bonheur des anges et des autres vertus célestes, l'antique guerre terminée, Dieu renouvelant son alliance avec notre nature, le diable humilié, les démons mis en fuite, la mort enchainée, le paradis ouvert, la malédiction effacée, le péché ruiné dans sa base, l'erreur dissipée, la vérité régnant de nouveau, la divine parole semée partout et partout fructifiant avec abondance, la vie des cieux implantée sur la terre, les puissances immatérielles conversant familièrement avec nous, les anges toujours présents dans le monde visible, l'espérance des biens, à venir prodiguée à notre âme. Voilà pourquoi l’auteur sacré donne à son histoire le titre d’Evangile. C'est comme si toutes les autres paroles fussent dénuées de réalité : abondance des richesses, grandeur du pouvoir, autorité suprême, gloire, honneurs, toutes les choses, en un mot, que les hommes regardent comme des biens. Seules les promesses faites par de pauvres pécheurs peuvent désormais être appelées en vérité de bonnes nouvelles; non seulement parce que les biens annoncés par eux sont fermes, immuables, et dépassent notre dignité, mais encore parce qu'ils nous sont donnés avec une facilité sans égale. En effet, ce ne sont pas nos fatigues et nos sueurs, nos peines et nos angoisses, qui nous les font acquérir, nous les tenons uniquement de la munificence divine.

Mais comment se fait-il que les disciples étant en si grand nombre, deux apôtres seuls aient écrit, avec deux de ceux qui marchaient à leur suite ? Un compagnon de Paul, un autre de Pierre, Jean et Matthieu, sont les auteurs des quatre évangiles. Rien ne se faisait alors par ostentation, tout avait un but utile. — Dans ce cas, me direz-vous, ne suffisait-il pas d'un Evangéliste pour tout raconter ? — Un seul eût suffi sans doute ; et cependant, comme il y en a quatre qui n'ont écrit ni dans le même temps, ni dans le même lieu, qui ne se sont jamais réunis pour se concerter, du moment où leurs paroles semblent toutes sorties de la mène bouche, c'est un magnifique témoignage en faveur de la vérité. — Le contraire a lieu, me direz-vous encore, et souvent ils diffèrent entre eux — Cela même prouve d'une manière éclatante qu'ils disent vrai. S'ils étaient parfaitement d’accord sur toutes les circonstances, sur les plus légers détails, et jusque dans les expressions mêmes, pas un ennemi qui n'eût cru que cela fût le résultat d'une entente préalable, et nullement celui d'une complète sincérité. Les différences, bien minimes du reste, qu'on remarque dans ces écrivains, les mettent précisément à l’abri du soupçon, et font admirablement ressortir leur bonne foi. Quant aux variantes qui touchent aux circonstances de temps et de lieu, elles ne portent aucune atteinte au fond même du récit; c'est ce que, Dieu aidants, nous tâcherons de démontrer dans la suite. Observez de plus, je vous prie, que dans les choses essentielles, dans ce qui tient à la direction de la vie ou bien à la substance de la prédication, il n'existe pas entre eux le plus léger dissentiment. Quelles sont ces choses principales ? Que Dieu s'est fait homme, par exemple, qu'il a fait des miracles, qu'il a été crucifié et enseveli, qu'il est ressuscité et monté au ciel, qu'il doit nous juger, qu'il nous a donné des préceptes propres à nous conduire au salut, qu'il a fondé sur la terre une loi plus parfaite que l'ancienne, qu'il est Fils unique, de même nature que le Père, ayant la même substance, et les autres dogmes semblables. A cet égard, nous verrons l'accord le plus complet entre les Evangélistes. Quant aux miracles, si tous n'ont pas tout dit, si l'un rapporte une chose et l'autre une autre, ce n'est pas une raison de vous troubler : d'une part, si l'un d'eux avait tout dit, il serait inutile qu'il y en eût quatre; d'autre part, si chacun avait écrit des choses tout à fait différentes, il ne resterait plus aucun moyen de montrer leur unité de foi. C'est pour cela qu'il y a beaucoup de choses qu'ils nous transmettent tous, et que chacun nous a conservé quelque trait particulier, pour qu'il n'y eût rien là qui parut être sans but ou sans utilité, et pour que la preuve de la vérité de leurs paroles s'y montrât à découvert.

3. Luc nous dit la cause pour laquelle il écrit : « C'est pour que vous ayez sous les yeux, dit-il, la vérité de la parole que vous avez entendue; » Luc., I, 4; pour que vous soyez sûr des instructions qui vous ont été données et que vous vous y reposiez en toute sécurité. Jean se tait sur la cause; mais nous savons par la tradition, nos pères nous ont appris qu'il se proposait un but spécial en écrivant son Evangile : comme les trois autres avaient eu surtout pour objet de mettre la rédemption en évidence, le dogme de la divinité pouvant ainsi demeurer voilé, le Christ le suscita pour combler cette lacune. C'est ce qui résulte clairement de la contexture de son récit et notamment du début même. Voilà quelle fut la pensée de Jean; aussi l'emporte-t-il sur les autres en élévation, non seulement dans le début, mais encore dans tout le reste de son Evangile. Quant à Matthieu, c'est à la prière des Juifs qui avaient embrassé la foi, comme la tradition le rapporte, qu'il laissa par écrit ce qu'il avait enseigné par la parole; et son Evangile fut composé en hébreu. Marc écrivit le sien en Egypte, également à la prière de ses disciples. De là vient que Matthieu, qui s'adressais aux Hébreux, avait en vue, par-dessus toute autre chose, de montrer que le Christ descendais d'Abraham et de David. Luc s'adressant à tous sans distinction, remonte plus haut et va jusqu’au premier homme. Le premier commence par la généalogie; car rien ne pouvait être si agréable aux. Juifs que de voir dans le Christ le descendant d'Abraham et de David. Le second n'en vient à la généalogie qu'après avoir parlé de plusieurs autres choses.

Pour leur accord, nous l'établirons par le témoignage du monde entier, qui s'en est rapporté pleinement à ce qu'ils ont dit; il sera de plus attesté par les ennemis eux-mêmes. De nombreuses hérésies se sont élevées dans la suite des temps, enseignant le contraire de ce que ces hommes avaient enseigné; les unes ont accepta la totalité de leurs écrits, les autres les ont mutilés et n'en ont conservé qu'une portion. Or s'il existait là quelque contradiction, aucune hérésie, par la raison même qu'elle enseignait le contraire, n'aurait admis intégralement de tels écrits, et chacune aurait simplement gardé ce qui la favorisait ; celles qui n'en ont accepté qu'une partie n'auraient pas porté la question sur cette division, par la raison que la partie retranchée ne peut cacher son origine et proclame bien haut son unité avec le tout. Si vous enlevez du flanc d'un animal une partie quelconque, vous trouverez là tout ce qui constitue l'animal entier : les nerfs, les veines, les os, les artères, le sang, la complète manifestation de l'ensemble. La même chose a lieu par rapport l'Ecriture : dans chaque expression se voit à découvert la commune empreinte. S'il y avait une dissonance réelle, le livre lui-même n'eût pas été reçu, la doctrine serait tombée depuis longtemps; car « tout royaume divisé en lui-même tombera. » Luc., XI, 47. En cela maintenant brille la force de l'Esprit, puisqu'il a mis les hommes dans la disposition de s'attacher aux choses importantes et nécessaires, sans se laisser arrêter par de légères difficultés.

4. Où chacun d'eux a-t-il écrit ? Nous n'avons pas trop à nous occuper de le savoir ; mais ce que nous nous efforcerons de démontrer avec le plus grand soin, c'est qu'ils ne sont pas opposés entre eux. Pour vous, en les accusant de dissonance, vous agissez comme si vous eussiez voulu trouver partout les mêmes expressions, les mêmes tournures de langage. Je ne vous dirai pas que les plus fastueux partisans de la rhétorique et de la philosophie, ceux qui ont beaucoup écrit sur ce double sujet, présentent dans leurs livres, non-seulement de simples différences, mais encore de nombreuses contradictions. Dire des choses opposées, ce n'est pas dire la même chose en d'autres termes. Mais je ne m'appuie pas là-dessus; loin de moi la pensée de justifier les uns en me faisant une arme de la folie des antres, de confirmer la vérité par le mensonge. Je demande simplement comment des choses contradictoires ont obtenu créance et prévalu dans les esprits, comment des hommes en contradiction avec eux-mêmes ont excité l'admiration et commandé la foi dans toutes les contrées de l'univers. Beaucoup de témoins pouvaient contrôler leur langage, sans compter les opposants et les ennemis. Les écrits dont nous parlons ne furent pas tenus dans un obscur recoin, on les répandit de toute part sur terre et sur mer, à la face de tons les hommes. On les lisait devant les adversaires mêmes de la religion, comme cela se pratique encore aujourd'hui ; rien de ce qu'ils contenaient ne choqua néanmoins personne, ce qui ne doit pas nous étonner, car c'était la vertu divine qui pénétrait dans tous les cœurs et produisait ces heureux résultats. En dehors de cette vertu, comment un publicain, un pécheur, un homme sans lettres eût-il pu s'élever à une telle philosophie ? Ce que les Gentils n'avaient jamais entrevu, même en rêve, eux l'annoncent et le persuadent avec une incomparable autorité, non seulement pendant leur vie, mais encore après leur mort; non à deux ou vingt hommes, à cent, mille ou dix nulle, mais à des cités entières, à des nations, à des peuples, à travers toutes les terres et toutes les mers, dans la Grèce comme chez les barbares, dans les contrées populeuses et dans les déserts ; et cela, touchant des écrits qui dépassent de beaucoup l'intelligence humaine.

En effet, dédaignant la terre, ils parlent incessamment du ciel, ils transportent au milieu de nous un autre genre de vie, d'autres richesses, une pauvreté, une liberté, une servitude toutes différentes ; la vie et la mort, le monde et l'homme, tout en un mot apparaît sous un jour nouveau. Ce n'est pas ici Platon, avec ses institutions vraiment dignes de risée, ni Zénon, ni aucun autre de ces philosophes qui ont écrit sur la vie humaine et dressé un corps de lois. Il fut évident par la nature même des choses que tous ces hommes étaient inspirés par un esprit pervers, par un démon jaloux du bonheur de l'homme, implacable ennemi de la vertu, de la décence même, se plaisant à tout bouleverser de fond en comble. Quand on voit la communauté des femmes établie, les jeunes filles combattant nues dans la palestre sous les regards de tous, le chemin ouvert aux mariages clandestins, tout dans la confusion et le désordre, les bornes de la nature foulées aux pieds, peut-on ne pas tenir ce langage ? Que ce soit une invention de démons, en opposition avec notre nature, nous le sentons par les révoltes de cette nature. Or, de telles horreurs n'étaient provoquées ni par les persécutions ni par la crainte de la lutte et du danger ; c'est dans un calme parfait, en toute liberté, qu'elles étaient écrites, et souvent ornées de toutes les beautés du génie. Notre doctrine, au contraire, était annoncée par des pécheurs, au milieu des persécutions et sous les coups, au péril de la vie; et cependant les ignorants et les savants, les esclaves et les hommes libres, les soldats et les empereurs, les barbares et les Grecs l'accueillirent de toute leur âme.

5. Vous ne direz pas peut être que cette nouvelle loi fut aisément accueillie de tous parce qu'elle était bien légère et bien simple ; car elle est de beaucoup supérieure à l'ancienne. Les hommes ne connaissaient pas le nom même de la virginité, ils n'en avaient pas la première idée, ni de la pauvreté volontaire, ni de la mortification, ni d'aucune autre de ces grandes choses. Nos maîtres à nous ne se bornent pas à réprimer la concupiscence, à châtier la mauvaise action ; ils condamnent même un regard imprudent, une parole blessante, un rire immodéré, une pose, un geste, un éclat de voix qui ne serait pas entièrement conforme à la modestie ; leurs préceptes saisissent l'homme dans les moindres détails et vont répandre dans tout l'univers les germes féconds de la chasteté. Sur Dieu, sur les choses célestes, ils enseignent une philosophie dont nul avant eux n'avait jamais soupçonné l'existence. Et comment l'auraient-ils soupçonnée, ceux qui divinisaient toute sorte de bêtes, les serpents, les plus vils simulacres ? Et cependant, nos dogmes si sublimes furent accueillis et embrassés, ils fleurissent et gagnent du terrain de jour en jour; tandis que les anciens cultes s'en vont et disparaissent emportés comme une toile d'araignée. C'est justice ; car les démons les avaient introduits, et c'est pour cela qu'on y rencontrait, avec la corruption, une obscurité profonde et des angoisses plus profondes encore. Quoi de plus digne de pitié que ces écoles où le maître, indépendamment de tous les autres travers déjà signalés, débite des sentences sans nombre pour arriver à la notion du juste, mais qui noie sa doctrine dans un tel flot de paroles et de ténèbres, que tout cela resterait parfaitement inutile pour le bien des hommes, alors même qu'au fond il y aurait quelque chose d'utile ? Supposez qu'un agriculteur, un ouvrier qui travaille l'airain, un architecte, un pilote, ou tout autre artisan qui vit du travail de ses mains, abandonne son art, le labeur qui lui convient, et consacre bien des années à l'étude du juste et du vrai ; il mourrait de faim avant d'avoir acquis cette science ; c'est une triste mort qui supprimerait pour lui ce nouveau travail, tout en le montrant complétement stérile, Il n'en est pas de même pour nous : le juste, l'honnête, l'utile, en un mot, toute vertu, le Christ nous l'enseigne d'une manière aussi claire que succincte ; tantôt il nous dit : « La loi et les prophètes se résument en deux préceptes : » Matth., XXII, 40 : l'amour de Dieu et du prochain ; tantôt : « Faites à l'égard des autres ce que vous voulez qu'ils fassent pour vous. Ce commandement renferme la loi et les prophètes. lb., VII, 12. Tout le monde comprend aisément ce langage, le laboureur et l'esclave, la veuve et l'enfant, l'esprit le plus simple qu'on puisse imaginer. C'est là le propre de la vérité.

L'événement du reste a confirmé cette affirmation. Tous les hommes ont appris ce qu'ils avaient à faire, et non-seulement ils l'ont appris, mais encore ils s'y sont appliqués : ceux qui vivaient sur les montagnes, aussi bien que les habitants des villes, et jusque dans le tumulte de l'agora. Vous voyez régner partout une sublime philosophie, une vie céleste briller ici-bas, des cœurs angéliques rayonner à travers un corps mortel. Des pêcheurs nous ont tracé les règles de notre conduite ; ils n'ont pas eu besoin de commencer par l'enfance comme ces philosophes dont nous avons parlé ; ils n'ont pas réclamé dans leurs disciples un âge déterminé, ils ont indistinctement formé tous les âges. D'un côté, c'est un jeu d'enfants; de l'autre, c'est la réalité des choses. Ils ont transporté leur école dans le ciel, en nous présentant Dieu même comme le principe d'une telle éducation et l'auteur de telles lois. Il le fallait bien. Et le prix qu'ils nous proposent, ce n'est pas une feuille de laurier, une couronne verdoyante, une place à la table d'un prytanée, des statues d'airain, aucune de ces choses froide; et viles ; ils nous promettent une vie qui n'aura pas de fin, la gloire d'être les enfants de Dieu et de nous mêler aux chœurs des anges, la vue perpétuelle du trône royal, le bonheur d'être à jamais avec le Christ.

6. Or, je l'ai dit, nos instituteurs sont des publicains, des pécheurs des faiseurs de tentes ; et ce n'est pas pour un temps limité, c'est pour toujours qu'ils doivent vivre, de telle sorte qu'ils puissent même après leur mort prodiguer à leurs disciples les plus grands bienfaits. Cet enseignement est en état de guerre, non avec les hommes, mais avec les démons, avec les puissances incorporelles. Aussi notre chef n'est-il pas un homme, ni même un ange, c'est Dieu ; les armes de notre milice ne ressemblent nullement à celles d'ici-bas : elles ne sont composées ni de peaux ni de fer; la vérité, la justice, la foi, la divine philosophie en font l'essence. Puisque le livre dont nous nous occupons a pour objet de nous former à cette discipline, écoutons avec la plus grande attention ce que Matthieu va nous dire, les magnifiques leçons qu'il va nous donner, non pas précisément lui-même, mais le Christ, de qui proviennent ces paroles, aussi bien que cette admirable législation. Appliquons-nous donc de toutes nos forces, afin de mériter d'être inscrits dans les rangs de cette milice sainte, et d'y briller parmi ceux qui, après en avoir accompli les nobles devoirs, ont reçu l'incorruptible couronne. Beaucoup s'imaginent que l'Evangile est facile à comprendre, et que les prophéties renferment seules des obscurités. C'est une opinion qui repose sur l'ignorance des profondes pensées qu'on y trouve. Pour moi, je vous conjure de me seconder de tout votre zèle quand nous allons nous lancer sous la conduite du Christ dans cet océan des Ecritures. Je vous conjure aussi, dans l'intérêt de cette entreprise et pour que le travail vous soit plus aisé, d'écouter d'avance, comme nous l'avons pratiqué dans l'explication des autres livres saints, le texte que nous aurons à développer ; il faut que la lecture précède l'explication, si l'on veut que celle-ci soit plus facile et plus profitable : témoin l'eunuque de la reine d'Éthiopie.

Les questions se présentent ici multiples et diverses. Voyez que de choses d'abord demandent une solution, dès le début même de l'Evangile. En premier lieu, pourquoi donne-t-il la généalogie de Joseph, qui n'était pas le père du Christ ? En second lieu, comment saurons-nous que le Christ est de la race de David, si nous ignorons quels furent les ancêtres de Marie, sa mère, la généalogie de la Vierge ne nous étant pas donnée ? En troisième lieu, pourquoi nous expose-t-on la suite des aïeux de Joseph, tandis qu'on ne nous dit rien de ceux de Marie, malgré la différence essentielle que nous venons de signaler ? Il est juste d'examiner encore après cela pour quelle raison, dans une généalogie qui s'établit par les hommes, des femmes sont aussi mentionnées, et non pas toutes, mais quelques-unes seulement ; d'où vient que l'Evangéliste laisse précisément de côté les plus remarquables, telles que Sara, Rébecca et les autres du même genre, pour rappeler le souvenir de celles que le désordre a rendues célèbres, d'une courtisane, d'une adultère, ou bien d'une étrangère, d'une barbare. En effet, il nomme la femme d'Urie, et Thamar, et Ruth, celle-ci une étrangère, l'autre une courtisane qui ne déguisa pas même sa condition, qui surprit la bonne foi d'un beau-père obéissant lui-même à une passion sans déguisement; et, quant à la femme d'Urie, son crime est assez éclatant pour que personne ne l'ignore.

Voilà cependant les femmes qu'il introduit dans la généalogie, à l'exclusion de toutes les autres. Or, s'il fallait y faire mention des femmes, devait-il au moins les nommer toutes, et, si toutes ne pouvaient pas y figurer, devait-il encore choisir les plus remarquables par leur vertu, de préférence à celles qui s'étaient fait remarquer par leurs péchés. Voyez quelle attention l'exorde réclame déjà de nous, bien qu'il paraisse plus clair que tout le reste, et n'avoir aucun besoin d'explication, puisque après tout il ne renferme qu'une série de noms propres. Il faut se demander ensuite pourquoi les noms de trois rois n'y sont pas inscrits. Si l'Evangéliste les a passés sous silence parce qu'ils ne rappellent que des souvenirs d'impiété, il n'aurait pas dû en mentionner d'autres du même caractère. Encore une question : Après avoir annoncé quatorze générations à chaque série, voilà que ce nombre n'est pas observé dans la dernière. Comment se fait-il en outre que les noms rapportés par Luc soient différents, qu'il en donne même beaucoup plus, et que tous ne donnent pas les mêmes ? Matthieu diffère donc de lui sur ce point, bien que l'un et l'autre aboutissent à Joseph. Voyez quel vaste champ s’ouvre devant nous, non-seulement pour arriver à la solution, mais même pour aviser à résoudre toutes les questions. Ce n'est pas peu de choses, en effet, de trouver tout ce qui peut devenir l'objet d'une question. On doit se demander, par exemple, comment, Elisabeth étant de la tribu de Lévi, Marie était sa parente.

7. Pour ne pas accabler cependant votre mémoire par un trop grand nombre de questions, arrêtons-nous là pour aujourd'hui. Il suffit de celles que nous avons déjà posées pour tenir votre intelligence en éveil. Si vous en désirez réellement la solution, avant même que nous puissions en parler, il dépend de vous que votre désir soit satisfait. Du moment où je vous verrai pleins de vigilance, avides de vous instruire, je m'efforcerai de répondre à tout ; mais, si je m'apercevais que vous êtes inattentifs et nonchalants, je ne vous parlerais ni des questions ni des réponses, obéissant à cette loi : « Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos pierres précieuses devant les pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds. » Matth., VII, 6. Quel est l'homme coupable d'une telle conduite ? Celui qui méconnaît la valeur de ces trésors et ne les respecte pas. — Mais encore, me direz-vous, quel est l'homme assez misérable pour outrager et mépriser ainsi les choses saintes ? —Celui qui ne leur accorde pas même l'attention qu'on accorde à des femmes perdues sur les théâtres de Satan. Beaucoup passent là les jours entiers, au détriment de leurs affaires domestiques, sacrifiant leurs véritables intérêts à cette funeste occupation ; ils gardent fidèlement dans leur mémoire ce qu'ils ont entendu dans ces mêmes réunions, et cela pour la ruine de leur âme. Ici, c'est Dieu lui-même qui fait entendre sa voix, et ces hommes ne consentiraient pas à lui consacrer quelques instants. De là vient que nos rapports avec le Ciel se brisent, et que nos saintes institutions se bornent à des paroles.

Si Dieu nous a menacés de la géhenne, c’est pour n’avoir pas à nous y précipiter; et le moyen pour nous de nous y soustraire, c'est de renoncer à nos pernicieuses habitudes, en nous montrant dociles aux leçons qui nous sont données. C'est tout le contraire que nous faisons : nous écoutons sans doute, chaque jour nous retrouvons le chemin, et chaque jour nous courons dans le chemin de notre perte. Dieu nous ordonne non-seulement d'écouter, mais encore d'accomplir ce qu'on nous enseigne, et nous en venons à ne plus même écouter. Quand agirons-nous d'une manière conforme à ce qui nous est commandé, quand mettrons-nous la main à l'œuvre, dites-le moi, nous que de telles leçons fatiguent et qui ne supportons pas de passer dans l'église un temps quelconque, ne serait-ce qu'un instant ? Et cependant, lorsque nous parlons à nos semblables des choses les plus frivoles, si nous nous apercevons qu'ils ne nous écoutent pas, nous prenons leur inattention pour une insulte : et nous ne pensons pas offenser Dieu quand nous dédaignons les grandes vérités dont il nous parle, et que nos idées se portent partout ailleurs. Un vieillard quia parcouru beaucoup de terres peut nous dire exactement la longueur des chemins, la position des villes, leur aspect, la forme des ports et des places publiques ; mais, quant à la distance qui nous sépare de la céleste patrie, nous ne la savons pas par nous-mêmes. Si nous avions pu la savoir, peut-être nous serions-nous efforcés d'en abréger la route. Cette distance ne se mesure pas uniquement sur celle qui sépare le ciel de la terre; elle est beaucoup plus grande quand nous vivons dans l'apathie : mais aussi, quand le zèle nous enflamme, nous pouvons en un moment toucher aux portes de la cité céleste. De tels espaces dépendent de nos sentiments et non de la position respective des demeures.

8. Pour vous, les conditions de la vie présente vous sont connues, vous savez les choses nouvelles et celles qui les ont précédées ; en remontant jusqu'au commencement, vous pouvez énumérer les chefs sous lesquels vous avez autrefois combattu; ni l’agonothète, ni les distributeurs de couronnes, ni les généraux d'armée ne sont effacés de votre mémoire, et tout cela ne vous est d'aucune utilité. Pour la cité dont nous parlons, peu vous importe quel en est le chef, quels sont ceux qui occupent là le premier, le deuxième ou le troisième rang, combien de temps chacun a travaillé et quelles vertus il a pratiquées pour y parvenir : de telles idées ne traversent pas même vos rêves. Quant aux lois qui régissent cette même cité, vous ne souffrez pas que les autres vous en parlent. Comment espérez-vous, je vous le demande, acquérir les biens promis, alors que vous n'écoutez pas même ce qui vous en est dit ? Si jusqu'à ce jour nous avons repoussé de telles leçons, prêtons-y maintenant une oreille favorable. Avec le secours de Dieu, nous aborderons à cette ville d'or, plus précieuse même que tout l'or du monde. Etudions-en les fondements, contemplons-en les portes, formées de saphirs et de pierres précieuses; nous ne saurions avoir de meilleur guide que Matthieu. C'est lui qui va nous introduire ; à nous de le suivre avec ardeur. Celui qu'il verra se laisser aller à la nonchalance, il l'expulsera de la cité. Elle est éminemment royale, elle rayonne d'une gloire exceptionnelle ; elle ne se divise pas comme nos villes terrestres, en palais et maisons ordinaires ; tout y est royal. Ouvrons donc les yeux de notre âme, ouvrons les oreilles de notre entendement; et, saisis d'une terreur profonde, sur le point de franchir le seuil sacré, prosternons-nous devant le Roi qui règne sur cette ville; car la première vue suffit pour nous glacer de crainte.

Les portes nous sont maintenant fermées ; mais, quand nous les verrons s'ouvrir devant nous, par la solution même des questions proposées, nous verrons briller au-dedans une abondante lumière. Ce publicain, guidé lui-même par l’œil de l'Esprit, vous promet de vous tout révéler : et le trône du Roi, et les chefs qui se tiennent en sa présence, et la place occupée par les anges ou les archanges, et celle qui est assignée aux nouveaux habitants de la cité, et la voie qui doit nous y conduire, et les rangs divers de ceux qui sont venus successivement remplir son enceinte, et les différentes classes de ses habitants , et les honneurs décernés à ceux qui se trouvent à leur tête. Entrons donc sans tumulte et sans bruit, avec un religieux silence. Si, dans le théâtre même, on accueille la lecture des rescrits impériaux avec un silence absolu, à plus forte raison ce silence est-il requis dans la cité céleste, et faut-il y apporter la droiture de l’âme et l’attention la plus soutenue ; car nous allons entendre la lecture des rescrits, non d’un roi de la terre, mais du souverain Maître des anges. Si nous approchons avec de telles dispositions, la grâce même de l’Esprit nous servira de guide fidèle, nous serons admis auprès du trône royal, et nous entrerons en possession de tous les biens, par l’amour et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui gloire et puissance, en même temps qu’au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."