Saint Jean Chrysostome

Homélie 18 sur l'Epître aux Romains

Comment invoqueront ils celui auquel ils ne croient pas ? Comment croiront-ils en lui, s'ils n'en ont pas entendu parler ? Comment en entendraient-ils parler, si personne ne leur prêche ? Comment y aurait-il des prédicateurs, si on ne les envoie ? Selon le mot de l'Ecriture.

1. Nouvelle preuve de l'inexcusable culpabilité les Juifs. «Je reconnais, avait dit l'Apôtre, qu'ils sont remplis de zèle pour Dieu, mais d'un zèle qui n'est pas selon la science. Ne connaissant pas la justice de Dieu, ils ne se sont pas soumis à cette justice. » Aussi doivent-ils porter le châtiment de cette ignorance. Paul ne l'affirme pas ouvertement ; il procède par questions, et pour mieux éclaircir la matière, il pose d'abord une objection, et puis il la résout. Remarquez, en effet : autrefois, le Prophète disait : « Tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur, seront sauvés. » Mais on ne manquera pas de répliquer : Comment pourront-ils l'invoquer, s'ils ne croient pas en lui ? L'objection posée, vient la question : Pourquoi ne croient-ils pas en lui ? Nouvelle difficulté ; car on pouvait répondre : Comment y auraient-ils cru, n'en ayant pas entendu parler ? Or, répond l'Apôtre, ils en ont entendu parler. — Mais le moyen d'en entendre parler, si personne ne le leur a prêché ? — Réponse : de nombreux prédicateurs le leur ont annoncé, qui leur ont été envoyés à cet effet. — Où est la preuve qu'ils ont été réellement envoyés ? —Dans ce passage du Prophète : « Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la bonne nouvelle de la paix, qui annoncent les vrais biens ! Isa., LII, 7. Ainsi, les apôtres se reconnaissent à la nature de leur prédication. Effectivement, Paul et ses compagnons ne prêchaient partout que ces vrais biens, que cette paix conclue entre Dieu et les hommes.

Refuser de croire, ce n'est donc pas refuser de croire à notre parole, mais à celle d’Isaïe, qui, depuis plusieurs siècles, a prédit notre mission, a déterminé l'objet et la nature de notre prédication. Si donc le salut dépend de l'invocation du Seigneur, si l'invocation du Seigneur dépend de la foi, la foi de la prédication, la prédication de la mission; si vraiment les apôtres ont été envoyés pour prêcher cette doctrine , si le Prophète les signalait au peuple et les lui présentait en disant : Ce sont bien là ces envoyés dont je vous parlais il y a longtemps, dont je chantais les courses et la prédication pacifique ; il est manifeste que, les Juifs n'ayant pas cru, c'est leur faute, et que Dieu, de son côté, n'a rien négligé. « Mais tous n'ont pas obéi à l'Evangile ; car Isaïe dit : « Seigneur, qui a cru à notre parole ? Donc, la foi vient de l'ouïe, et l'ouïe vient de la parole de Dieu. » Isa., LIII, 1. Une autre objection est ici prévenue : Puisque des prédicateurs ont été envoyés avec une mission divine, tous auraient dû obéir. Dans sa sagesse, l'Apôtre établit que ce fait, au lieu de jeter le trouble dans les esprits, devait plutôt les calmer et les convaincre. Pourquoi, ô Juifs, seriez-vous scandalisés, après des témoignages et des preuves si manifestes, de ce que toutes les intelligences n'acceptent pas l'Évangile ? Ce fait, comme les autres, devrait accroître la puissance de votre conviction; il est étroitement lié aux autres, et il a été, lui aussi, annoncé par le Prophète. Telle est la prudence admirable de Paul, que sa démonstration dépasse de beaucoup les bornes d'une réfutation et l'attente de ses adversaires. Que prétendez-vous ? leur dit-il; que tous n'ont pas obéi à l'Évangile ? Mais Isaïe vous l'avait annoncé ; il vous avait annoncé plus encore. Vous nous faites un crime de ce que tous n'ont pas cru ; Isaïe dit quelque chose de plus fort. Que dit-il ? « Seigneur, qui a cru à notre parole ? »

Cette objection résolue par le témoignage et l'autorité du Prophète, Paul reprend la suite des idées. Il vient de dire qu'il faut invoquer le nom du Seigneur ; que pour l'invoquer il faut avoir la foi; que pour croire il faut entendre; que pour entendre il faut avoir des prédicateurs ; que pour avoir des prédicateurs il faut à ceux-ci une mission : une objection nouvelle apparaissant, il s'appuie sur un texte du Prophète pour la résoudre, texte distinct de celui par lequel il a résolu l'objection précédente ; il unit ainsi cette dernière idée à celles qui ont été exposées tout à l'heure. « Seigneur, qui a cru à notre parole ? » disait Isaïe ; d'où l'Apôtre conclut, après avoir tiré de ce texte une arme contre ses adversaires : « Donc la foi vient de l’ouïe. » Ce n'est pas sans motif que cette conclusion est posée. Les Juifs ne cessant de réclamer des miracles, et prétendre se rendre compte par leurs propres yeux de la résurrection, à toutes ces prétentions absurdes Paul répond en disant : Le Prophète ne vous a-t-il donc pas déclaré par avance que nous devions croire par l’ouïe ? De là cette conclusion qui les confond : « Donc la foi vient de l'ouïe. » Mais les termes dans lesquels elle est conçue ne réveillant aucune idée élevée, l'Apôtre l'ennoblit aussitôt. Il ne s'agit pas simplement d'entendre, observe-t-il, et ce n'est point à la parole humaine que nous devons prêter l'oreille pour croire : il s’agit d’écouter une parole bien plus digne de nos respects, la parole même de Dieu. Les apôtres ne prêchaient pas, en effet, leur propre doctrine; ils prêchaient la doctrine qu'ils avaient apprise de Dieu, ce qui laissait bien loin les miracles. Que Dieu parle ou qu'il opère des prodiges, toujours il mérite également notre foi et notre obéissance. Les miracles et les œuvres elles-mêmes sont l'effet de sa parole, et c'est sa parole qui a créé le ciel, la terre et l'univers entier.

2. Une fois établi qu'il fallait s'en rapporter à l’autorité des prophètes, qui n'expriment jamais que la volonté de Dieu, et que l'on ne doit demander qu'une chose, savoir, entendre la parole divine, l'Apôtre expose l'objection à laquelle nous avons déjà fait allusion. « Or, je dis : Est-ce qu’ils n'ont pas entendu ? » Et si, malgré la mission donnée aux apôtres, malgré l'accomplissement fidèle de cette mission, les Juifs n'ont pas entendu ? Cette objection est résolue d'une façon qui ne laisse plus mot à dire : « Est-ce que leur voix n’a pas retenti sur toute la terre ? Est-ce que leur parole n'a pas été portée jusqu'aux extrémités du monde ? » Psalm. XVIII, 5. Vous prétendriez qu'ils n'ont pas entendu ? Mais l'univers entier a retenti de leur parole ; et vous, au milieu desquels les apôtres vivent et demeurent, ne les auriez pas entendus ? C'est inadmissible. –Si les extrémités du monde les ont ouïs, à plus forte raison les avez-vous ouïs vous-mêmes.

Nouvelle objection ensuite : « Je dis encore : Israël n'a-t-il pas compris ? » Qu'importe qu'ils aient entendu, s'ils n'ont pas compris ce qui leur a été dit, s'ils n'ont pas reconnu la légitimité de la mission apostolique ? Cette ignorance n'est-elle pas pour eux une excuse ? En aucune façon. Isaïe avait donné le caractère de la mission des apôtres en des termes trop clairs : « Qu'ils sont beaux les pieds des hommes qui annoncent la bonne nouvelle de la paix ! » Moïse l'avait fait avant lui ; d'où ces paroles de Paul : « Moïse le premier a dit : J'exciterai votre jalousie contre un peuple qui n'est pas un peuple, votre indignation contre une nation insensée. » Deuter., XXXII, 21. Les Juifs devaient, par conséquent, reconnaitre les apôtres, non seulement à leur propre refus d'embrasser la foi, non-seulement au caractère pacifique de la prédication des hommes de Dieu et aux biens qu'ils annonçaient, non-seulement à la diffusion de la parole évangélique sur la terre entière, mais encore à la préférence visiblement accordée aux Gentils, qui jusque-là étaient demeurés au-dessous d'eux. Une doctrine dont n'avaient jamais ouï parler auparavant ni leurs ancêtres ni eux, voilà qu'ils la mettaient maintenant en pratique. Cette préférence, toute à l'honneur des Gentils, piquait les Juifs, avivait leur jalousie, et leur rappelait naturellement la prophétie de Moïse : « J'exciterai votre jalousie contre un peuple qui n'est pas un peuple. » Indépendamment de cette préférence marquée et si honorable, une autre considération était propre à développer ces sentiments de jalousie, à savoir, la vileté de la nation appelée à jouir de ces biens, vileté telle qu'elle n'était même pas estimée une nation comme les autres : « J'exciterai votre jalousie contre un peuple qui n'est pas un peuple, votre indignation contre une nation insensée. » Quels insensés, en effet, que les Gentils ! Quel peuple méprisable ?

De toute part donc éclataient les signes manifestes que Dieu, dès longtemps, avait donnés aux Juifs pour reconnaître cette époque et dissiper leur aveuglement. Ces faits ne s'étaient pas accomplis dans un coin de terre inconnu; tous les points du globe, la terre et la mer, en avaient été témoins. Puisque les Juifs voyaient ces Gentils, naguère l'objet de leur dédain, en possession de biens innombrables, ils auraient dû reconnaître en eux le peuple dont avait parlé Moïse, en disant : « J'exciterai votre jalousie contre un peuple qui n'est pas un peuple, votre indignation contre une nation insensée. » Moïse est-il le seul à prophétiser ces événements ? Non certes; longtemps après, Isaïe les a prédits comme lui. De là cette expression de l'Apôtre : « Moïse, le premier », indiquant ainsi qu'il serait suivi d'un autre prophète, dont le langage à ce sujet serait encore plus net et plus explicite. De même qu'il avait dit plus haut : « Isaïe s'écrie, » de même actuellement il s'exprime en ces termes : « Isaïe ne craint pas de dire » ; ce qui signifie : Il s'applique à repousser toute obscurité, à mettre en quelque manière les choses sous les yeux. II a mieux aimé parler avec une clarté parfaite, que d'écarter les périls dont il était menacé, en laissant subsister sur son langage une ombre par laquelle vous pourriez excuser plus tard votre incrédulité. Cependant, il n'est pas dans la nature de la prophétie d'exprimer clairement l'avenir; mais, pour vous fermer la bouche, ici tout sera clair, tout sera d'une limpidité parfaite. Quels sont donc tous ces événements ? Votre déchéance et la vocation des Gentils. Isaïe les annonce dans le langage suivant : « J'ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas; je me suis découvert à ceux qui ne demandaient pas à me connaître. » Isa., LXV 4. Quels sont ces hommes qui ne cherchaient pas, qui ne demandaient rien ? Manifestement, ce sont non les Juifs, mais les Gentils, qui n'avaient jamais connu Dieu. Moïse les avait caractérisés en les appelant un peuple qui n'était pas un peuple, une nation insensée. Isaïe se sert du même caractère pour les désigner, je veux dire, de leur profonde ignorance. Or, c'était une charge accablante pour les Juifs que le salut de ceux qui ne cherchaient pas, et la perte de ceux qui cherchaient. « Il dit contre Israël : Durant tout le jour, j'ai tendu mes bras à ce peuple incrédule et rebelle ».

Voilà donc une difficulté regardée par plusieurs comme à peu près insoluble, posée longtemps auparavant par les prophètes, et résolue par eux d'une façon irréfragable. N'avez-vous pas effectivement entendu Paul s'écrier : « Que dire donc ? Que les Gentils, qui ne cherchaient pas la justice, ont embrassé la justice ; qu'Israël, tout en cherchant la loi de la justice, n'est pas arrivé à la loi de la justice. » Or, Isaïe ne dit-il pas absolument la même chose ? Le texte : « J'ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas; je me suis découvert à ceux qui ne demandaient pas à me voir, » n'est-il pas équivalent à celui-ci : « Les Gentils, qui ne cherchaient pas la justice, ont trouvé la justice ? » Mais, comme la volonté des convertis avait dû seconder l'action de la grâce divine, et comme la réprobation des Juifs avait également pour cause leur obstination à ne pas se soumettre à la foi, Paul ajoute : « Le Prophète dit encore contre Israël : Durant tout le jour, j'ai tendu mes bras à ce peuple incrédule et rebelle. » Ces mots : « Tout le jour » désignent le temps écoulé ; ceux-ci : « J'ai tendu mes bras, » expriment les appels du Seigneur, les instances, les exhortations qu'il a mises en œuvre. Pour bien établir enfin la culpabilité des Juifs, il est dit : « J'ai tendu mes bras à ce peuple incrédule et rebelle. »

3. Quelle charge énorme contre eux ! Dieu les appelle, et ils ne l'écoutent pas, ils lui résistent, non pas une fois, deux fois, trois fois, mais toujours, malgré les prodiges qu'il accomplit sous leurs yeux ; et les Gentils, qui n'avaient point connu Dieu, attirent sur eux ses faveurs. Il n'est pas dit toutefois que cela ait dépendu de ces derniers : pour réprimer l'orgueil que les Gentils convertis à la foi eussent pu concevoir, et pour montrer dans leur conversion l'action décisive de la grâce, le Prophète s'est exprimé ainsi : « Je me suis découvert ; j'ai été trouvé. » — Donc, les Gentils n'ont rien fait de leur côté, conclurez-vous. — Erreur ; car, embrasser ce qu'ils avaient trouvé, reconnaître ce qui leur était découvert, dépendait d'eux absolument. — Pourquoi, dans ce cas, Dieu ne s'est-il pas découvert à nous ? — Il a fait plus encore. Non seulement il s'est découvert clairement à vos regards, mais il n'a cessé de vous tendre la main, de vous adresser ses exhortations et de vous donner tous les témoignages de l'amour le plus paternel et d'une tendresse maternelle. N’est-ce pas là une solution complète de toutes les difficultés soulevées précédemment, et n'est-il pas évident que les Juifs doivent à eux-mêmes leur perte, et qu'ils sont indignes de pardon ? Ils ont entendu, ils ont compris tous ces avertissements, et ils ne sont pas moins obstinés dans leur résistance. Il n'a même pas suffi au Seigneur de leur parler de manière à ce qu'ils le comprissent à merveille, il a fait en outre tout qui était propre à triompher de leur opiniâtreté et de leur endurcissement. Qu'a-t-il donc fait ? Il a excité leur jalousie et les a piqués au vif. Vous connaissez ce qu'il y a de tyrannique dans la jalousie, et combien elle est propre à mettre fin à toute discussion, à provoquer une réhabilitation. Cela est vrai des hommes; il n'y pas même jusqu'aux animaux et jusqu'aux enfants chez lesquels ne se manifeste la puissance souveraine de ce sentiment. Un petit enfant aura beau souvent entendre l'appel de son père, il persistera dans son refus d'aller à lui; mais qu'un autre enfant vienne recevoir les casses paternelles, et aussitôt l'enfant rebelle de précipiter dans les bras du père ; en sorte que jalousie triomphe là où la voix d'un père avait échoué.

Telle a été la conduite du Seigneur. En même temps qu'il appelait les Juifs, qu'il leur tendait sa main divine, il réveillait en eux la jalousie par la vocation des Gentils, qu'ils estimaient bien au-dessous d'eux, — ce que la jalousie ne voit jamais sans une émotion des plus vives, — et il les appelait, chose encore plus propre à les blesser plus profondément et à les mettre hors d'eux-mêmes, à des biens d'un ordre beaucoup plus important et beaucoup plus précieux que les biens dont ils avaient joui, à des biens dont ils n'avaient pas eu même l'idée. Tout cela fut inutile : les Juifs n'écoutèrent pas davantage ce nouvel appel de Dieu. Comment trouver une excuse plausible à cette indomptable obstination ? C'est assurément impossible. Paul ne le dit pas cependant; il laisse à la conscience de ceux qui l'écoutent le soin de tirer cette conclusion des prémisses posées, il se borne à la faire entendre par ce qui va suivre, en usant de sa sagesse accoutumée. La marche qu’il avait suivie à propos des difficultés touchant la loi et les Juifs, difficultés plus graves en apparence qu’en réalité, et à propos de la solution dans laquelle il avait fait toutes les concessions possibles pour ne pas trop charger ses adversaires, il la suit également dans le chapitre qui vient après.

« Je dis donc : Est-ce que Dieu a rejeté son peuple, ce peuple qu'il avait auparavant connu ? Non, sans doute. » Il s'exprime comme s'il éprouvait quelque embarras ; il prend occasion de ce qui a été dit pour exposer cette conséquence terrible; et, en ne l'acceptant pas, il donne plus d'autorité à la doctrine qu'il va leur enseigner, tout en poursuivant ici le même but qu'il a poursuivi dans son argumentation précédente. Ce but, quel est-il ? Encore qu'un petit nombre soit sauvé, les promesses divines n'en demeurent pas moins. Voilà pourquoi Paul ne parle pas d'un peuple en général, mais d'un peuple auparavant connu de Dieu. Poussant plus loin sa démonstration, il prouve que ce peuple n'a pas été réprouvé. « Moi aussi, je suis Israélite, de la race d’Abraham, de la tribu de Benjamin, » moi qui vous prêche et vous évangélise. Ce langage paraissant en opposition avec celui qu'il avait tenu peu auparavant : « Qui a cru à notre parole ?... Durant tout le jour, j'ai tendu mes mains vers ce peuple incrédule et rebelle.... J'exciterai votre jalousie à l'égard d'un peuple qui n'est pas un peuple, » l'Apôtre ne se contente pas de sa réponse formellement négative : « Il n'en est rien; » il affirme nettement le contraire en ces termes : « Non, Dieu n'a point rejeté son peuple. » Vous observerez que c'est là une affirmation et non une preuve. Il y a cependant une double preuve ici : la première consiste dans ce fait que Paul est lui-même sorti de leurs rangs. Or, si Dieu eût rejeté ce peuple, il n'eût pas choisi dans ses rangs un de ses apôtres, celui qu'il devait charger du soin d'évangéliser le monde entier, celui auquel il devait révéler tous ses mystères et confier les destinées de l'Eglise. Telle est donc la première preuve. La seconde est contenue dans ces mots : « Le peuple qu'il avait précédemment connu; » ce peuple qu'il savait lui être dévoué, qu'il savait disposé à recevoir la foi; car trois mille une fois, puis cinq mille, puis une foule d'autres parmi les Juifs étaient devenus disciples du Sauveur.

4. Alors vous êtes, à vous seul, tout ce peuple ? Aurait-on pu répliquer à l'Apôtre ; parce que vous avez été appelé, le peuple juif a donc été appelé ? — Paul répond : « Dieu n'a point rejeté le peuple qu'il avait connu précédemment. » Avec moi se trouvent trois mille, cinq mille, dix mille d'entre vous. — Mais seraient-ce les trois mille, les cinq mille, les dix mille dont vous nous parlez, qui constitueraient cette race dont les membres devaient égaler en nombre le sable de la mer et les étoiles du ciel ? Quoi ! Prétendriez-vous en imposer au point de vous présenter à nous avec vos quelques adhérents comme formant le peuple tout entier! Quoi ! Viendriez-vous nous bercer d'une espérance illusoire, et nous affirmer que les promesses ont été accomplies, alors que presque tous les enfants d'Israël ont péri, et qu'un petit nombre seulement sont arrivés au salut ! Mais ce serait par trop d'orgueil et d'arrogance, et nous n'accepterons jamais de pareils sophismes. — Ce langage, l'Apôtre le prévient, et, sans formuler l'objection, il la résout à fond, en s'appuyant uniquement sur l'histoire des temps anciens. Ignorez-vous donc ce que l'Ecriture rapporte d'Elie, de quelle manière il demanda justice à Dieu contre Israël ? « Seigneur, ils ont tué vos prophètes, ils ont détruit vos autels, et je suis demeuré seul, et ils me cherchent pour m'ôter la vie. » Mais qu'est-ce que Dieu lui répond ? «Je me suis réservé sept mille hommes qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal. De même, en ce temps-ci, Dieu s'est réservé quelques fidèles par l'élection de sa grâce. » III Reg., XIX, 10. Comment Dieu aurait-il rejeté son peuple ? S'il l'eut rejeté, il n'eut sauvé personne. Dès lors qu'il a sauvé quelques-uns de ses enfants, il ne l'a pas rejeté. Vous objecterez que s'il ne l'eût pas rejeté, il les eut sauvés tous. Je le nie, puisque, au temps d'Elie, sept mille seulement furent sauvés. Or, actuellement, un plus grand nombre ont embrassé la foi. Vous l'ignorez sans doute, je n'en suis pas étonné; car Elie aussi, un si grand homme, un si grand prophète, ne le savait pas davantage ; ce qui n'empêchait pas Dieu d'exécuter ses desseins, quoiqu'il en fût de l'ignorance de son serviteur. Ce en quoi vous auriez sujet d'admirer l'habileté de l'Apôtre, c'est la manière dont il aggrave de plus en plus les charges des Juifs, tout en démontrant sa propre thèse. Ce témoignage qu'il emprunte à l'histoire établit clairement l'inquiétude constante de ce peuple, et l'opiniâtreté qu'il a de tout temps manifestée. Si telle n'eût pas été l'intention de Paul, s'il se fût uniquement proposé de démontrer qu'un petit nombre d'Israélites suffisait à représenter le peuple entier, il se fût borné à rappeler qu'au temps d'Elie, Dieu s'était réservé sept mille serviteurs; or, c'est le passage entier de l'Ecriture qu'il croit devoir citer.

Un des points quel Paul tient à cœur de mettre en lumière, c'est que les Juifs, dans leur conduite envers le Christ et ses disciples, ne se sont pas départis de leurs coutumes et qu'ils ont agi conformément à leurs précédents, et à bon escient. Qu'ils ne disent pas : Si nous avons mis à mort le Christ, c'est que nous le regardions comme un imposteur ; si nous persécutons les apôtres, c'est que nous voyons en eux des séducteurs; car il y a contre eux le témoignage du Prophète : « Seigneur, ils ont tué vos prophètes, ils ont renversé vos autels. » Cependant, pour ne pas les blesser trop vivement, Paul indique à ces paroles un autre but. S'il les invoque, ce n'est pas pour s'en faire une arme contre eux, mais pour établir un point de doctrine. De ce fait tiré de l'histoire, il ressort un enseignement qui les rend entièrement inexcusables : il y a là dans la bouche d'Elie une accusation accablante pour les Juifs. Ce n'est plus Paul, ce n'est plus Pierre, ni Jacques, ni Jean qui élève sa voix accusatrice, le prince de leurs prophètes, le prophète pour lequel ils professent une admiration sans bornes, l'ami de Dieu, cet homme animé pour leur salut d'un tel zèle qu'il ne pouvait plus prendre de nourriture, cet homme qui, encore aujourd'hui, n'a pas connu la mort ; voilà celui qui s'écrie : « Seigneur, ils ont maltraité vos prophètes, renversé vos autels ; car je suis demeuré seul et ils cherchent à m’ôter la vie. » Peut-on imaginer une cruauté plus détestable ? Les Juifs, qui auraient dû implorer en suppliant le pardon de leurs crimes passés, cherchent à frapper le prophète de mort. Quelle excuse mettre pour eux en avant ? Ce n'était pas durant la famine, mais quand l'abondance fut revenue ; quand ils n'avaient plus à s'humilier, quand les démons avaient été mis honteusement en fuite, quand la puissance de Dieu s'était victorieusement déployée, quand le roi lui-même s'était départi de son arrogance, c'est alors que les Juifs conçurent la pensée de ce forfait, allant ainsi de crime en crime, et ne craignant pas de verser le sang des saints personnages qui s'efforçaient de leur ouvrir les yeux.

Quels prétextes leur était-il permis d'invoquer ? Est-ce que ces prophètes étaient, eux aussi, des imposteurs ? Est-ce qu'ils ignoraient leur origine ? Est-ce que par eux les Juifs avaient été blessés ? Mais ils n'en avaient reçu que de salutaires leçons. Pourquoi vous attaquer d'ailleurs aux autels ? Est-ce que les autels vous auraient aussi blessés ? Est-ce qu'ils auraient provoqué votre colère ? Quelle effronterie, quelle insolence dans la conduite tenue de tout temps par les Juifs ! C'est pourquoi Paul écrivait aux Thessaloniciens : « Vous avez souffert de vos propres concitoyens les mêmes maux que les Eglises avaient souffert des Juifs, lesquels avaient mis à mort le Seigneur et les prophètes, nous ont persécutés, sont ennemis des hommes, un objet d'horreur pour Dieu. » I Thess., II, 14-15. Il dit au fond la même chose en parlant ici des prophètes qu'ils ont massacrés, des autels qu'ils ont renversés. Mais que répond le Seigneur? « Je me suis réservé sept mille hommes qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal. » III Reg., XIX, 18. — Qu'importe, dira-t-on, cette mesure de la Providence par rapport au temps présent ?— Elle importe beaucoup au point de vue de notre instruction ; car il règne entre le présent et le passé une relation étroite. Il en résulte que toujours Dieu n'a sauvé que ceux qui en étaient dignes, bien que les promesses fussent adressées à toute la nation. Cette conséquence avait été déjà légitimée dans ces passages de l'Apôtre : « Quand les enfants d'Israël seraient aussi nombreux que les grains de sable de la mer, les restes seuls seront sauvés. Si le Seigneur des armées n'avait avancé le salut de quelques membres de notre race, nous serions devenus semblables à Sodome. » Rom., IX, 27-29. Cette même conséquence, l'Apôtre la tire maintenant du principe qu'il vient de poser ; de là ces paroles : « De même, en ce temps-ci, quelques-uns ont été réservés selon l'élection de la grâce. »

5. Chacune des expressions de l'Apôtre a une valeur qui lui est propre et fait ressortir à la fois et la grâce divine et le mérite des élus. Le mot « élection » indique le mérite de ces derniers ; le mot « grâce » indique la part de la générosité du Seigneur. « Si c'est par grâce, ce n'est donc pas en vue des œuvres; autrement, la grâce ne serait plus la grâce. » Si c'est en vue des œuvres, ce n'est plus par grâce ; autrement, les œuvres ne seraient plus des œuvres. Ici, Paul prévient une fois de plus les murmures des Juifs. Il les combat ouvertement, et leur montre combien ils sont inexcusables. Vous n'avez plus le droit de vous justifier en ces termes : Les prophètes, sans doute, nous ont transmis l'esprit de vie, le Seigneur a multiplié ses exhortations, les faits eux-mêmes parlaient à haute voix, et c'était assez de la jalousie pour nous déterminer à répondre à ses nombreux appels ; mais les commandements à pratiquer offraient de trop grandes difficultés, et nous n'avons pu aller au Christ, parce qu'il exigeait des œuvres et des vertus malaisées. — Non, vous n'avez pas le droit de vous retrancher derrière cette excuse. Comment Dieu vous eût-il imposé une condition qui jetait un voile de ténèbres sur sa grâce ? Par-là Paul s'applique à leur montrer le désir extrême que le Seigneur éprouve de leur salut. Outre la facilité qu'il y avait pour eux à se sauver, il y avait pour Dieu une gloire qui lui était chère à leur manifester ainsi son infinie bonté. Pourquoi donc, continue-t-il, le refus d'aller au, Christ, par qui aucune œuvre n'était exigée de vous ? Pourquoi votre esprit de contention et de dispute, quand la grâce vous est offerte ? Pourquoi prétexter la loi sans raison et sans motif aucun ? Vous ne trouverez pas le salut dans la loi, et vous ne profiterez pas du bienfait qui vous est offert.

Prétendre arriver au salut par la loi, c'est nier le rôle de la grâce divine. Et qu'ils ne voient pas en ce langage une affirmation étrange; c'est à la grâce que les sept mille hommes dont il a été parlé furent redevables de leur salut. Par cela même que l'Apôtre rapporte à l'élection de la grâce, en ce temps-ci comme en celui-là, le salut du petit nombre des élus, il affirme que les premiers ont été, eux aussi, sauvés par la grâce. Cela résulte encore des paroles : « Je me suis réservé » paroles qui attribuent à Dieu dans cette œuvre la part principale. — Mais si le salut est l'œuvre de la grâce, pourquoi le salut n'est-il pas à tous notre partage ? — Il ne l'est pas, parce que vous ne le voulez pas. La grâce, après tout, quoique grâce, sauve ceux qui veulent être sauvés, non ceux qui ne veulent pas, non ceux qui la repoussent constamment, non ceux qui lui déclarent une guerre acharnée. Il demeure donc toujours que «  la parole de Dieu n'est point vaine » Rom., IX, 6, et que les promesses ont été réalisées en la personne de ceux qui en étaient dignes, lesquels, si peu nombreux qu'ils fussent, formaient le peuple de Dieu. Au commencement de son Épître, Paul s'était écrié avec force : « Que penser, si quelques-uns n'ont pas embrassé la foi ? » Allant plus loin, il ajoutait : « Dieu est véridique, mais tout homme est menteur. » Rom., III, 3. Il démontre maintenant la même thèse d'une autre façon ; il établit l'importance de la grâce par l'existence constante de ces deux classes, l'une comprenant les élus, l'autre ceux qui se perdent.

Rendons grâces à Dieu, qui a bien voulu nous ranger du côté des élus, et qui par sa grâce nous a conduits là où nul homme n'aurait pu nous conduire. Que notre reconnaissance ne se manifeste pas seulement par des paroles, qu'elle se manifeste encore par des faits et des œuvres. La véritable gratitude consiste à pratiquer les vertus qui glorifient le Seigneur, à fuir bien des périls auxquels nous avons été arrachés. Nous avons outragé le chef de l’Etat : au lieu de nous envoyer au supplice, il nous traite avec honneur; nous répondons à sa bonté par un nouvel outrage ; ne devons-nous pas expier notre ingratitude par une peine des plus graves, et beaucoup plus grave que la peine méritée précédemment ? Car il y avait certes beaucoup moins d'ingratitude dans notre première faute qu'il n'y en a dans celle par nous commise après le pardon et les honneurs qui nous avaient été généreusement octroyés. En conséquence, éloignons-nous des voies mauvaises auxquelles nous avons été arrachés, et que notre reconnaissance ne paraisse pas uniquement dans notre bouche, de crainte qu'on ne nous applique la sentence : « Ce peuple m'honore du bout des lèvres, mais son cœur est loin de moi. » Isa., XXIX, 13. Ne serait-ce pas un crime des plus noirs, tandis que les cieux chantent la gloire de Dieu, que vous, pour qui les cieux ont été créés, vous allassiez commettre des actes qui attireraient le blasphème sur votre Créateur ? Aussi bien que le blasphémateur, vous auriez mérité le dernier supplice. Ce n’est point par leur voix que les cieux glorifient le Seigneur; et parce qu'ils nous excitent par leur simple aspect à rendre gloire à leur auteur, nous disons d'eux qu'ils la racontent magnifiquement. Comme eux, les hommes dont la conduite est irréprochable, alors même qu'ils gardent le silence, publient la gloire du Très-Haut, parce qu'il suffit de leur présence pour inspirer à leurs semblables la pensée de la célébrer. Mieux que les cieux, une vie pure glorifie le Seigneur. Dans nos controverses avec les Gentils, ce ne sont point les cieux que nous invoquons, ce sont les hommes, naguère pires que les brutes, et dont la grâce de Dieu a fait les émules des anges ; il nous suffit de cette transformation pour réduire nos adversaires au silence.

6. Certes, l'homme est bien supérieur au ciel, et la beauté de son âme peut l'emporter de beaucoup sur la beauté du firmament. Il y a bien longtemps que le firmament déploie aux regards des hommes sa merveilleuse beauté; peu nombreuses sont néanmoins les conversions qu'il a déterminées : en quelques années de prédication, Paul a changé la face de la terre entière. C'est qu'il possédait une âme plus belle encore que le ciel, et capable d'attirer à lui tous les cœurs. Si notre âme n'est même pas digne de la terre, l'âme de l'Apôtre était plus belle que ciel, je le répète. Tandis que le ciel ne s'écarte jamais de l'ordre et de la marche qui lui ont été marqués, l'âme de Paul, d'un essor sublime, s'élançait au-dessus des cieux pour converser avec le Christ. Telle était sa beauté que Dieu lui-même a daigné en faire l'éloge. Les astres, au sortir du néant, avaient pour admirateur les anges : l'âme de Paul avait le Christ lui-même pour admirateur : « Celui-ci, disait-il, est pour moi un vase de dilection. » Act., IX,15.

Souvent la face de notre ciel est obscurcie par les nuages : jamais la tentation n'obscurcit l’âme de Paul; au sein des tempêtes, elle brillait d’un éclat plus vif que le soleil à son midi, et sa splendeur ne différait pas de ce qu'elle était avant que l'orage se fût formé. C'est que le soleil dont les rayons l'inondaient n'avaient rien craindre de la multiplicité des tentations ; il en devenait au contraire que plus étincelant. Aussi Paul entendait-il Dieu lui adresser ces paroles : « Ma grâce te suffit; car ma puissance se déploie dans la faiblesse. » II Cor., XII, 9. Marchons sur les traces du grand Apôtre, et le ciel si nous le voulons, ne sera plus rien en comparaison de notre âme; ni le ciel, ni le monde entier : cet univers a été créé pour nous, ce n'est pas nous qui avons été créés pour lui. Prouvons que nous sommes dignes d'un tel honneur. Si nous étions indignes des créatures elles-mêmes, comment ne le serions-nous pas des célestes royaumes ? Si les hommes qui ne vivent que pour blasphémer leur Auteur ne méritent pas de voir la lumière du soleil, comment mériteraient-ils de jouir des créatures qui chantent ses louanges ? Le fils qui outrage son père n'a pas droit désormais aux services des bons serveurs de la maison. Ainsi, tandis que les œuvres de Dieu partageront sa gloire, nous n'aurons en partage que châtiments et les supplices. Or, ne serait-ce pas le comble du malheur pour nous de voir les créatures tirées du néant en notre faveur, appelées à la liberté glorieuse des enfants de Dieu, nous-mêmes précipités à jamais, par suite de notre funeste lâcheté, dans la géhenne interne; nous, je le répète, à l'occasion desquels créatures seront mises en possession de cette admirable félicité ? Pour éviter ce malheur, conservons à notre âme la pureté qui l'embellit, si la pureté est son apanage ; travaillons même pour en augmenter l'éclat : et, si notre âme est impure, ne perdons pas pour cela courage; car il est écrit : « Quand vos péchés seraient comme la pourpre, je les rendrai blancs comme la neige ; quand ils seraient comme l'écarlate, je les rendrai blancs comme de la laine. » lsa., I, 18. Dieu vous le promettant, vous pouvez compter sur sa promesse : à vous néanmoins de remplir les conditions qu'il a fixées. Les péchés que vous avez commis sont-ils nombreux autant que grands ? Sachez que vous n’êtes pas encore tombé dans cet enfer où personne ne pourra les racheter par un humble aveu; sachez que le temps du combat n'est pas encore écoulé, que vous êtes au milieu du stade, qu'il vous est possible de réparer dans une suprême épreuve les défaites passées. Vous n'en êtes pas encore là où en était le riche quand on lui disait: « Un abîme immense s'étend entre vous et nous; » Luc., XVI, 26; l'Epoux n'est pas encore arrivé, l'on n'en est pas à craindre de vous faire part d'un peu d'huile, vous avez encore le temps d'en acheter et d'en payer ; on ne vous dira pas encore : « Peut-être n'y en aura-t-il pas assez ni pour vous ni pour nous » Matth. XXV, 9 ; nombreux sont les vendeurs, ce sont les pauvres sans vêtements et mourant de faim, les malades, les prisonniers. Habillez les uns, nourrissez les autres, visitez les infirmes sur leur grabat, et l'huile jaillira pour vous à flots pressés. L'heure de rendre vos comptes n'est pas encore sonnée : profitez des moments qui vous restent ; rabaissez le chiffre de vos créances. Dites à celui qui vous doit cent mesures d'huile : « Prenez votre engagement, écrivez cinquante. » Luc., XVI, 6. Faites ainsi pour les paroles, pour l'argent, pour tout le reste, imitez ce sage intendant. Engagez vos parents à faire de même : il vous est facile de tenir ce langage, vous n'en êtes pas réduit à recourir à autrui; de vous il dépend de donner ce conseil à vous-même et aux autres; une fois sorti de ce monde, ni ceci ni cela ne vous sera possible, vous le comprendrez sans peine; ayant eu tant de temps à votre disposition et n'en ayant usé ni pour votre bien , ni pour celui des autres , comment pourrez-vous, sous le coup de a sentence de votre juge, obtenir cette faveur ?

Pénétrés de toutes ces considérations, travaillons sérieusement à notre salut, et ne perdons pas le temps si précieux de la vie présente. Jusqu'au dernier soupir, il nous est possible de plaire à Dieu ; même dans notre testament, nous pouvons, aussi bien que durant la vie, acquérir aux yeux du Seigneur de nouveaux mérites. Comment et de quelle manière ? En mettant le Christ au nombre de vos héritiers, en lui donnant une part dans votre héritage. Pendant votre vie, vous n'avez pas soulagé sa faim; du moins donnez-lui de vos biens après votre mort, en un temps où vous n'en sauriez plus jouir : comme il est bon, il ne vous demandera pas alors un compte trop rigoureux. Assurément vous lui auriez témoigné plus d’amour, vous eussiez mérité de plus belles récompenses si vous étiez venu à son aide durant la vie ; mais ne l’ayant pas fait, profitez du second moyen qui se présente, et nommez-le votre héritier avec vos enfants. Si vous éprouviez à le faire quelque difficulté, souvenez-vous que le Père a bien fait de vous le cohéritier de son Fils, et vous n'éprouverez plus de ces sentiments d'inhumanité. Quelle excuse autrement allégueriez- vous pour vous refuser à le nommer le cohéritier de vos enfants. Celui qui vous a donné les cieux en partage et qui pour vous a été mis à mort. Ce que le Christ a fait, en somme il ne vous le devait pas, il ne l'a fait que par libéralité; mais vous, après tant de bienfaits reçus, vous êtes son débiteur. Malgré cela, quoique Dieu ne reçoive de vous que ce qui lui appartient, il vous couronne non comme vous couronnerait un créancier rentrant en possession de son bien, mais comme s'il avait reçu vraiment de vous quelque faveur.

7. Laissez-lui donc cet argent, désormais pour vous inutile, et qui ne saurait plus vous appartenir ; en retour, vous obtiendrez la jouissance éternelle de son royaume, et avec ce royaume la jouissance de toute sorte de biens. Cohéritier de vos enfants, il les protégera orphelins, il les préservera des persécutions, il repoussera les embûches, il fermera la bouche des sycophantes : vos fils seraient-ils impuissants à maintenir vos dispositions testamentaires, lui-même s'en chargera, et ne permettra pas qu'infraction y soit faite. Peut-être même ira-t-il jusqu'à faire mettre par lui-même ces volontés à exécution, pour reconnaître l'honneur que vous lui aurez fait en l'inscrivant dans votre testament. Reconnaissez-le comme héritier, encore une fois ; n'est-ce pas à lui que vous allez retourner ? N'est-ce pas lui qui va juger toute votre vie de la terre ? Il y a pourtant des gens assez malheureux, assez insensés pour se refuser à cette mesure ; alors même qu'ils n'ont pas d'enfants, ils aiment mieux distribuer leurs biens à des flatteurs, à des parasites, à un tel ou à un tel, que de les laisser au Christ, duquel ils ont tout reçu. N'est-ce pas là le comble de l'égarement ? Comparez ces hommes à des pierres, à des bêtes de somme, et sera trop peu pour exprimer leur démence et leur insensibilité; la comparaison sera toujours inférieure à la réalité. Comment espérer le pardon de son inhumanité à l'égard du Christ pendant la vie, lorsque, au moment d'aller comparaître devant lui, on ne veut même pas lui accorder une petite part des richesses dont il faut forcément se séparer, lorsqu'on pousse l'hostilité, la haine envers lui jusqu'à ne lui rien donner de ces biens désormais complètement inutiles ? N'avez-vous donc pas remarqué le grand nombre de ceux qui sont emportés tout à coup par la mort, et qui n'ont pas eu le temps de prendre une mesure semblable ? Dieu vous donne à vous la facilité de mettre ordre à vos affaires, de disposer de ce qui vous appartient, et d'en déterminer l'emploi. Quelle excuse alléguer, vous qui répondez si mal à sa bienveillance et qui, au lieu de profiter de la grâce qui vous est accordée, suivez la ligne opposée à celle qu'ont suivie vos pères dans la foi ? Ceux-ci vendaient de leur vivant tout ce qu'ils possédaient, et ils en portaient le prix aux pieds des apôtres ; et vous ne consentez même pas à laisser après votre mort une obole aux indigents ! Vous agiriez plus sagement, c'est incontestable, vous acquerriez encore une fois plus de mérite, si vous usiez des jours présents pour venir en aide aux pauvres ; mais, ne les secourant pas pendant la vie, faites-leur du moins quelque largesse après la mort. Vous ne manifesterez pas ainsi un bien vif amour pour le Christ, il y aura toutefois de l'amour. Vous n'aurez pas la première place parmi les agneaux ; mais c'est encore un bonheur appréciable que d'occuper une place après eux, et de ne se trouver ni parmi les boucs ni à la gauche du Sauveur. Si vous ne voulez pas agir de cette manière, quelle espérance de salut vous restera-t-il, puisque ni la frayeur de la mort, ni la nullité de ces biens qui ne vous serviront plus en aucune façon, ni la protection que vous assureriez à vos fils, ni les titres que vous acquerriez à l'indulgence da Seigneur, puisque toutes ces raisons n'auront pu vous arracher un acte de générosité ?

Je vous en supplie donc et je vous en conjure, tandis que vous jouissez de la lumière, faites aux pauvres de vos biens une part abondante. Si parmi vous il y a des cœurs assez petits pour n'être pas capables de cette mesure, que la nécessité les incline à l'humanité. Pendant la vie, vous vous attachez à votre fortune comme si vous ne deviez jamais mourir : maintenant que vous vous savez condamné à la mort, renoncez à cet attachement trompeur, et disposez de vos biens en homme qui doit mourir. Que dis-je ? Disposez-en en homme qui attend une immortelle vie. Ce que je vais dire est effrayant et pénible à dire ; n'importe, je remplirai ma tâche jusqu'au bout. Mettez le Seigneur au nombre de vos esclaves. Les affranchissez-vous ? Affranchissez aussi le Christ de la faim, des privations, de la nudité, de la captivité. Ce que je dis vous donne le frisson ; mais il y a bien plus de quoi trembler dans votre refus d'exécuter ces prescriptions. Ma parole vous pénètre de frayeur ; mais lorsque, devant le souverain juge, de plus formidables sentences retentiront à vos oreilles, lorsque d'épouvantables tortures se dérouleront sous vos yeux, quel sera votre langage, quel sera votre refuge, quel sera votre protecteur ? Sera-ce Abraham ? Mais il ne vous écoutera pas. Seront-ce les vierges de l'Evangile? Mais elles ne vous donneront pas de leur huile. Sera-ce votre père, votre aïeul ? Mais, quelle que soit leur sainteté, ils seront dans l'impuissance d'annuler la terrible sentence. Adressez-vous donc à Celui qui seul pourra déchirer cette cédule, éteindre ces flammes; priez-le, rendez-le favorable à votre cause en lui donnant ici-bas, sans vous lasser, le pain et les vêtements qui lui sont nécessaires : de la sorte, vous quitterez la terre avec l'espérance au cœur, et vous aurez en partage dans l'autre vie les biens de l'éternité. Puissions-nous tous les mériter par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui gloire, puissance, honneur, en même temps qu'au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."