Saint Jean Chrysostome

Homélie 13 sur l'Epître aux Romains

Nous savons que la loi est spirituelle; mais moi, je suis charnel et vendu au péché.

1. Après avoir parlé du développement que le mal avait pris, de la supériorité que le péché avait conquise sous la loi, du résultat obtenu, résultat contraire à celui pour lequel la loi avait été donnée ; et ces considérations diverses ayant jeté le trouble dans l'esprit du fidèle auquel l'Apôtre s'adresse, il en expose les raisons et les conséquences, après avoir préalablement justifié la loi de tout soupçon injurieux. Entendre dire que le commandement avait fourni au péché l'occasion de se produire, que, le commandement existant, le péché avait paru de nouveau, séduisant et frappant ainsi à mort, c'était être réduit à regarder la loi comme la cause de ces maux ; pour prévenir un raisonnement pareil, l'écrivain sacré prend en main l'apologie de la loi ; et, non-seulement il la justifie mais il en fait un éloge complet. Après quoi il ajoute, non comme s'il en prenait la défense, mais comme s'il parlait conformément au sentiment général : « Nous savons que la loi est spirituelle. » Qu'elle soit spirituelle, semble- t- il dire, c'est une vérité manifeste, reconnue de tout le monde. Elle est donc bien loin d'être le principe du péché, la cause des maux qui ont eu lieu. Considérez de quelle manière il fait l'éloge sans restriction de la loi, et l'apologie qu'il en donne. En la déclarant spirituelle, il nous montre en elle une école de vertu, une ennemie irréconciliable du vice ; car être spirituel, c'est précisément éloigner de tout péché : or, c'est là le rôle de la loi, qui mettait en œuvre la terreur, les avis, les châtiments, les observations, les mérites, en vue de ramener les Juifs dans les voies de la justice. — Mais comment le péché a-t-il pu exister sous un maître si remarquable ? — Prenez-vous-en à la nonchalance des disciples. D'où ces paroles de l'Apôtre : « Mais moi, je suis charnel; » parlant en la personne de l'homme qui avait vécu sous la loi et antérieurement à la loi; « je suis vendu au péché. » En même temps que la mort, les passions ont fait irruption en moi. En devenant sujet à la mort, le corps est devenu sujet à la concupiscence, à la colère, à la douleur, à une infinité de maux. Seule une grande philosophie peut préserver la raison, menacée par là d'être précipitée sans retour dans le gouffre du péché. Sans doute, ces passions n'étaient pas le péché; mais elles y conduisaient infailliblement, à moins de frein pour les retenir. Ainsi, pour prendre un exemple, la convoitise n'est point péché; mais, si vous n'y mettez pas des bornes, si vous ne lui imposez pas les remèdes du mariage, si vous allez jusqu'à désirer des femmes qui ne vous appartiennent pas, vous devenez coupable d'adultère, non pas précisément à cause de la convoitise elle-même, mais à cause du désordre auquel elle vous entraîne. Admirez ici la sagesse de Paul : il n'a pas sitôt fait l'éloge de la loi, qu'il remonte aux temps antiques; et en montrant dans quel état se trouvait l'humanité quand la loi lui fut donnée, il établit la nécessité de l'avènement de la grâce ; thèse qu'il a toujours à cœur de démontrer. Ces mots, « vendu au péché, » ne concernent pas uniquement les hommes qui vivaient sous la loi, ils concernent aussi les hommes qui vivaient avant la loi et dès le commencement du monde.

Ensuite vient l'explication de cette vertu et de cet esclavage. « Ce que je fais, je ne le comprends pas. » Qu'est-ce à dire, je ne le comprends pas ? Je l'ignore. En quel temps a-t-il pu en être ainsi ? Nul n'a péché, demeurant dans l'ignorance. C'est une preuve du soin avec lequel il faut choisir ses expressions; puisque dès qu'on s'écarte de la pensée de l'Apôtre, il en résulte des absurdités sans fin. Si les hommes péchaient dans l'ignorance, ils n'avaient point à craindre de châtiment. Plus haut, l'Apôtre avait dit : « Sans la loi, le péché est mort, » non pas tant pour nous apprendre que les hommes péchaient sans le savoir, que pour marquer la connaissance imparfaite qu'ils avaient de ce qu'ils faisaient. En conséquence de quoi, ils étaient soumis à une punition, mais à une punition moindre. De même, dans ces paroles : « Je ne connaissais pas la convoitise, » il ne faut pas voir désignée une ignorance complète, mais l'absence d'une connaissance parfaitement claire. De même encore ces mots : « La loi a produit en moi toute convoitise, » ne signifient pas que la convoitise soit l'oeuvre du commandement, mais que le péché, à l'occasion du commandement, a ravivé l'ardeur de la convoitise. Pareillement, dans le texte qui nous occupe, « ce que je fais, je ne le comprends pas, » il ne faudrait pas voir indiquer un défaut total d'intelligence. Comment se complairait-on dans la loi, selon l'homme intérieur ? Quel sens donc attacher à ces mots : « Je ne le comprends pas ? » — Je suis dans les ténèbres je suis entraîné, je suis violenté, je ne comprends pas sur quelle pente je glisse. Nous disons bien, nous aussi : Je ne sais vraiment pas comment un tel est venu m'entraîner. Par là nous avouons moins notre ignorance que nous ne dénonçons les embûches, les ruses, les manoeuvres dont nous avons été victimes. « Car je ne fais pas ce que je veux; je fais ce que je hais. » Comment ignorez-vous ce que vous faites ? Si vous exercez le bien, si vous haïssez le mal, vous en avez la pleine connaissance. Par conséquent, cette expression : « Ce que je ne veux pas, » n'exclut pas la libre volonté, pas plus qu'elle n'implique de nécessité ni de violence. Si nous péchions nécessairement au lieu de pécher librement, les châtiments réservés au péché n'auraient plus de raison d'être. Mais, de même que par les mots, « je ne le comprends pas, » l'Apôtre ne désignait pas une ignorance complète ; de même par ceux-ci, « je ne veux pas, » il n'exprime pas l'intervention de la nécessité, mais seulement la désapprobation qu'il inflige â ses actes. Si tout autre était sa pensée en disant : « Ce que je ne veux pas, je le fais, » pourquoi n'ajoute-t-il pas : La nécessité m'y contraint, une force insurmontable ne me le permet pas ? Or, il n'ajoute rien de tel; il dit seulement : « Ce que je hais, » pour nous montrer que par les mots, « je ne veux pas, » il n'a pas prétendu avoir été dépouillé de toute liberté. Quel sens donc prêter à cette expression, « ce que je ne veux pas ? » Ce que je ne saurais louer, ni approuver, ni aimer. Ce qui s'explique encore mieux par les paroles suivantes : « Mais ce que je hais, je le fais. Or, si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais que la loi est bonne. ».

2. Notre âme n'est donc pas complètement dépravée ; nos actes mêmes en font ressortir la dignité : même quand elle commet le mal, elle le commet en le haïssant. On ne saurait faire un plus grand éloge de la loi, soit naturelle, soit écrite. Certainement, la loi est bonne, puisque je me fais un crime à moi-même de ne l'avoir pas écoutée, puisque mon action mauvaise ne m'inspire que de la haine. Or, si la loi était le principe du péché, comment à la fois obéir à la loi et prendre en horreur le commandement qu'on en aurait reçu ? Je reconnais donc que la loi est bonne. Maintenant, ce n'est plus moi qui le fais, mais c'est le péché qui habite en moi. Car je sais que le bien n'habite pas en moi, je veux dire dans ma chair. » Ce texte est l'arme favorite des hommes qui déprécient la chair et qui la rejettent du nombre des œuvres de Dieu. Que répondre à ce propos ? Ce que nous répondions naguère à propos de la loi, à savoir, que dans le texte présent, comme plus haut, il faut entendre tout ceci du péché. L'Apôtre ne dit pas, en effet : La chair le fait ; au contraire « Ce n'est pas moi qui le fais, mais c'est le péché qui habite en moi. » Quoiqu'il observe que le bien n'habite pas dans la chair, cela ne prouve pas qu'elle soit mauvaise et ne saurait constituer un crime à sa charge. Nous reconnaissons bien que l'âme est au-dessus de la chair, qu'elle lui est supérieure en dignité ; nous n'avouons pas cependant que la chair soit son ennemie déclarée, qu'elle soit mauvaise : elle doit obéir à l'âme comme la cithare au musicien, comme le navire au pilote. Or, il ne règne aucune opposition entre la cithare et le navire d'un côté, le pilote et le musicien de l'autre ; il existe plutôt entre eux des rapports d'une convenance parfaite, encore que la dignité des uns l'emporte de beaucoup sur la dignité des autres. Prétendre que l'art ne réside pas dans la cithare, ni l'habileté dans le navire, mais qu'il faut rapporter l'un à l'artiste, l'autre au pilote, ce n'est pas s'exprimer en détracteur, c'est plutôt marquer la différence qui existe entre l'artiste et l'instrument dont il se sert. C'est ainsi que l'Apôtre, en disant : « Le bien n'habite pas dans ma chair, » loin de rabaisser le corps, fait ressortir l'excellence de l'âme; car c'est à l'âme qu'est départi le soin d'user et de jouer de l'instrument.

Telle est la pensée de Paul; il déclare qu'à l'âme appartient le pouvoir souverain ; il divise l'homme en deux parts, le corps et l'âme : la chair, étant dépourvue d'intelligence et de raison, ne saurait marcher sans recevoir d'ailleurs son mouvement; l'âme, en raison de son intelligence, peut discerner ce qu'il est bon de faire, ce qu'il est bon de ne pas faire. Toutefois, il ne lui est pas loisible de diriger son coursier comme elle le voudrait; la responsabilité incombe à la chair sans doute, mais surtout à l'âme, qui, connaissant à merveille ce qu'il convient de faire, ne le met pas à exécution. « Le vouloir, je l'ai bien ; mais accomplir ce que je veux, je ne saurais. » Ces mots, « je ne saurais, » n'expriment ni l'ignorance ni l'hésitation, mais un des effets, une des embûches du péché. L'Apôtre expose plus clairement sa pensée dans ce qui suit : « Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. Si donc je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui le fais, mais le péché qui habite en moi. » Voilà donc l'âme et le corps complètement dégagés de toutes les accusations, lesquelles retombent entièrement sur l'action mauvaise. L'âme ne voulant pas le mal, elle n'en est plus responsable; l'homme ne le faisant pas, le corps ne l'est pas davantage, et la volonté mauvaise se trouve seule en cause. Car il existe une différence radicale entre l'âme, le corps et la volonté pervertie : les deux premières substances sont l'œuvre de Dieu ; la volonté mauvaise est notre œuvre : c'est un mouvement selon une direction déterminée dans laquelle nous entraînons notre âme. En elle-même, la volonté est également œuvre de Dieu ; mais la volonté pervertie est l'œuvre de notre activité. Elle nous appartient de tout point.

« Lors donc que je veux faire le bien, je trouve en moi une loi qui s'y oppose, parce que le mal réside en moi. » Une certaine obscurité règne sur ce passage : quelle est donc la pensée qu'il renferme? J'approuve la loi, dit l'Apôtre, au fond de ma conscience ; quand je veux faire le bien, je sens qu'elle m'approuve et qu'elle encourage ma volonté : je trouve en elle mon repos, et elle, de son côté, loue pleinement ma détermination. D'où il suit que, dès le principe, la connaissance du bien et du mal nous a été donnée, puisque la loi mosaïque elle-même et la volonté font échange réciproque de louanges. Plus haut, l'Apôtre ne disait pas : Je suis instruit par la loi ; mais bien : « Je consens à la loi ; » ni actuellement : Je suis éclairé par elle, mais : « Je trouve en elle ma satisfaction. » Je suis heureux de lui obéir, comme elle l'est de me voir disposé à faire le bien. Conséquemment, la volonté du bien et la haine du mal étaient deux sentiments primordiaux dans la nature humaine; la loi qui survint ne fit que flétrir la plupart des fautes qui se commettaient, et que louer les bonnes actions. Il n'y a donc de sa part qu'un rôle de simple témoignage et de légère influence, pas autre chose. Malgré les éloges qu'elle me prodigue, même quand je me complais en elle et quand je veux le bien, le mal habite encore en moi, et son action se fait encore sentir. De là il résulte que pour l'homme disposé au bien, la loi n'est un auxiliaire qu'au point de vue de l'identité des prescriptions de cette loi et de la détermination de la volonté. Une clarté parfaite ne distinguant pas cette doctrine, Paul va plus loin, il l'explique en montrant comment le mal est là toujours présent, et comment la loi vient en aide à quiconque se propose de faire le bien. « Selon l'homme intérieur, je me délecte dans la loi de Dieu. » Je connaissais le bien auparavant; le trouvant encore dans une loi écrite, je l'approuve sans réserve. « Mais je sens dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit. »

3. Voici de nouveau le péché qualifié de loi contraire, non certes à cause de l'excellence du péché, mais â cause de la soumission sans bornes des hommes qui lui obéissent, comme nous voyons Mammon traité de maitre, le ventre de divinité, non pas assurément à cause de leur valeur intrinsèque, mais eu égard aux sentiments de bien des mortels. L'Apôtre donne ici le nom de loi au péché, par allusion aux hommes qui lui sont aveuglément soumis et qui craignent de briser tout lien avec lui, comme le craignent, par rapport à la loi, les hommes auxquels la loi a été donnée. Cette loi est en opposition avec la loi naturelle ; car c'est elle que désignent ces mots, « à la loi de mon esprit. » De là combats et luttes, dont la loi naturelle supporte tout l'effort ; car la loi de Moïse ne changea guère la situation. Ni l'une ni l'autre pourtant, l'une en enseignant le bien, l'autre en le louant, n'obtinrent de grands résultats, et le péché fut d'une telle violence, qu'à lui demeura la victoire. A la vue de la défaite que l'humanité subit dans le combat, Paul s'exprime en ces termes : « J'aperçois une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit, et qui me tient captif. » Il ne dit pas : Une loi qui m'a vaincu, mais : « Qui me tient captif sous la loi du péché. » Il ne dit pas non plus : Sous la violence, sous la loi de la chair, mais : « Sous la loi, » sous la tyrannie, sous l'empire « du péché. » Pourquoi dit-il : « Une loi qui est dans mes membres? » Ceci ne tire guère à conséquence. Loin d'identifier nos membres au péché, l'Apôtre marque formellement la différence qui existe entre eux : la chose qui est dans une autre se distingue à merveille de celle dans laquelle elle est. Donc, ni le commandement n'est le péché, parce qu'il a fourni au péché l'occasion de se produire ; ni la chair n'est le péché, parce que le .péché se sert de la chair pour nous faire la guerre. A ce compte, l'âme elle - même serait mauvaise ; et elle le serait d'autant plus qu'en elle se trouve le principe de nos actions. Mais non, il ne saurait en être ainsi. Qu'un magnifique palais, que la demeure d'un grand prince servit de résidence à quelque brigand ou à quelque usurpateur, on ne saurait en rejeter la faute sur l'édifice lui-même, et l'on devrait la laisser aux auteurs de l'usurpation. Les ennemis de la vérité n'ont pas compris à quel point de démence leur impiété les entraînait. Ils ne se bornent pas à faire à la chair son procès, ils vont jusqu'à calomnier la loi. Bien que la chair soit mauvaise, la loi sera toujours excellente, car elle est en opposition et en lutte constante avec la chair ; si, au contraire, la loi est mauvaise, la chair devra être bonne, puisque, d'après nos adversaires, elle est pareillement en opposition avec la loi. Comment osent-ils soutenir que l'une et l'autre sont l'œuvre du démon, puisqu'elles impriment des directions opposées ? Voyez-vous les inconséquences de l'impiété ? Combien sont différents les enseignements de l'Eglise Elle ne condamne qu'une chose : le péché. Les deux lois que Dieu nous a données, la loi naturelle et la loi mosaïque, ne sont en lutte qu'avec le péché, non avec la chair. La chair non plus n'est pas le péché ; c'est un instrument créé par Dieu qui nous facilite la pratique de la vertu, dès que nous déployons une vigilance sérieuse ; tels sont les enseignements qui nous sont donnés.

« Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? » Telle est la violence du péché, qu'il vient à bout de vaincre l'âme, malgré la prédilection de celle-ci pour la loi. Vous ne sauriez prétendre, dit l'Apôtre, que le péché triomphe de ma résistance en raison de mon aversion et de mon éloignement pour la loi, la loi possédant toutes mes sympathies et mes préférences, la loi me servant de refuge ; mais elle n'a pu sauvegarder celui qui lui demandait un asile, et le Christ seul a sauvé les hommes qui se réfugiaient près de lui , tant est grande la vertu de la grâce ! Paul ne s'exprime pas d'une manière aussi formelle. C'est en gémissant, en soupirant profondément, comme s'il se trouvait privé de tout secours, c'est en exposant son isolement complet qu'il nous fait comprendre la puissance du Sauveur. « Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps de mort ? » La loi n'a pu le faire, pas plus que la conscience ; quoique j'approuve le bien, et qu'à cette approbation j'ajoute une résistance ouverte au mal ; car l'expression, « une loi qui combat, » marque une attitude de lutte et de résistance. D'où nous viendra donc l'espérance du salut? « Je rends grâces à Dieu, poursuit l'Apôtre, par Jésus-Christ Notre-Seigneur. » C'est ainsi qu'il démontre la nécessité de la grâce, et qu'il établit l'unité des œuvres du Père et du Fils. Encore que ces grâces soient rendues au Père, le Fils est le principe de ces actions de grâces. Toutefois, ne croyez pas que par ces mots, « qui me délivrera de ce corps de mort? » l'Apôtre invective contre la chair. Il ne dit pas : De ce corps de péché, mais : « De ce corps de mort ; » à savoir, de ce corps mortel, voué à la mort ; non de ce corps auteur de la mort : preuve, non du mal qui réside dans la chair, mais de l'atteinte profonde que la chair a subie. On dira bien d'un homme pris par les barbares qu'il est devenu barbare ; par où l'on exprime, non sa qualité de barbare, mais sa captivité sous la puissance des barbares. C'est dans le même sens que le corps est appelé un corps de mort, parce qu'il est sous la puissance de la mort, non parce qu'il est le principe de la mort. Aussi Paul demande-t-il qu'on le délivre, non du corps, mais du corps en tant que mortel, pour nous apprendre, je le répète, que la passibilité le rend plus accessible aux coups du péché.

4. Vous demanderez peut-être pourquoi les châtiments décernés contre les pécheurs avant la grâce, puisque le péché exerçait une domination si tyrannique ? — C'est que les préceptes de la loi étaient d'une nature telle que, malgré cette domination du péché, il était possible aux hommes de les observer. Ces préceptes étaient loin d'offrir une rigueur extrême : il était permis de jouir des richesses, il n'était pas interdit d'avoir plusieurs femmes, ni de se livrer à la colère, pourvu qu'on ne dépassât pas les bornes de la justice, ni de savourer le plaisir dans une mesure convenable. L'indulgence de la loi écrite allait jusqu'à, ne pas imposer des obligations qui résultaient de la loi naturelle. La monogamie était une de ces obligations de la loi naturelle, comme nous l'affirme le Christ dans ces paroles : « C'est là ce que fit le Seigneur dans le principe, il les créa mâle et femelle. » Matth., XIX, 4. Or, la loi mosaïque ne défendait pas de chasser une femme pour en prendre une autre ; elle ne défendait pas non plus d'en avoir deux en même temps. Il est plusieurs autres points que ne contenait pas la loi écrite et que les hommes de l'antiquité, conduits par la simple lumière de la loi de nature, observaient avec fidélité. Ce ne fut donc pas une charge extraordinaire pour les Juifs que l'Ancien Testament, vu la modération des prescriptions qu'il leur imposait, Si donc ils ne les accomplirent pas, leur lâcheté seule en fut la cause. Voilà pourquoi Paul rend grâces à Dieu de ce que le Christ, traitant les choses de haut, tout en nous remettant les fautes passées, nous a rendus capables de fournir une carrière plus noble. « Je rends grâces à mon Dieu par Jésus-Christ. » Passant maintenant sous silence cette question du salut, sur laquelle il n'y a plus de difficulté, il aborde une question plus élevée, il infère des raisons déjà exposées que non seulement nos fers ont été brisés, mais que nous n'avons plus à redouter pour l'avenir d'esclavage.

« Il n'y a donc pas de condamnation maintenant pour ceux qui sont dans le Christ Jésus, et qui ne marchent pas selon la chair. » L'Apôtre n'avance cette doctrine qu'après avoir rappelé dans quel état l'humanité se trouvait antérieurement. Ce n'est qu'après avoir dit : « Je sers donc par mon esprit la loi divine; par ma chair, au contraire, je sers la loi du péché, » qu'il ajoute : « Il n'y a donc plus de condamnation pour ceux qui sont dans le Christ Jésus. » Il prévoit l'objection. de ceux qui pourraient lui représenter que, le baptême reçu, bien des fidèles pouvaient retomber dans le péché. Aussi ne se contente-t-il pas de parler de « ceux qui sont dans le Christ Jésus, » et ajoute-t-il : « Qui ne marchent pas selon la chair ; » preuve que notre indifférence est la seule cause de nos chutes. Il nous est facile aujourd'hui de ne pas marcher selon la chair ; autrefois c'était fort difficile. Il l'établit ensuite d'une autre manière en ces termes : « La loi de l'Esprit de vie qui est dans le Christ Jésus m'a rendu à la liberté. s Il donne à l'Esprit le nom de loi de l'Esprit, de même qu'il avait appelé le péché loi de péché. Ainsi avait-il également désigné la loi de Moïse. « Nous savons que la loi est spirituelle. » Quelle différence entre l'une et l'autre ? Elle est profonde et sans mesure. Si la loi mosaïque est spirituelle, la loi du Christ est Esprit. En quoi l'une se distingue-t-elle de l'autre? En ce que l'une a été seulement donnée par l'Esprit, au lieu que l'autre donne avec profusion l'Esprit à ceux qui la reçoivent. En l'appelant loi de vie, il la distingue de la loi du péché, non de la loi de Moïse. Lorsqu'il disait : « Vous avez été délivrés de la loi de mort et de péché, » ce n'était pas de la loi mosaïque qu'il était question ; car nulle part il ne la désigne sous le nom de loi de péché. Or, comment une loi qu'il a toujours proclamée juste et sainte, ennemie du péché, l'inféoderait-il maintenant au péché? C'est donc uniquement de la loi qui combat la loi de l'Esprit qu'il est fait mention.

A cette guerre redoutable il a été mis fin par la grâce de l'Esprit, laquelle a mis à mort le péché, tout en nous facilitant la lutte par la récompense anticipée qui nous est donnée et par les secours puissants qu'elle nous assure dans le cours de l'épreuve. Selon sa coutume, l'Apôtre passe du Fils à l'Esprit, de l'Esprit au Fils et tu Père, et il rapporte tout à la divine Trinité. Il vient de s'écrier : « Qui me délivrera de ce corps de mort ? » Et il a conclu en disant que le Père le délivrera par le Fils. C'est ensuite l'Esprit-saint qui, avec le Fils, lui rendra la liberté : « La loi de l'Esprit de vie qui est dans le Christ Jésus, m'a rendu à la liberté. » C'est enfin de nouveau le Père et le Fils : « Ce qu'il était impossible de faire à la loi que la chair affaiblissait, Dieu l'a fait en envoyant son propre Fils revêtu d'une chair semblable à la chair du péché, lequel a condamné le péché dans la chair. » Cela semble une défaveur jetée sur la loi ; toutefois, quiconque examinera les choses de près, y découvrira un éloge de la loi, qu'il montre en parfait accord avec la loi du Christ, et ordonnant ce qu'il ordonne lui-même. Il ne s'exprime pas ainsi : Ce qu'il y avait de mauvais dans la loi ; mais en ces termes : « Ce qu'il y avait d’impossible, ce en quoi elle était rendue impuissante; » au lieu de dire : Ce en quoi elle était un principe, une occasion de péché. Encore la raison de cette faiblesse, la recherche-t-il dans la chair, non dans la loi, « que la chair affaiblissait, » désignant, par ce nom de chair, non la substance même de notre corps, mais nos instincts charnels. C'est donc là une apologie complète de la chair et de la loi ; ce qui suit tend à la même conclusion.

5. Et vraiment, si la loi eût été l'ennemie du Sauveur, comment le Christ lui serait-il venu en aide, comment aurait-il donné la justice que la loi promettait, comment lui aurait-il prêté la main et condamné le péché dans la chair, œuvre qui n'avait pas encore été accomplie; car, dans l'âme, le péché avait été déjà condamné par la loi. Faudrait-il en inférer que l'œuvre la plus importante a été réservée à la loi, que la moins importante a eu pour auteur le Fils unique de Dieu ? Assurément non. Dieu a été l'auteur de la première de ces œuvres, lui qui a donné aux hommes la loi, soit naturelle, soit écrite. Cependant, l'œuvre principale n'eût servi de rien, si l'œuvre la moins importante n'eût pas été accomplie. A quoi bon connaître ce que vous devez faire, si vous ne le mettez pas en pratique ? Cette connaissance, loin de vous être avantageuse, ne fera qu'aggraver votre condamnation. Celui-là seul qui a sauvé l'âme a dompté la chair. Enseigner était chose facile ; montrer la voie qui rendait aisée l'observation de ces enseignements, là était le point vraiment admirable. Telle est la raison de la venue du Fils de Dieu ; il n'a quitté la terre qu'après nous avoir mis en possession de ce secret. Ce qu'il y a de merveilleux en tout cela, c'est la manière dont il a rempli sa mission victorieuse; car ce n'est point d'une chair autre que la nôtre qu'il s'est revêtu, il a pris cette même chair avec toutes les misères dont elle était couverte. Tandis qu'on maltraite une femme de basse condition, une habituée de l'agora, le fils du prince déclare qu'elle est sa mère et l'arrache aux mains qui la frappent : ainsi a fait le Christ. Il s'est proclamé Fils de l’homme, il est venu en aide à l'homme et il a condamné en lui le péché. Désormais, ce dernier n'a plus osé maltraiter notre chair ; lui-même a été mortellement frappé : en sorte que ce n'est point la chair, mais le péché qui a été atteint et frappé de mort.

Peut-on rien concevoir de plus prodigieux ? Le prodige serait beaucoup moindre, si la victoire n'était pas l'apanage de la chair ; la loi aussi triomphait du péché : ce qui fut extraordinaire, c'est que la chair concourût elle-même à dresser ce trophée, c'est qu'elle remportât sur le péché une magnifique victoire , elle que le péché avait si souvent terrassée. Que de résultats inattendus ! Le péché ne triomphe pas de la chair, premier résultat; le péché est vaincu, et il l'est par la chair, deuxième résultat ; car, n'être pas vaincu n'est pas autant que vaincre l'ennemi par lequel on était précédemment terrassé en toute rencontre : troisième résultat, à la défaite du péché s'est joint le châtiment. Ce n'est pas en ne péchant pas que le Sauveur triompha du péché, c'est en mourant qu'il le vainquit et le condamna, de sorte que le péché vit un ennemi terrifiant dans cette même chair qu'il méprisait souverainement naguère. Voilà comment le péché fut vaincu, comment la mort qui avait été l'effet du péché fut détruite. Tant que le péché ne s'attaqua qu'à des pécheurs, il les frappa de mort, et c'était justice ; mais quand il osa livrer à la mort un corps auquel tout péché se trouvait étranger, cet acte inqualifiable fut sa condamnation. Voyez-vous toutes ces victoires : le péché vaincu et condamné par la chair dont il ne triomphe plus, la chair le condamnant et le condamnant comme ayant agi contre toute justice. Elle le convainquit au préalable d'avoir violé le droit, en sorte que la condamnation portée par elle ne fut pas simplement l'effet de la force et de la puissance, mais l'expression de la droite justice. Tel est le sens de ces paroles de l'Apôtre : « Il a condamné le péché dans la chair ; » il l'a convaincu d'avoir fait le mal, et il l'a condamné en conséquence.

C'est donc le péché qui est condamné constamment, et non la chair, que nous voyons triomphante sous la sentence même qui le frappe. Il est écrit que le Fils s'est revêtu d'une chair semblable à la nôtre : n'en concluez pas qu'il ait pris une chair d'une différente nature. S'il est question de ressemblance, c'est parce qu'il a été parlé du péché. Effectivement, le Christ n'a pas eu de chair pécheresse, mais une chair impeccable, semblable à notre chair infectée du péché parce qu'elle était de la même nature. Il est donc incontestable que la chair n'est pas mauvaise par nature. Le Sauveur ne se revêtit pas d'une chair différente de la première, il n'en changea pas non plus la substance pour ouvrir le combat contre le péché. La laissant telle qu'elle était par elle-même, il voulut que dans ce combat elle remportât la victoire sur le péché ; la victoire remportée, alors il la ressuscita et lui conféra l'immortalité. Que m'importe, observerez-vous, puisque toutes ces choses ont été accomplies dans la chair du Sauveur ? — Il vous importe beaucoup, surtout à vous ; car tout cela s'est fait afin « que la justification de la loi fût accomplie en nous qui ne marchons pas selon la chair. » Que signifie ce mot : « La justification de la loi ? » La fin, le but, la mise en œuvre de cette même loi. Que vous demandait la loi, qu'exigeait-elle de vous ? Que vous fussiez exempt de péché. C'est là ce qui nous a été octroyé par le Christ : à lui de combattre et de vaincre, à nous de jouir de sa victoire. — Nous ne commettrons donc plus de péché ? — Nous n'en commettrons assurément pas, si nous nous préservons du relâchement et de la nonchalance ; d'où ces paroles : « En nous qui ne marchons pas selon la chair. » Parce que le Christ vous a débarrassé de la lutte contre le péché, parce que la justification de la loi ne laisse en vous rien à désirer, le péché ayant été condamné dans votre chair, n'allez pas négliger toute précaution. Ecoutez ce que vous dit l'Apôtre : « Il n'y a plus de condamnation ; » pour qui ? « Pour ceux qui ne marchent pas selon la chair. » Il exige la même condition pour ceux en qui s'accomplira la justification de la loi; il exige même davantage. Après avoir dit ces mots : « Afin que la justification de la loi fût accomplie en nous qui ne marchons pas selon la chair, » il ajoute : « Mais selon l'esprit; » preuve qu'il ne suffit pas de renoncer au mal, et qu'il faut de plus faire le bien. Vous combler de biens, c'est le rôle du Seigneur ; les conserver, c'est le vôtre. Pour vous, le Christ a consommé la justification de la loi, par suite de laquelle vous n'êtes plus placés sous le coup de la malédiction.

6. N'allez donc pas abandonner le trésor précieux qui vous a été remis; gardez-le avec un soin jaloux. On vous apprend ici que le baptême ne vous suffit pas pour le salut, et que vous devez, après l'avoir reçu, mener une vie digne de la grâce qui vous y est accordée. C'est donc un nouvel argument en faveur de la loi. Lorsque nous avons embrassé la foi du Christ, il nous reste à travailler de tous nos efforts à ce que cette justification consommée par le Christ demeure en nous et ne souffre pas d'altération. « En effet, ceux qui vivent selon la chair recherchent les choses de la chair ; ceux, au contraire, qui vivent selon l'esprit, recherchent les choses de l'esprit. Or, l'amour des choses de la chair, c'est la mort ; l'amour des choses de l'esprit, c'est la vie et la paix. Car l'amour des choses de la chair est ennemi de Dieu ; il n'est point soumis à la loi de Dieu, et il ne peut l'être. » Même dans ce langage, il n'y a pas contre la chair un acte d'accusation. Tant qu'elle demeure à sa place, il n'en résulte rien de fâcheux ; mais quand nous lui lâchons les rênes et que, franchissant toute limite, elle se révolte contre l'âme, alors elle devient un principe de ruine et de corruption, non à cause de sa nature, mais à cause du désordre et de la violence auxquels elle est abandonnée. « Ceux qui vivent selon l'esprit recherchent les choses de l'esprit ; car l'amour des choses de la chair, c'est la mort. » Il n'y a pas : La nature de la chair, la substance de notre corps; mais : « L'amour, » sentiment auquel on peut remédier et que l'on peut détruire. En s'exprimant de cette façon, l'Apôtre ne prétend pas attribuer à la chair une pensée qui lui soit propre; il parle des mouvements grossiers qui entraînent l'âme, et il désigne la chair par son instinct le moins noble, de même que souvent il désignera sous ce nom de chair l'homme tout entier, y compris son âme. « L'amour des choses de l'esprit. » Il est question ici de l'âme en tant que spirituelle, comme plus bas dans ce passage : « Or, celui qui sonde les cœurs, connaît le sentiment de l'esprit. » Rom., VIII, 27. L'amour des choses spirituelles nous procure plus de biens que l'amour des choses de la chair ne nous cause de maux.

Ces biens sont résumés dans ces deux ci : « La vie et la paix; » par opposition aux maux désignés dans ces deux textes : "L'amour des choses de la chair, c'est la mort ; car l'amour de la chair, c'est l'inimitié de Dieu," ce qui est encore pire que la mort. Quant à la raison d'être de cette mort et de cette inimitié, c'est que « la chair n'est point soumise à la loi de Dieu ; elle ne peut même s'y soumettre. » Toutefois, que ces mots : « Elle ne peut même s'y soumettre, » ne vous troublent pas ; cette difficulté sera sans peine résolue. Ce que l'Apôtre qualifie de sens de la chair, d'amour des choses de la chair, c'est la pensée en tant que grossière, terrestre, soupirant après les choses et les oeuvres de la chair : cette pensée, voilà celle qui ne saurait se soumettre au Seigneur. — Mais quelle espérance de salut nous restera-t-il si le méchant ne peut pas devenir bon ? — Ce n'est pas la doctrine de l'Apôtre. Est-ce que Paul n'est pas devenu bon ? N'en a-t-il pas été de même du larron, de Manassès, des Ninivites, de David après sa formidable chute, de Pierre après son reniement ? Est-ce que le chrétien qui s'était rendu coupable de fornication ne rentra pas dans le troupeau du Christ ? Est-ce que les Galates, qui étaient déchus de la grâce, ne retournèrent pas â leur dignité première ? L'Apôtre ne dit conséquemment pas que le méchant ne saurait se convertir ; il dit qu'il ne saurait obéir à Dieu tant qu'il demeurera méchant ; mais, s'il se convertit, il redeviendra bon et se courbera sans peine sous le joug du Seigneur. Car ce n'est pas de l'homme qu'est énoncée cette impossibilité de la soumission à la volonté divine; c'est de l'œuvre mauvaise qu'il est dit qu'elle ne saurait être bonne; comme si l'on disait : Jamais la fornication ne sera la chasteté, jamais le vice ne sera la vertu. C'est le mot de l'Évangile : « Un mauvais arbre ne peut pas donner de bons fruits. » Matth., VII, 18.

Nous devons en inférer, non pas l'impossibilité pour le pécheur de revenir à la justice, mais l'impossibilité pour celui qui persévère dans le mal de porter des fruits de salut. Il n'est pas écrit, en effet : Un mauvais arbre ne peut devenir bon ; mais : Un arbre qui demeure mauvais ne peut donner de bons fruits. Qu'un pécheur puisse se convertir, le Sauveur nous le montre dans une autre parabole où l'ivraie devient du bon grain. Aussi défendait-il de l'arracher : « Ne l'arrachez pas, disait-il, de peur d'arracher en même temps le bon grain, » Matth., XIII, 29, c'est à savoir, le bon grain qu'elle doit donner. C'est donc le mal qui reçoit de l'Apôtre le nom de sentiment de la chair, et, sous le nom du sentiment de l'esprit, c'est la grâce et l'action, inspirées par la volonté rendue bonne, qui sont désignées. Il n'est question, dans aucun de ces textes, de la nature et de la substance de l'homme, mais uniquement du mal et du bien. Ce qui vous a été impossible dans la loi , vous deviendra maintenant possible; avec le secours de l'Esprit, il vous sera facile de marcher dans les sentiers de la justice sans y rencontrer d'obstacle. Il ne suffît pas de ne pas marcher selon la chair, il faut marcher de plus selon l'esprit; de même il ne suffit pas pour le salut d'éviter le mal, il faut encore pratiquer le bien. Or, vous le pratiquerez si vous abandonnez votre âme à la direction de l'esprit, si vous obligez la chair à ne pas sortir des limites qui lui sont imposées. De cette manière, elle deviendra spirituelle ; au lieu que, si nous vivons avec nonchalance, notre âme elle-même deviendra de chair.

7. De ce que la nécessité n'est pour rien dans le bienfait dont vous avez été favorisé, de ce que tout a été fait avec une pleine et entière liberté de volonté, de vous il dépend de devenir une chose ou une autre. Tout ce qui devait être accompli par le Sauveur l'a été : le péché ne combat plus contre la loi de notre esprit, il ne lui impose pas son joug, comme il le faisait auparavant. Ce joug a été brisé, ce combat a cessé ; les passions ont été comprimées, elles tremblent et frémissent sous la grâce de l'Esprit. Si maintenant vous éteignez le flambeau, si vous renvoyez l'écuyer, si vous ne voulez plus du pilote, n'attribuez qu'à vous-même le naufrage. Assurément, la pratique de la vertu présente aujourd'hui beaucoup moins de difficulté qu'autrefois, et le culte de la philosophie est beaucoup plus accessible et beaucoup plus parfait. Comparez à ce qui se passait sous le règne de la loi ce qui se passe -aujourd'hui sous le règne de la grâce : des vertus qui paraissaient alors au-dessus des forces de la nature humaine, la virginité, le mépris de la mort et des souffrances, nous les voyons maintenant pratiquées sur toute la terre, chez les Scythes, les Thraces, les Indiens, les Perses, et une infinité de nations barbares, aussi bien que chez nous. Des choeurs de vierges, des tribus de martyrs, des colonies de solitaires nous apparaissent partout : ils surpassent en nombre les hommes engagés dans les liens du mariage ; partout l'amour de la pauvreté, l'amour des mortifications, vertus dont nul des hommes qui vivaient sous la loi, hormis un ou deux, n'avait même eu l'idée. En présence de ces faits, dont la voix retentit plus éclatante que la voix d'une trompette, prenez garde de laisser votre coeur s'amollir, et d'abuser misérablement d'une si précieuse grâce. Vous aurez beau embrasser la foi, si vous vivez avec négligence, vous n'arriverez pas au salut. Si les épreuves vous sont rendues plus faciles, il n'est pas moins nécessaire de combattre pour obtenir la victoire, et vous n'avez pas le droit de vous livrer au sommeil, de faire de la grâce extraordinaire qui-vous est donnée une occasion de lâcheté, ni d'aller vous plonger de nouveau dans la fange d'où vous avez été tirés.

« Ceux qui vivent selon la chair, ne peuvent plaire à Dieu, » vous crie l'Apôtre. — Que faire alors ? Devrons-nous, pour plaire à Dieu, mettre notre chair en pièces, sortir violemment de la vie ; et, pour nous enseigner le chemin de la vertu, nous obligez-vous à nous donner la mort à nous-mêmes ? — Ce n'est pas le corps ni la chair que l'Apôtre désigne ici, mais une vie selon la chair, une vie séculière, absorbée dans le luxe et la volupté, qui transforme l'homme tout entier en une masse de chair. De même, en effet, que ceux-là rendent leur corps spirituel qui s'élèvent au-dessus de ce monde sur les ailes de l'esprit, de même ceux qui ne veulent pas de l'esprit et qui deviennent esclaves de leur ventre et de la volupté, matérialisent leur âme, non pas en la transformant substantiellement, mais en la dépouillant de sa noblesse première. Cette manière de parler se rencontre plus d'une fois dans l'Ancien Testament, qui désigne sous le nom de chair une vie passée dans les jouissances et les préoccupations matérielles. « Mon esprit, disait le Seigneur à Noé, ne demeurera pas dans ces hommes, parce qu'ils ne sont que chair. » Genes., VI, 3. Cependant Noé vivait lui aussi en un corps de chair ; mais le crime ne consistait pas à vivre en un corps matériel, ainsi le veut la nature, mais à aimer une vie passée dans les plaisirs de la chair. De là ce mot de Paul : « Ceux qui vivent dans la chair, ne peuvent plaire à Dieu. » Après quoi il ajoute : « Mais vous, vous ne vivez pas selon la chair, vous vivez selon l'esprit. » Dans ces passages, évidemment, le mot chair ne désigne pas simplement la chair, mais la chair en tant qu'elle est l'esclave de la tyrannie des passions.

Pourquoi l'Apôtre n'a-t-il pas précisé cette différence, demanderez-vous? Pour élever les pensées des fidèles et leur faire comprendre que vivre selon la justice, c'était s'affranchir des liens mêmes du corps. Comme il est manifeste que l'homme plongé dans le péché ne saurait être spirituel, l'Apôtre nous apprend une chose plus étonnante, à savoir, que l'homme spirituel ne vit ni dans le péché ni même dans la chair, étant élevé à la condition des anges, transporte dans les cieux, et n'ayant avec le corps qu'une union purement physique. Si l'on voyait dans cette dénomination de vie charnelle donnée à la vie mauvaise une injure pour la chair, il faudrait voir aussi, dans le nom de monde donné souvent au mal, une injure pour le monde. Le Christ ne disait-il pas à ses disciples : « Vous n'êtes pas de ce monde ? » Il disait de même à des parents : « Le monde ne peut pas vous haïr; mais, moi, il me hait. » Joan., VII, 49, 7. On dirait avec le même droit, qu'il n'y a aucun rapport entre l'âme et Dieu, parce que l'homme qui vit dans l'erreur est appelé homme animal. Mais il n'en est rien, cela ne saurait être. Il ne faut pas considérer uniquement les expressions employées ; il faut tenir compte de la pensée de l'auteur et savoir discerner le sens des divers mots. Il y a des mots qu'il faut prendre toujours en bonne part, d'autres qu'il faut toujours prendre en mauvaise part d'autres qui peuvent être pris tantôt d'une façon, tantôt d'une autre; tels sont, par exemple, les mots âme et chair : le mot esprit, au contraire, est toujours pris en bonne part, et ne l'est jamais différemment. Il en est de même de l'expression, sens de la chair ; elle désigne toujours l'action mauvaise ; par suite, elle est prise en mauvaise part ; et à bon droit, car le sens de la chair n'est jamais soumis à Dieu. Si donc vous abandonnez votre âme et votre corps à une direction bonne, vous serez du côté de l'esprit ; si vous l'abandonnez à une direction mauvaise, vous travaillerez à votre perte, et vous devrez l'attribuer non à l'âme ou au corps, mais à votre libre volonté, qui est maîtresse de se prononcer dans un sens ou dans un autre. Que ce soit la vérité, que les paroles de l'Apôtre ne tendent pas à déprécier la chair, nous pouvons nous en convaincre encore plus profondément en examinant de plus près ses expressions. « Mais vous, dit l'Apôtre vous vivez seIon l'esprit, et non selon la chair.»

8. Est-ce à dire que les fidèles n'avaient point de chair, qu'ils vivaient séparés de leur corps ? Mais on ne saurait le supposer un instant. C'est donc d'une vie charnelle qu'il est question. Pourquoi n'est-il pas dit : Vous n'êtes. pas, vous, dans le péché ? Pour vous apprendre que le Christ, tout en vous affranchissant de la tyrannie du péché, a marqué la chair d'un caractère spirituel, et qu'il l'a rendue plus légère; non certes qu'il en ait changé la nature, mais en lui donnant en quelque façon des ailes qui la tiennent élevée au-dessus de la terre. De même que le fer plongé dans le feu devient feu à son tour, bien qu'il conserve la nature qui lui est propre, de même la chair des fidèles qui ont reçu l'esprit devient à son tour spirituelle; elle est imprégnée de cette force divine, et, crucifiée de toute part, elle se sent, aussi bien que l'âme, portée sur des ailes. Tel était le corps de l'Apôtre que nous écoutons. Aussi se riait-il des voluptés et des plaisirs ; aussi trouvait-il ses délices dans la faim, dans les cachots, dans les mauvais traitements, et était-il insensible à toute sorte de souffrances. C'est à ce propos qu'il parlait de « nos tribulations si courtes et si légères; » II Cor., IV, 17 ; tant il avait façonné son corps à la direction de l'esprit. « Si toutefois l'esprit de Dieu habite en vous. » I Cor., IV, 16. Le mot, « si toutefois, » exprime souvent dans la langue de Paul, non le doute, mais la certitude ; il équivaut au mot, « puisque. » Par exemple, dans ce paragraphe : « Si toutefois il est juste que Dieu punisse les auteurs des persécutions qui vous éprouvent. » II Thess., 1, 6. Et ailleurs : « Vous auriez donc souffert vainement toutes ces afflictions, si toutefois c'était vainement. » Galat., VI, 4. « Or, celui qui n'a pas l'esprit du Christ. » Paul ne dit pas : Si vous n'avez pas cet esprit ; il parle en général, afin de ne pas blesser les fidèles. « Celui-là qui n'est point à lui. Mais, si Jésus-Christ est en vous. » Le voilà déclarant que le Christ habite en eux. Il passe légèrement et tout d'abord sur ce qui était de nature à les blesser ; il s'étend en dernier lieu et longuement, de fanon à faire oublier le reste, sur ce qu'il leur est agréable d'entendre. Ici, l'Apôtre ne prétend pas enseigner l'identité de l'Esprit saint et du Christ, il nous apprend que quiconque est rempli de l'Esprit, n'appartient pas seulement au Christ, mais possède le Christ lui-même. L'Esprit étant présent, le Christ ne peut pas ne pas l'être. Là où se trouve une hypostase de la Trinité se trouve la Trinité tout entière ; car elle est indivisible et de la plus parfaite unité. Que s'ensuivra-t-il de ce que le Christ habite en nous ? « Le corps est mort à cause du péché, mais l'esprit est vivant à cause de la justice. » Voyez-vous les maux qui sont la conséquence de l'absence de l'Esprit saint ? Ce sont la mort, l'inimitié de Dieu, l'incapacité de se soumettre à ses lois, outre que l'on n'appartient pas au Christ comme il le faudrait et qu'on ne l'a pas demeurant en soi. Examinez, au contraire, les biens qu'entraîne la possession de l'Esprit. On appartient pleinement au Christ, on le possède en soi, on est l'émule des anges. Voilà quels sont les effets de cette mort de la chair ; nous vivrons d'une immortel de vie, des gages de la résurrection à venir nous seront donnés , nous n'éprouverons aucune difficulté à fournir la carrière de la vertu. Il n'est pas écrit seulement que le corps cessera de pécher, mais bien qu'il est mort au péché, par où l'on exprime la facilité que présentera désormais la vertu. Sans peines et sans labeurs aucuns, nous arriverons à la couronne. Par cette addition, « au péché, » vous apprenez que le Sauveur a exterminé le mal, le péché, non le corps considéré substantiellement. S'il eût détruit ce dernier, l'âme eût été privée de bien des ressources qui lui sont extrêmement avantageuses. Telle n'est donc pas la doctrine de l'Apôtre : si le corps est mort, il n'en demeure pas moins plein de la vie qui lui est propre. Alors vraiment nous possédons le Fils, l'Esprit habite en nous, quand notre corps, comme principe de mal, ressemble de tout point aux corps ensevelis dans les sépulcres. Ét ne vous effrayez pas, si l'on vous parle d'état de mort; car vous possédez la véritable vie et nulle mort ne vous la ravira. Telle est, en effet, la vie de l'Esprit, jamais elle ne fait de concession à la mort, elle la dépouille au contraire de ce qui lui appartenait, et à ce qu'elle lui ravit elle confère l'immortalité. Paul nous parle bien de corps mort au péché, mais il ne parle pas d'esprit vivant; il ne nous parle que de vie, pour nous montrer que l'Esprit peut communiquer à d'autres cette même vie.

S'adressant ensuite directement à ses disciples, l'Apôtre donne à la fois le principe et l'explication de cette vie; principe qui est la justice. Tant qu'il n'y a pas de péché, il n'y a pas de mort; tant qu'il n'y a pas de mort, la vie n'a pas de solution à redouter. « Si donc l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus-Christ habite en vous, celui qui a ressuscité le Seigneur rendra aussi la vie à vos corps mortels, à cause de son Esprit qui habite en vous. » Il revient à la question de la résurrection dont l'espérance était chère au coeur des fidèles, et il la démontre par l'exemple du Christ lui-même. Ne vous effrayez pas d'être attachés à des corps mortels : que l'Esprit habite en vous, et vous ressusciterez infailliblement. Que conclurons-nous? Que les corps dans lesquels n'habite pas l'Esprit ne ressusciteront pas ? Alors d'où vient que nous sommes tous appelés à comparaitre au tribunal du Christ? Comment expliquer la doctrine de la géhenne? Car, si ceux-là ne ressuscitent pas, dans lesquels Esprit n'habite pas, il n'y a plus de géhenne. Que faut-il donc entendre par ce passage ? Tous les hommes ressusciteront; mais tous ne reviendront pas à la véritable vie ; aux uns la vie en partage, aux autres le supplice. C'est pour cela que l'Apôtre, au lieu de dire : Le Seigneur ressuscitera, dit : « Le Seigneur rendra aussi la vie ; » bienfait supérieur à celui de la résurrection, et spécial aux justes. Quant à la raison de ce privilège, la voici : « A cause de l'Esprit qui habite en vous. » Par conséquent, si en ce monde vous repoussez la grâce de l'Esprit, si vous quittez la terre sans l'avoir recouvrée, vous ressusciterez sans doute, mais pour votre malheur. Tant que le Seigneur verra l'Esprit briller en vous, jamais il n'appellera sur vous de supplices; mais, si cette divine lumière est en vous éteinte, il ne vous introduira pas plus dans la chambre nuptiale qu'il n'y a introduit les vierges folles. Ne permettez donc pas au corps de vivre en cette vie, afin qu'il vive dans l'autre; qu'il meure ici-bas pour ne pas mourir alors. S'il vit en ce monde, il ne vivra pas en l'autre ; s'il meurt en ce monde, il vivra dans l'autre. Telle est la loi pour la résurrection générale ; il faut passer par la mort et le tombeau pour arriver à l'immortalité. C'est encore la loi pour le baptême; il faut d'abord être crucifié et enseveli, pour ressusciter ensuite. Ainsi en a-t-il été du corps du Sauveur; il a été d'abord attaché à la croix et mis dans le sépulcre; c'est après seulement qu'il est ressuscité.

9. Faisons de même en ce qui nous concerne : mortifions notre corps sans relâche dans ses oeuvres. Ne touchons pas à la vie naturelle, telle n'est pas ma pensée, mais aux instincts qui portent le corps vers le mal. C'est là vivre; la véritable vie ne consiste pas en autre chose, elle consiste à demeurer supérieur à toutes les infirmités humaines, à ne pas devenir l'esclave des plaisirs. L'homme qui subit cet esclavage ne vit plus, dans le vrai sens de ce mot, à cause des peines, des craintes, des périls dont les plaisirs sont une source continuelle, à cause aussi des passions innombrables par lesquelles il est assailli. La mort apparaît-elle à l'horizon, on meurt de crainte avant que de mourir réellement. Est-ce la maladie, l'indigence, le déshonneur, ou tout autre épreuve qui vient nous visiter, on est hors de soi, on s'estime perdu. N'est-ce pas là une existence des plus misérables ? Combien en diffère celle de l'homme qui vit selon l'Esprit ! La crainte, la douleur, les dangers, les vicissitudes humaines sont au-dessous de lui ; ce n'est pas qu'il ne les souffre; mais, chose encore plus admirable, il les souffre, et cependant il les dédaigne. Comment en sera-t-il ainsi pour nous ? Il en sera ainsi quand l'Esprit habitera constamment en nous ; car l'Apôtre ne parle pas d'un séjour momentané, mais d'un séjour continuel. Il ne dit pas : L'Esprit qui a demeuré; mais : « L'Esprit qui demeure en vous ; » désignant de cette manière la perpétuité de ce séjour. Celui-là donc vit véritablement, qui est mort à la vie de ce monde. De là cette autre parole de Paul : « L'Esprit est vie à cause de la justice. » Pour mieux saisir la portée de cette doctrine, prenons deux hommes, l'un tout entier aux voluptés, aux plaisirs, aux séductions du siècle, l'autre, mort à toutes ces misères ; et voyons lequel des deux vit, dans le sens de ce mot. Que le premier soit immensément riche, de condition noble, protecteur d'un grand nombre de parasites et d'adulateurs; qu'il passe toute sa vie dans la débauche et dans la bonne chère. Que l'autre, au contraire, vive dans la pauvreté, dans les privations ; qu'il soit en butte à tout ce qui peut rendre la vie dure et former l'âme à la philosophie ; le soir, qu'il ait à peine le nécessaire pour nourriture ; et, si vous le préférez, qu'il lui arrive de passer deux et trois jours sans rien prendre. Lequel de ces deux hommes vivra d'une vie plus digne de ce nom? Bien des personnes se prononceront, je n'en doute pas, en faveur du prodigue et de l'homme de plaisir : pour nous, c'est en faveur de l'homme qui jouit de ses biens avec la mesure convenable.

Les avis étant ainsi partagés, pénétrons dans la maison de l'un et de l'autre, entrons-y au moment que vous estimez être pour le riche celui où il savoure son bonheur avec plénitude, par conséquent, au moment de ses plaisirs : une fois entrés, regardons en quel état se trouvent ces deux hommes, et nous verrons à leur attitude lequel est en état de vie, lequel est en état de mort. A coup sûr, nous trouverons l'un au milieu des livres, ou bien occupé à prier, à jeûner, à s'entretenir avec Dieu, ou à toute autre action du même genre ; l'autre, nous le trouverons enseveli dans l'ivresse et présentant toutes les apparences d'un homme privé de vie. Si nous demeurons jusqu'au soir, nous verrons cette mort l'envahir de plus en plus, et le sommeil y succéder ensuite : quant au premier, il consacrera la nuit à de pieuses veilles. Or, quel est celui des deux qui vit, je le demande encore ? celui qui est étendu privé de tout sentiment, et devenu la risée de quiconque l'aperçoit, ou bien celui qui consacre son temps à travailler, à s'entretenir avec Dieu ? Si vous abordez l'un et si vous lui posez une question sérieuse, vous n'entendrez pas plus de réponse que si vous vous adressiez à un cadavre. Interrogez l'autre, soit de jour, soit de nuit, vous trouverez en lui moins un homme qu'un ange dont l'esprit est constamment occupé de choses célestes.

N'est-il pas vrai que ce dernier vit plus réellement que la plupart des vivants, et que l'autre git dans un état plus pitoyable que celui des trépassés ? S'il vous semble agir en quelque sorte, il prendra une chose pour une autre, à la manière des gens frappés d'aliénation mentale. Il est même plus misérable qu'eux ; car, si l'on injurie l'un de ces malheureux, nous prenons sa défense et nous gourmandons l'auteur de l'injure ; mais, si nous entendons injurier celui dont nous parlons, bien loin de le prendre en pitié, nous flétrissons l'état auquel il s'est réduit. Est-ce bien là une vie, qu'on me le dise ? N'est-ce pas la pire des morts ? Par suite, l'homme qui vit dans les délices, non seulement est en état de mort, il est même dans un état qui le ravale au-dessous du possédé. Si ce dernier excite la compassion, l'autre n'éveille que la haine; si l'un est traité avec indulgence, l'autre doit expier la triste conduite qu'il mène. Considérez - le physiquement : la bave fétide qui couvre ses lèvres, son haleine empestée de vin le signalent au mépris : que sera-ce de son âme ensevelie dans son corps comme dans un tombeau ? dans quel pitoyable état se trouvera-t-elle ? Je la comparerai volontiers à une jeune vierge, belle, parée, de condition noble et libre, qu'une servante barbare, impure et méprisable, aurait reçu l'ordre d'outrager et d'insulter. Telle est l'image de l'ivresse.

10. Quel est l'homme sensé qui n'aimerait pas mieux mourir mille fois que de passer un seul jour en une condition pareille ? La lumière renaissant, notre homme de plaisirs semblera s'arracher à cette vie de débauche et reprendre de saines idées ; et cependant il ne jouira pas d'un repos sans mélange, car les nuages soulevés par l'orage de la débauche qu'il a déchaîné pèseront encore sur ses yeux. Accordez-lui, si vous le voulez, des idées saines, quelle utilité en retirera-t-il ? Elles ne lui procureront d'autre avantage que de lui permettre de voir les hommes qui le méprisent. Du moins, au sein de ses excès, il y a ceci d'agréable, qu'il ne se rend aucun compte des sarcasmes dont il est l'objet : le jour survenant, cette consolation lui est ravie ; rien ne lui échappe, ni les murmures de ses serviteurs, ni la honte de sa femme, ni les reproches de ses amis, ni les insultes de ses ennemis. Quelle triste condition que de passer la journée en butte aux railleries de tout le monde, et de retomber le soir dans les mêmes turpitudes ! Voulez-vous que nous vous mettions maintenant sous les yeux les avares? C'est là un autre genre d'intempérance ; non seulement un autre genre d'intempérance, mais un autre genre de mort, beaucoup plus redoutable. Il est moins pernicieux de se prendre de vin que d'être possédé par la passion des richesses. Dans le premier cas, le mal se borne à l'ivresse, et tout finit à l'état d'insensibilité et au mal dans lequel on se plonge ; dans le second, une foule d'âmes sont atteintes, et des luttes sans nombre sont soulevées. Comparons ensemble ces deux ivresses, voyons ce qu'elles ont de commun, et ce en quoi l'une l'emporte sur l'autre ; car je ne veux plus les rapprocher de l'état du bienheureux qui vit selon les lumières de l'Esprit. Maintenant aussi, portons nos regards sur cette table dégoutante encore du sang d'une infinité de victimes. En quoi donc ces deux ivresses se rapprochent-elles et se ressemblent-elles ? Au point de vue du mal qu'elles constituent. L'objet de la maladie est différent, l'un étant le vin, l'autre l'argent ; mais, quant à la maladie, elle est du même genre ; et, dans les deux cas, on est captif d'une convoitise misérable. L'homme pris de vin voudra boire d'autant plus qu'il boira davantage ; l'homme épris de l'argent voudra posséder d'autant plus qu'il possédera davantage, et il redoublera de la sorte les ardeurs de sa soif. En cela donc ces deux ivresses se rapprochent. Mais il est un point à propos duquel l'une l'emporte sur l'autre. Ce point, en quoi consiste-t-il ? C'est que l'intempérant, du moins, ressent une ardeur qui est dans l'ordre de la nature : le vin étant chaud par lui-même, ajoute aux ardeurs que l'intempérant éprouve déjà, ce qui redouble ensuite sa soif ; mais l'avare, d'où vient qu'il demande toujours davantage ? Plus il est riche, plus il est pauvre : voilà quelle en est la raison ; car ce mal est difficile à comprendre, et il y a là quelque chose d'énigmatique. Considérons ces deux hommes quand l'ivresse est passée : il est vrai que, pour l'avare, l'ivresse ne passe jamais, car il est toujours en cet état.

Jetons cependant un regard sur ces deux hommes, examinons lequel des deux est plus ridicule que l'autre, et rendons-nous un compte exact de ce qui se passe en chacun d'eux. L'homme qui s'est pris de vin, semblable à un furieux, quand le soir sera venu, ne verra personne, quoiqu'il ait les yeux ouverts ; il marchera d'un pas chancelant, heurtant les gens qui sont devant lui, rejetant la boisson qu'il a prise, les vêtements en lambeaux, ou même sans vêtements. Qu'il y ait là, soit son épouse, soit sa fille, soit sa servante, soit toute autre personne, il fournira matière à d'abondantes railleries. Qu'arrivera-t-il de plus à l'avare ? Chez lui, nous trouverons des choses qui ne sont pas seulement ridicules, mais encore de nature à exciter l'indignation et la colère, à provoquer de terribles châtiments. Toutefois, arrêtons-nous à ce qu'il nous offre de vraiment ridicule. Comme l'intempérant, l'avare ne connaît personne, pas plus les amis que les ennemis ; lui aussi ne voit rien, les yeux ouverts ; et si le premier n'aperçoit partout que du vin, le second n'aperçoit partout que de l'argent. Ses vomissements sont beaucoup plus dégoûtants que les autres ; ce n'est pas de la nourriture, ce sont des paroles injurieuses et outrageantes, des paroles de colère et de mort, des paroles capables d'attirer mille fois la foudre sur sa tète. Si le corps de l'intempérant est chancelant et livide, il en est de même pour l'âme de l'avare : son corps n'est pas exempt de ces symptômes ; car, plus énergiquement que le vin, les sollicitudes, le ressentiment, les veilles le consument à petit feu et le dévorent. L'homme sujet à l'ivresse peut du moins passer la nuit dans la sobriété. L'ivresse de l'avare n'a point de relâche, elle dure et le jour et la nuit, et pendant la veille et pendant le sommeil ; elle le réduit â une condition pire que la condition des prisonniers, que celle des malheureux condamnés aux mines, à des supplices même plus affreux.

11. Encore une fois, est-ce là une vie ? N’est-ce pas une mort, et une condition plus triste même que la mort ? La mort procure au corps le repos; elle nous affranchit de tout ridicule, de toute ignominie, de tout péché. Ces ivresses nous chargent, au contraire, de tous ces liens ; elles nous assourdissent, nous aveuglent et plongent l'âme en d'épaisses ténèbres. L'avare ne pourra jamais ni parler ni entendre parler d'autre chose que d'intérêt, d'intérêt provenant d'autres intérêts, de profits honteux, de trafics ignobles, de bénéfices odieux : c'est un chien qui aboie contre tous les passants, il déteste tout le monde, il hait tout le monde, il attaque sans motif tout le monde : irrité contre les pauvres, jaloux des riches, il n'est animé envers personne de sentiments de bienveillance. S'il a une femme, des enfants, des amis, à moins qu'ils ne soient pour lui une occasion de lucre, il les considère comme des ennemis plus haïssables que ses véritables ennemis. Quelle déplorable démence I Quelle condition affreuse que de se créer partout des écueils, des récifs, des abîmes, des précipices qui nous dévoreront, lorsque après tout on n'a qu'un corps, qu'un ventre à rassasier ! Si l'on vous pousse aux emplois publics, vous vous hâtez de fuir, par crainte de la dépense. Or, vous vous attirez sur les bras des soins beaucoup plus absorbants encore et qui entraînent, non pas seulement autant de frais, mais beaucoup plus de dangers, quand vous embrassez le culte de Mammon ; car alors vous sacrifiez à cette divinité tyrannique, avec votre argent, avec vos fatigues corporelles, avec les peines et les tourments du cœur, votre propre corps, sans que vous retiriez plus d'avantages, infortuné que vous êtes, de cette misérable servitude. Voyez ceux de vos semblables que l'on transporte chaque jour à leur dernière demeure ; c'est dans un état de complet dénuement, c'est dépouillés de tous leurs biens; aucune des choses à leur usage ne leur est conservée ; le suaire même dont ils sont enveloppés est destiné à servir aux vers de pâture. Songez-y tous les jours, et le mal cessera ses ravages ; à moins que vous ne preniez sujet des funérailles somptueuses que l'on célèbre pour en redoubler la gravité. C'est une passion bien redoutable, c'est un fléau bien dangereux ! Aussi est-ce pour cette raison que nous vous entretenons sur ce sujet dans chaque assemblée, que nous faisons retentir constamment â vos oreilles les mêmes considérations, dans l'espoir que nous obtiendrons quelque résultat.

Et n'allez pas vous récrier : Ce n'est donc pas uniquement au jour du jugement, c'est dès cette vie que ce mal a plusieurs têtes, nous expose à de grands châtiments ? Parlez-moi de ces malheureux qui sont voués à une captivité perpétuelle, de ceux qu'une maladie incurable, que des privations continuelles consument, il n'y en aura aucun qui souffrira des tourments comparables aux tourments qu'inflige la passion des richesses. Quel tourment plus affreux que d'être pour tous ses semblables un sujet de haine, que de les détester soi-même tous, que de ne vivre en paix avec personne, de n'être jamais rassasié, d'avoir constamment à combattre la faim et la soif, et une faim et une soif plus terribles que la faim et la soif ordinaires, d'être en proie â des tortures de chaque jour, de n'être jamais à soi, de vivre au sein du trouble et du tumulte ! Or, telles sont les souffrances, et d'autres encore plus cuisantes, qui sont le partage des avares. Obtiennent-ils quelque profit, en viennent-ils à gagner tous les biens imaginables, ils n'éprouvent aucun sentiment de plaisir, parce qu'ils désirent toujours davantage. Viennent-ils à perdre une obole seulement, les voilà dans une inexprimable angoisse, il leur semble qu'on leur ait arraché l'âme. Quel discours serait capable de mettre sous les yeux des maux aussi considérables ? Voici ce que les avares souffrent en ce monde ; que sera-ce des souffrances à venir ? La perte du royaume du ciel, les douleurs de la géhenne, cette captivité sans fin, ces ténèbres extérieures, le ver empoisonné, le grincement de dents, ces terreurs, ces angoisses, ces fleuves de feu, cette fournaise qui ne s'éteindra jamais ; rassemblez tous ces maux, mettez-les en regard de l'amour de l'argent, afin d'extirper de votre cœur cette passion, d'acquérir les richesses véritables, et, en échappant à cette terrible pauvreté, de mériter les biens présents et futurs, par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui gloire en même temps qu'au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."