Saint Jean Chrysostome

Homélie 11 sur l'Epître aux Romains

Car si nous avons été entés sur lui par la ressemblance de sa mort, nous le serons aussi par la ressemblance de sa résurrection.

1. Je vous rappellerai une observation que je vous ai déjà présentée, à savoir, que l'Apôtre fait maintes excursions sur le terrain de la morale dans la présente Epitre ; ce qu'il ne fait pas dans ses autres Epitres, qu'il divise d'ordinaire en deux parties, l'une consacrée à traiter les questions dogmatiques, l'autre à traiter les questions de morale. Cet ordre, il ne le suit pas dans l'Epître aux Romains; il aborde tour à tour ces diverses questions, afin qu'on l'écoute plus volontiers. Dans le passage qui nous occupe, il parle de deux genres de mort, de la mort que le Christ opère en nous par le baptême, et de la mort que nous devons opérer nous-mêmes après le baptême, par la perfection de nôtre conduite. Que nos péchés passés aient été ensevelis, nous en sommes redevables à la grâce du Sauveur ; que nous demeurions après le baptême morts au péché, cela dépend de notre zèle, que Dieu cependant seconde puissamment par son secours. Le baptême n'a pas seulement la vertu d'effacer nos péchés passés, il a celle de nous armer contre les péchés à venir.

Pour qu'ils soient effacés, vous avez allumé dans votre âme la lumière de la foi ; pour n'en être pas souillé de nouveau, changez radicalement votre manière de vivre. C'est à propos de ces conseils que l'Apôtre ajoute : « Si nous avons été entés sur lui par la ressemblance de sa mort, nous le serons aussi par la ressemblance de sa résurrection. » Comme il élève les sentiments de ses disciples en les mettant ainsi en face du Maître lui-même, et en faisant ressortir les rapports de ressemblance qui les rapprochent de lui ! Il ne vous dit pas que vous êtes entés sur lui par sa mort, afin que vous ne vous inscriviez pas en faux contre cette parole, mais bien : Par la ressemblance de sa mort; » car ce n'est pas la substance de l'homme qui a péri, c'est Homme, fruit du péché, le mal lui-même. Il ne dit pas non plus : Si nous avons participé à la ressemblance de sa mort; il dit : « Si nous avons été entés sur lui. » Or, cette métaphore de la greffe laisse aussitôt entrevoir le fruit qui en devait être la conséquence. De même que le corps du Sauveur, quand il eut été déposé dans le sein de la terre, produisit comme fruit le salut de l'univers ; de même notre corps, après avoir été enseveli dans le baptême, a produit comme fruit la justice, la sainteté, l'adoption et d'innombrables biens, sans omettre le bienfait inestimable de la résurrection. Parce que notre ensevelissement a eu lieu dans l'eau baptismale, et celui de Jésus dans le sein de la terre ; que le nôtre a été tel au point de vue du péché, que le sien a été un ensevelissement corporel, l'Apôtre ne dit pas que nous avons été entés sur sa mort, mais par la ressemblance de sa mort ; car il y a mort dans les deux cas, mais pour des sujets différents. Si donc, poursuit-il, nous avons été entés d'une certaine manière sur sa mort, nous le serons sur sa résurrection. Allusion à la résurrection à venir. Plus haut il avait dit, au sujet de la mort du Fils de Dieu, ces paroles : Ne savez-vous donc pas que nous tous qui avons été baptisés dans le Christ, avons été baptisés dans sa mort ? » Mais il n'avait rien affirmé de bien précis touchant la résurrection ; il s'était contenté de parler du genre de vie qui convenait après le baptême, de l'obligation où l'on était de marcher dans les sentiers d'une vie nouvelle.

Voilà pourquoi, reprenant cette question, il affirme maintenant la résurrection qui nous attend. La preuve qu'il s'agit de la résurrection corporelle, non de celle que produit le baptême ; dès qu'il a dit : « Si nous avons été entés sur lui par la ressemblance de la mort, » au lieu de conclure : Nous le serons par la ressemblance de la résurrection, il a soin de spécifier et de dire : « Par la ressemblance de sa propre résurrection. » Vous auriez pu objecter : Comment ressusciter à la façon du Christ, à moins de mourir comme il est mort ? Pour prévenir cette difficulté, l'Apôtre, parlant de la mort, ne dit pas que nous ayons été entés par la mort, mais par la ressemblance de la mort : parlant au contraire de la résurrection, il ne dit pas : Par la ressemblance de la résurrection, mais : « Par la ressemblance de sa résurrection. » Il ne dit pas non plus : Nous avons été, mais : « Nous serons, » preuve qu'il s'agit de la résurrection future, non d'une résurrection déjà passée. Cependant, pour établir l'autorité de sa parole, il vous montre une résurrection d'une autre nature qui la précédant, vous en garantit la réalité. Quand il a eu dit que nous serons entés sur la ressemblance de sa résurrection, il ajoute : « Sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché fût détruit ; » paroles qui établissent en même temps le principe et la certitude de la résurrection à venir. Il n'y a pas : Qu'il a été crucifié, mais : « Qu'il a été crucifié avec lui ; » nouveau rapprochement du baptême et de la croix. Plus haut nous entendions : « Nous avons été entés sur lui par la ressemblance de sa mort, afin que le corps du péché fût détruit ; » passage où il était question, non du corps humain, mais du mal en général. Comme Paul désigne sous le nom de vieil homme le principe de l'iniquité, de même il donne le nom de corps au mal, en tant qu'il résulte des différents aspects que revêt le péché. Que ce ne soit pas une explication conjecturale de ma part, le langage de l'Apôtre lui-même va vous l'expliquer. A peine a-t-il dit : « Afin que le corps du péché fût détruit, » qu'il ajoute : «De façon à ce que nous ne soyons plus les esclaves du péché. » Je veux qu'il meure, non pas d'une mort complète et physique, mais en ce sens qu'il ne pèche plus. Il s'exprime en termes plus clairs, que voici : « Celui qui est mort est délivré du péché. » Il parle ici de tout homme : de même que l'homme frappé par la mort devient incapable de pécher, il devrait en être de même de celui qui a reçu le baptême; étant mort d'une certaine manière, il faudrait qu'il demeurât à jamais mort au péché.

2. Si donc vous êtes mort par le baptême, ne sortez pas de cet état de mort celui qui est mort ne saurait plus commettre de péché. Si vous en commettez de nouveaux, vous faites injure à la grâce de Dieu. Après nous avoir donné ces préceptes d'une si haute philosophie, il nous montre la couronne qui nous attend. « Si nous sommes morts avec le Christ. » Assurément, c'est déjà une précieuse récompense que d'être en union intime avec le Christ ; et pourtant une autre récompense nous est préparée. Cette récompense, quelle est-elle ? L'éternelle vie. En effet, l'Apôtre ajoute : « Nous croyons que nous vivrons pareillement avec lui. » Où en est la preuve ? « Nous savons que le Christ, étant ressuscité d'entre les morts, ne meurt plus. » Quelle insistance il y met, et comme il arrive par opposition à démontrer ses thèses ! Sa doctrine sur la croix et la mort étant de nature à jeter le trouble dans quelques âmes, il prouve que ce sont là pour elles autant de motifs de confiance. Parce que le Christ est mort, n'allez pas croire qu'il soit soumis à la mort sans retour; précisément parce qu'il est mort, il est immortel. Sa mort a été le coup fatal donné à la mort elle-même ; c'est parce qu'il est mort une fois qu'il ne mourra plus. Par cette mort, « il est mort au péché. » Qu'est-ce à dire, au péché ? Ce n'est pas qu'il fût sujet au péché ; c'est à cause de nos péchés à nous qu'il est mort; c'est pour les effacer, c'est pour leur ravir toute force et toute puissance. Voyez-vous l'effroi que l'Apôtre sait inspirer ?

Puisque le Sauveur ne mourra pas une seconde fois, il n'y a donc pas de second baptême ; s'il n'y a pas de second baptême, à vous de ne pas retomber dans le péché. Ce raisonnement a pour but de combattre cette maxime : « Faisons le mal pour qu'il en arrive du bien ; et celle-ci : « Demeurons dans la voie du péché, pour que la grâce soit plus abondante. » Détruire radicalement ces maximes, c'est le dessein de l'Apôtre. « Quant à la vie qu'il possède, il la possède en Dieu. » C'est donc une vie qui ne lui sera pas ravie et qui le met à l'abri de l'empire de la mort. Pour effacer les péchés des autres, il a bien voulu subir une mort à laquelle il était étranger ; maintenant que ces péchés sont expiés, il n'est point à craindre que la mort l'atteigne. De là ce que l'Apôtre disait dans son Epître aux Hébreux : « Il n'a paru qu'une fois, vers la fin des siècles, pour abolir le péché, en s'offrant lui-même pour victime. De même qu'il a été décrété que tous les hommes mourront une fois, le Christ s'est offert une fois pour effacer les péchés de plusieurs ; lors de son second avènement, il paraîtra, non pour expier le péché, mais pour le salut de ceux qui l'attendent. » Hebr., IX, 26. Cette doctrine met bien en saillie la puissance d'une vie selon Dieu et la puissance du péché : d'une vie selon Dieu, puisqu’elle n'est plus sujette à la mort ; du péché, puisque, ayant conduit à la mort celui qui était au-dessus de tout péché, il causera infailliblement la perte de ceux qui en subissent le joug. L'Apôtre venant de parler de la vie du Sauveur, on aurait pu objecter : Que nous importe ce langage ? C’est pourquoi il ajoute : « Vous aussi, considérez-vous comme morts au péché et comme ne vivant plus que pour Dieu. » Expression fort juste que celle-ci : « Considérez-vous ; » car, impossible de voir des yeux du corps ce qui vient d'être dit. Et que devons-nous considérer ? « Que nous sommes morts au péché, pour vivre en Dieu par le Christ Jésus Notre-Seigneur. » Quiconque vit de la sorte pratiquera toutes les vertus, puisqu'il aura pour auxiliaire le Sauveur lui-même. Telle est la portée du mot, « par le Christ-Jésus. ». Il nous a rappelés de la mort à la vie ; à plus forte raison nous conservera-t-il la vie que nous avons recouvrée.

« Que le péché ne règne donc pas dans votre corps mortel, de façon à ce que vous lui obéissiez, de même qu'à ses convoitises. » Il n'y a pas : Que la chair ne vive plus et n'agisse plus ; mais : Que le péché ne règne plus. » Le Fils de Dieu n'était pas venu pour détruire la nature humaine, mais pour transformer la direction des volontés. Pour bien établir la liberté de nos actes et l'absence de toute fatalité, de toute contrainte exercée par le mal sur notre volonté, Paul ne dit pas : Que le péché n'exerce plus sa tyrannie sur vous, ce qui eût laissé entrevoir régime de nécessité ; il dit au contraire : que le péché ne règne plus sur vous. » Comment avoir le péché pour maître, quand on est la route du royaume des cieux, quand on appelé à régner avec le Christ ? Comment préférer l'esclavage du mal à cette glorieuse destinée ? C'est comme si un prince, ôtant la couronne de sa tête, aimait mieux se consacrer au service d'une misérable et obscure possédée. C'est une rude tâche de triompher du péché ; cependant l'Apôtre nous la facilite et nous l'adoucit, en ajoutant : « Sur votre corps mortel; » parole qui dénote le caractère transitoire et passager des combats à soutenir, et qui remet en mémoire par cela même nos maux antiques et l'origine de la mort elle-même; car c'est dès le commencement que l'homme fut condamné à. mourir. N'importe ; il peut arriver qu'un homme dans un corps mortel ne pèche pas, tant il y a de puissance dans la grâce du Christ ! Adam, qui avait un corps immortel, est tombé ; vous, qui avez reçu un corps condamné à mourir, vous pouvez éviter toute chute. Comment, demanderez-vous, le péché règne-t-il sur nous ? Ce n'est pas puissance du côté du péché, c'est lâcheté de votre côté. Aussi l'Apôtre, après avoir dit : « Que le péché ne règne donc pas, » détermine la nature de cet empire par ces mots : « De façon à ce que vous lui obéissiez, ainsi qu'à ses convoitises. » Ce n'est point un honneur que de laisser aux exigences du corps un champ pleinement libre ; c'est plutôt le comble de l'esclavage et de l'ignominie. Quand tout ce qu'il veut s'exécute, c'en est fait de sa liberté ; quand ses caprices sont réprimés, sa dignité véritable est alors sauvegardée. « N'abandonnez pas non plus vos membres au péché, comme des instruments d'iniquité, mais faites-en des instruments de justice. »

3. Le corps est donc en quelque sorte placé entre le vice et la vertu. Il en est de lui comme d'une arme; à celui qui en use revient toute la responsabilité. Le soldat qui combat pour sa patrie, le voleur qui envahit une maison paisible, emploient les mêmes armes : la faute n'en est pas aux armes mêmes, elle remonte à ceux qui s'en servent pour faire le mal. Ainsi en est-il de la chair, qui agit dans un sens ou dans un autre, conformément aux décisions de la volonté, non conformément à ses décisions propres. Lorsque l'œil se fixe d'une façon inconvenante sur la beauté d'autrui, l'œil devient un instrument d'iniquité, non par nature, car le propre de l'œil est de voir simplement, et non de voir en faisant mal, mais à cause de la perversité de l'âme qui commande. Que ce regard soit réprimé, et l'œil sera un instrument de justice. Ainsi faut-il raisonner touchant la langue, les mains et tous nos membres. C'est avec un sens profond que l'Apôtre qualifie le péché d'iniquité; car le pécheur cause toujours un dommage, sinon au prochain, du moins à lui-même, plutôt à lui-même qu'au prochain. Après nous avoir éloignés du mal, Paul nous invite au bien par ces paroles : « Donnez-vous à Dieu, comme devenus vivants, de morts que vous étiez. » Remarquez la nudité de son langage dans cette exhortation ; sans figure aucune, il parle ici de Dieu, là du péché. La différence qui existe entre ces deux souverainetés ayant été mise suffisamment en relief, il déclare inexcusable le soldat qui, désertant la cause de Dieu, s'est rangé du côté de l'iniquité. Ce qui suit, aussi bien que ce qui précède concourt à préparer la mime conclusion.

« Comme devenus vivants de morts que vous étiez. » Ce qui ressort de ces paroles, à la fois la grandeur et la miséricorde divine et les pernicieux effets du péché. Songez, nous dit ici l'Apôtre, à ce que vous étiez, et à ce que vous êtes. Qu'étiez-vous donc ? Des hommes voués à la mort et à une perte irréparable ; car personne ne pouvait vous venir en aide. De morts que vous étiez, qu'êtes-vous devenus ? Vivants, et d'une immortelle vie. Grâces à qui ? Grâces à celui qui peut tout, grâces à Dieu. N'est-il donc pas juste que vous le serviez avec un empressement digne d'hommes arrachés à la mort et rendus à la vie ? « Offrez à Dieu vos membres comme autant d'instruments de justice. » Le corps n'est donc pas mauvais, puisque nos membres peuvent être transformés en instruments, en armes de justice. Sans doute, l'Apôtre se sert d'un mot qui a pareillement cette dernière, signification, pour nous rappeler qu'une guerre redoutable nous menace, qu'une armure à toute épreuve, qu'un courage indomptable, que l’expérience en ce genre de lutte et surtout qu'un chef habile nous sont indispensables. Ce chef, il est toujours à notre disposition, toujours prêt à marcher avec nous, toujours invincible. Des armes puissantes nous ont en outre été préparées. Ce qu'il nous faut en outre, c'est une ferme volonté de nous servir de ces armes comme il convient, d'obéir aux ordres du général, et de combattre vaillamment pour la patrie.

Après nous avoir adressé d'aussi remarquables exhortations, après nous avoir remis en mémoire les combats et la guerre à soutenir, les armes dont nous devons nous servir, l'Apôtre ranime le courage du soldat et redouble son ardeur. « Le péché, poursuit-il, n'exercera plus sur vous son empire ; vous n'êtes plus sous la loi, mais sous la grâce. » Du moment où le péché ne doit plus régner sur nous, à quoi bon ces recommandations si nombreuses et si pressantes : « Que le péché ne règne donc plus dans votre corps ;... ne transformez pas vos membres en armes d'iniquité pour le péché ?» Que signifie ce langage de l'Apôtre ? Ses paroles sont en quelque façon une semence; il les expliquera plus tard, il démontrera surabondamment les vérités qu'elles expriment. Quelle est donc cette doctrine ? Avant que le Christ parût, il était permis au péché d'étendre sur notre corps son empire. La mort introduite sur la terre, un essaim de passions se déchaîna ; ce qui rendit peu facile la pratique de la vertu. Alors on n'avait pas comme auxiliaire l'Esprit saint, et le baptême ne donnait pas la mort aux instincts du mal.

C'était comme un coursier sans frein, dévorant l'espace, mais faisant des chutes fréquentes. A la vérité la loi déterminait ce qu'il fallait omettre, ce qu'il fallait pratiquer; mais, hormis les exhortations, elle ne fournissait aux hommes aucun autre secours. Après la venue du Sauveur, la pratique du bien devint plus aisée : c'est pour cela que des combats plus redoutables et mieux proportionnés aux secours dont nous jouissons, nous ont été proposés. D'où ces paroles du Christ : « si votre justice n'est pas plus abondante que la justice des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. »

Matth., V, 20. La suite de l'épître jette sur ces points une plus grande lumière : pour le moment, Paul se borne à nous déclarer que, à moins de nous abandonner au plus profond découragement, le péché ne triomphera pas de nous. A côté de la loi qui commande, il y a la grâce qui pardonne le passé, qui nous arme et nous fortifie pour l'avenir. La loi ne nous assurait les couronnes qu'après les épreuves, maintenant la grâce nous couronne avant même de nous mettre en face de l'ennemi. A mon avis, ce serait moins une peinture fidèle de la vie que doit mener le chrétien, qu'un rapprochement fait par l'Apôtre du baptême et de la loi. Ne dit-il pas ailleurs : « La lettre tue, l'esprit vivifie ? » II Cor. , III, 6. Tandis que la loi condamne la transgression, la grâce l'expie. L'une par cette condamnation, crée le péché ; l'autre, au contraire, délivre du péché : de sorte que vous êtes doublement affranchis de cette tyrannie, et parce que vous n'êtes plus sous la loi, et parce que vous êtes en possession de la grâce.

4. A ces motifs de confiance, l'Apôtre en joint un autre qu'il tire d'une objection à laquelle il répond. « Qu'est-ce à dire ? Pécherons-nous, parce que nous sommés non plus sous la loi, mais sous la grâce ? A Dieu ne plaise. » Il commence par une négation formelle, afin de mettre en relief l'absurdité d'un raisonnement pareil. Puis, il prend le ton de l'exhortation et il fait voir combien les combats à soutenir offrent peu de difficultés : « Ne savez-vous pas que, lorsque vous vous êtes rendu esclave de quelqu'un pour lui obéir, vous demeurez esclave de celui à qui vous obéissez, soit du péché pour la mort, soit de l'obéissance pour la justice ? » Je ne vous parle pas encore de la géhenne, ni du supplice épouvantable qui vous attend ; je vous parle seulement de l'ignominie dont vous vous couvrez en allant au-devant de l’esclavage, et de l'esclavage du péché, d'un esclavage qui vous assure pour toute compensation la mort. Avant le baptême, il a condamné notre corps à mourir ; nous avons été si profondément blessés que, pour guérir cette blessure, le Seigneur de l'univers a dû subir la mort. Si le péché triomphe de vous quand un pareil bienfait vous a été accordé, quand la liberté vous a été rendue, dans quel état vous jettera-t-il ? Ne courez donc pas vers ce gouffre, n'allez pas vous y précipiter vous-même. Dans les guerres de ce monde, les soldats sont vaincus bien souvent contre leur gré ; dans les guerres que vous avez à soutenir, vous ne tomberez jamais entre les mains de l'ennemi, à moins que vous ne vous y jetiez volontairement. A cette exhortation fondée sur l'honneur succède le tableau de la rétribution qui nous attend dans les deux cas, tableau propre à nous effrayer ; car, si d'un côté la justice nous attend, de l'autre c'est la mort ; non la mort que nous connaissons, mais une mort beaucoup plus épouvantable. Le Christ ne devant plus mourir désormais, qui nous affranchira de cette mort ? Assurément personne. Force sera donc de souffrir ce châtiment et ce supplice. Alors plus de mort sensible qui, comme la mort présente, donnera du repos au corps et le séparera de l'âme. « La mort sera le dernier ennemi à terrasser. » I Cor., XV, 26. Conséquemment, le supplice des hommes rebelles à Dieu n'aura pas de fin. Quant aux serviteurs de Dieu, la justice, avec les biens dont elle est le principe, sera leur partage.

« Dieu soit loué de ce que, précédemment esclaves du péché, vous vous êtes soumis du fond du cœur à ce modèle de doctrine sur lequel vous avez été formés. » La considération de l'esclavage dans lequel nous met le péché, de même que celle des conséquences du bien et du mal, ayant aidé tour à tour à jeter la confusion et l'effroi au fond des âmes, et à ranimer leur ardeur, le souvenir du bienfait divin va maintenant les encourager de nouveau. Nous avons été délivrés des maux les plus graves, nous dit l'Apôtre ; et cela, sans effort de notre part : en outre, les épreuves à venir offrent beaucoup moins de gravité que les épreuves d'autrefois. L'homme qui aurait arraché l'un de ses semblables à la captivité dans laquelle l'avait plongé un tyran barbare, se servirait du souvenir de ces maux affreux pour empêcher le malheureux de retourner auprès de son persécuteur : c'est ainsi que Paul insiste sur les maux dont la chaîne a été brisée, en même temps qu'il rend grâces à Dieu. L'humanité n'aurait jamais pu avec ses seules ressources s'arracher à ces maux : la grâce de Dieu seule en a eu le pouvoir et la volonté. « Vous vous êtes soumis du fond du cœur. » Expression fort juste : vous n'avez senti de contrainte d'aucune sorte ; sans violence aucune, de votre plein gré, vous vous êtes éloignés avec empressement des errements anciens. C’est à la fois un éloge et une leçon. Puisque, sans contrainte aucune, de votre propre mouvement, vous êtes venus à Dieu, serez-vous bien excusables de reprendre vos habitudes passées ? Comme leur générosité n'avait pas tout fait, et qu'à la grâce de Dieu revenait la meilleure part de toute cette œuvre, l'Apôtre, après ces mots : « Vous avez obéi du fond du cœur, » ajoute, « à ce modèle de doctrine sur lequel vous avez été formés. » Cette obéissance partant du cœur indique la liberté dans laquelle ils avaient agi ; les mots suivants indiquent la part qui revient au secours divin. Quel est ce modèle de doctrine ? Une vie pure et irréprochable. « Après avoir été affranchis du péché, vous êtes devenus esclaves de la justice. » Double bienfait de la part de Dieu : il les a délivrés du péché, et les a soumis à la justice ; condition préférable à toute liberté. Dieu m'a traité comme l'on traiterait un orphelin que les barbares auraient conduit en terre étrangère, si après avoir brisé ses liens on veilla] sur lui avec une sollicitude toute paternelle, en l'investissant de plus d'une haute dignité. Dieu ne s'est pas effectivement contenté de nous affranchir des maux passés, il nous a initiés à une vie vraiment angélique, il nous a tracé le chemin d'une conduite admirable, il nous a donné pour tutrice la justice, il a effacé les misères d'autrefois, détruit le vieil homme, et il nous mène en quelque sorte par la main à une immortelle vie. Demeurons dans cette voie. Hélas ! Combien d'hommes qui paraissent respirer et marcher, et qui sont dans un état d'immobilité pire que la mort !

5. Car il y a diverses espèces de mort. Il y a la mort corporelle. Abraham mourut de cette mort, et il n'en fut pas moins vivant : « Dieu, disait le Sauveur, n'est pas le Dieu des morts, mais bien le Dieu des vivants. » Matth., XXII, 32. Il y a la mort de l'âme : à cette mort le Christ faisait allusion, quand il disait : « Laissez les morts ensevelir leurs morts. » Matth. , VIII, 22. Il y a un autre genre de Mort fort louable et qui dépend de la philosophie : Paul en parlait dans le passage que voici : « Mortifiez vos membres qui sont sur la terre. » Coloss., III, 3. Un autre genre de mort dont ce dernier est un effet, a lieu par le baptême « Notre vieil homme, disait l'Apôtre, a été crucifié ; » Rom., VI, 6; c'est à savoir, mis à mort. Fuyons donc la mort qui nous prive de la vie véritable ; quant à celle qui est commune à tous les hommes, ne la redoutons pas. Les deux autres, dont l’une, principe du bonheur, nous a été donnée par notre Dieu, dont l'autre, également honorable, a pour auteur et Dieu et l'homme, désirons-les et tâchons de les réaliser. David proclame la première une source de bonheur en ces termes : « Bienheureux ceux dont les iniquités ont été remises. » Psalm. XXXI, I. Paul est pénétré pour l'autre d’admiration, puisqu'il écrivait aux Galates : « Ceux qui appartiennent au Christ ont crucifié leur chair. » Galat., V, 24. En ce qui concerne les deux premiers genres de mort, le Sauveur nous enseigne le mépris de l'un par ces paroles : « Ne craignez pas ceux qui donnent la mort au corps, et qui ne peuvent tuer l'âme ; » il nous déclare ce que l'autre a de terrible par ces mots : « Craignez celui qui peut précipiter votre âme et votre corps dans la géhenne. » Matth., X, 28. Appliquons-nous donc à éviter cette dernière, et à choisir celle dont on nous fait l'éloge et qui donne le bonheur ; fuyons l'une et recherchons l'autre. Il ne nous servirait de rien de voir la lumière du soleil, de manger, de boire, si nous n'y joignions une vie de bonnes œuvres.

De quoi servirait-il à un roi, je vous le demande, de se parer de la pourpre, de ceindre une épée, s'il n'a point de sujets, si le premier venu peut l'outrager impunément et l'injurier ? De même, la foi, le baptême ne seront pour le chrétien d'aucun avantage, s'il est l'esclave de ses passions ; il n'en découlera pour lui qu'un déshonneur plus grand et qu'un surcroît d'ignominie. Le diadème et la pourpre du monarque dont nous parlions tout à l'heure, loin d'ajouter à la dignité de son caractère, participent plutôt à l'outrage qui atteint la personne royale. Ainsi, le fidèle dont les mœurs sont corrompues, loin d'emprunter à la foi un certain lustre de respect, n'en sera que plus déshonoré. « Tous ceux qui auront péché sans la loi périront sans la loi; et tous ceux qui auront péché dans la loi seront jugés par la loi. » Rom., II, 12. Dans son Epitre aux Hébreux, l'Apôtre écrivait : « L'homme qui viole la loi de Moïse est mis à mort sans pitié, sur la déposition de deux ou trois témoins. » Hebr., X, 28. Et puis il ajoutait avec raison : « Quel supplice épouvantable méritera donc celui qui aura foulé aux pieds la loi du Fils de Dieu ? » Ne vous ai-je pas soumis par le baptême, nous dit-il, toutes vos passions ? D'où vient donc votre mépris pour un bienfait pareil, et ce changement que je remarque en vous ? J'ai anéanti, j'ai effacé vos péchés précédents, comme j'aurais détruit les vers qui engendrent la corruption : pourquoi donc en avez-vous produit de nouveaux ? car les péchés sont encore plus rebutants que les vers; ils souillent l'âme, tandis que ces derniers ne souillent que le corps, et ils répandent une infection plus grande.

Tels ne sont pas nos sentiments à nous ; aussi traitons-nous ces choses avec une complète négligence. L'homme en état d'ivresse ne se rendra pas compte de l'odeur désagréable que répand le vin quand il est gâté ; mais l'homme qui n'est pas ivre le comprendra aisément. Il en est de même au sujet du péché : l'homme qui vit avec retenue, comprend très-bien quelle souillure, quelle fange est le péché : l'homme que le mal, comme une sorte d'ivresse, possède, ne le comprendra pas à cause de l'état de maladie dans lequel il se trouve. Ce qu'il y a de plus affreux dans l'iniquité, c'est qu'elle ne permet pas à ses victimes d'apprécier la grandeur de leur chute. Les malheureux qui gisent dans la boue du péché, croient vivre au sein des parfums ; d'où la difficulté avec laquelle ils s'en éloignent : fourmillant de vers, ils sont aussi fiers que s'ils étaient couverts de pierres précieuses. Voilà pourquoi ils ne veulent pas exterminer ces vers ; ils aiment mieux les entretenir, les multiplier, jusqu'à ce qu'ils deviennent eux-mêmes la proie des vers du siècle à venir. En effet, des uns on passe aux autres ; ceux-là même engendrent ceux-ci, qui ne mourront jamais. « Leur ver ne mourra pas, » disait le Sauveur. Marc., IX, 43. Ils allument dans la géhenne des flammes qui ne s'éteindront pas. Pour qu'il n'en soit pas ainsi, ôtons la source de tous nos maux, éteignons cette fournaise, extirpons complètement la racine de l'iniquité. Vous avez beau découronner un mauvais arbre, vous n'aurez rien obtenu, tant que la racine demeurera dans le sol et poussera de nouveaux rejetons. Quelle est donc la racine de tous nos maux ? Demandez-le à cet excellent agriculteur qui connaît à merveille toutes ces choses, qui travaille la vigne spirituelle, et auquel l'univers entier est confié. Quelle est, à son avis, la source de tous nos maux ? La passion des richesses. « La racine de tous nos maux est la cupidité, » nous dit l'Apôtre. I Tim., VI, 10. De là les divisions, les guerres, les inimitiés ; de là les disputes, les injures, les noirs soupçons, les propos insultants ; de là les meurtres, les vols, la violation des sépultures ; de là vient que, non seulement les villes et les campagnes qui les avoisinent, mais encore les chemins, les lieux habités ou non habités, les montagnes, les collines, les vallées, la terre entière en un mot, est inondée de meurtre et de sang. La mer elle-même n'en est point à l'abri ; là aussi ce fléau règne en maître ; des pirates l'infestent et inventent chaque jour de nouveaux genres de brigandages. De là le renversement de lois de la nature, l'oubli des droits du sang, et des principes les plus sacrés.

6. Ce n'est pas uniquement contre les vivants, c'est encore contre les morts que la passion des richesses arme la main des hommes : le tombeau ne saurait nous protéger. Des sacrilèges, brisant les sépulcres, portent sur les cadavres leurs mains impies ; et ceux-là même qui ont quitté la vie, ne peuvent se dérober à leurs attentats. Quelques maux qui s'offrent à vous, dans votre maison, sur l’agora, dans les tribunaux, dans les assemblées publiques, dans les palais impériaux ; en quelque lieu que ce soit, vous verrez qu'ils n'ont pas d'autre origine. C'est là, je le répète, la passion, le vice qui a répandu partout le meurtre et le sang, qui a donné à la géhenne ses flammes dévorantes, qui a réduit les villes à une condition pire que la condition des solitudes. Il est aisé de se prémunir contre les attaques des voleurs de grands chemins, parce qu'on n'est pas à tout moment en butte à leurs coups ; mais quant aux larrons de nos villes, ils sont d'autant plus redoutables, et il est d'autant plus difficile de se soustraire à leurs atteintes, qu'ils font ouvertement ce que les autres ne font qu'à l'improviste. Prenant pour complices les lois portées contre les bandits de profession, ils souillent nos cités de leur scélératesse. N'est-ce pas un homicide, n'est-ce pas même un crime pire que l'homicide, de plonger le pauvre dans les tortures de la faim et des cachots, de le livrer, en même temps qu'aux privations, à l'horreur des tourments ? Supposons que vous ne le fassiez pas vous-même, dès lors que vous fournissez une occasion de le faire, votre responsabilité devient plus grave que celle des personnes qui vous servent d'instruments. Le meurtrier qui plonge son glaive dans le sein de sa victime, ne lui cause qu'un tourment de courte durée ; mais quand, par vos calomnies, par vos persécutions, par vos procédés insidieux, vous changez pour votre prochain la lumière en ténèbres, vous lui inspirez à tout instant le désir de la mort ; ce n'est pas une fois, c'est mille fois que vous vous rendez coupable d'homicide. Ce qui met le comble à ces horreurs, c'est que vous recourez aux rapines pour ajouter à vos richesses, vous qui n'avez cependant ni l'excuse de la pauvreté ni celle du besoin, et qui voulez pouvoir revêtir d'or les rênes de votre cheval, le toit de votre demeure, les chapiteaux de vos colonnes.

Quel châtiment ne mériterez- vous pas en abreuvant de douleurs votre propre frère, celui qui est appelé comme vous à participer aux mêmes biens et aux mêmes mystères, celui que le Seigneur a daigné honorer de ses faveurs, pour ajouter à l’éclat des pierres et du pavé de votre maison, à l'éclat extérieur d'animaux qui sont incapables de le comprendre ? Ainsi, vous vous préoccupez fort de votre chien ; à cause de ce chien, un homme, que dis-je ? Le Christ lui-même, en est réduit à la dernière indigence. N'est-ce pas le comble de l'ignominie ? N’est-ce pas le comble de l'iniquité ? Quels fleuves de feu puniront comme elle le mérite une âme semblable ? Une créature faite à l'image de Dieu présentera, grâce à votre insensibilité, l'aspect le plus repoussant, tandis que la tète des mules qui promènent votre femme, les peaux, le bois qui forme un toit au-dessus de sa tête, resplendiront de l'éclat de l'or. Faut-il parer un siège, un marchepied ; l'or et l'argent y sont jetés à pleines mains; mais un membre du Christ, de celui-là même qui pour vous sauver est descendu des cieux, a versé tout son sang, votre avarice ne permettra pas que le pain rigoureusement nécessaire lui soit donné ! Vos lits brillent de toute part de l'éclat de l'argent ; les corps des saints n'ont même pas de quoi les couvrir. A vos yeux le Christ mérite moins de considération que toute autre chose, que vos serviteurs, que vos mules, que votre lit, que votre siège, qu'un simple marchepied; je ne parle pas d'objets encore plus méprisables, et je vous laisse le soin de suppléer à mon silence.

Mon langage vous pénètre-t-il d'horreur, alors renoncez à le justifier ; et mes paroles ne vous causeront aucune sorte de dommage. Renoncez à une conduite insensée, renoncez-y sans retour ; car on ne saurait qualifier autrement une conduite pareille. Jetons enfin nos regards vers les cieux, et détournons-les quoiqu'il soit bien tard, de ces frivolités; occupons notre esprit du souvenir de ce jour redoutable ; pensons à ce tribunal effrayant, au compte qu'il nous faudra rendre, au juge incorruptible qui nous attend ; songeons que Dieu voit toutes ces choses du haut du ciel; et néanmoins qu'il ne lance pas contre nous sa foudre, bien que nous méritions un plus terrible châtiment. Et il ne nous frappe pas ; et il ne nous précipite pas dans les flots de la mer, et il n'ordonne pas à la terre de s'entr'ouvrir sous nos pas, au soleil d'éteindre ses feux, au firmament de se précipiter avec les étoiles : au lieu de tout détruire, il laisse la création poursuivre sa marche, et les êtres qui le peuplent servir à nos besoins. Comment ne pas frémir en présence de cette incommensurable bonté ? Comment ne pas remonter à notre antique noblesse ? Nos sentiments actuels nous ravalent à la condition des brutes ; ils nous ravalent même au-dessous. Du moins, les animaux privés de raison aiment leurs pareils, et il suffit de l'identité de l'espèce pour réveiller en eux des sentiments affectueux : vous, au contraire, malgré les biens si nombreux qui, indépendamment de l'identité de nature, vous rattachent à vos semblables possédant comme eux la raison , étant soumis aux lois de la religion, participant à des bien: infinis, vous êtes plus inhumain que les bête: féroces, et, pour vous occuper de soins inutiles, vous laissez les temples de Dieu dans le dénuement et les privations, et vous ajoutez même à leurs maux. A ne considérer que l'intérêt, vous devriez vous préoccuper beaucoup moins de votre cheval que de votre semblable : plus la personne à laquelle nous faisons du bien est élevée en dignité, plus la récompense qui nous est réservée sera considérable. D'ailleurs n'apercevez-vous pas, en suivant une ligne de conduite opposée, combien d'ennemis vont s'acharner après vous ? Qui donc ne vous chargera pas de malédictions ? qui ne flétrira pas votre barbarie et votre inhumanité, si l'on vous voit mépriser ainsi vos semblables, leur préférer les brutes elles-mêmes et mettre sur le même rang de préférence, votre habitation et vos meubles ? Ne vous a-t-on jamais raconté que les premiers fidèles convertis par les apôtres vendaient leurs maisons et leurs champs pour subvenir aux besoins de leurs frères ? Vous, au contraire, vous ravissez au prochain ses champs et ses maisons pour parer tous ces objets dont nous avons déjà parlé, selon vos caprices.

Ce qu'il y a de plus déplorable c'est que, de cette passion, les femmes aussi bien que les hommes en sont possédées ; elles poussent leurs maris dans cette funeste voie, elles les entraînent à dépenser bien au delà du nécessaire. Si on leur en fait un reproche, elles répondent-par la plus triste des excuses : Nous le faisons, disent-elles, l'un et l'autre. Que dites-vous là, ô femme ? Osez-vous bien parler ainsi et mettre sur la même ligne que vos chevaux, vos mules, vos lits et vos marchepieds, le Christ souffrant ? Encore ne le mettez-vous pas sur la même ligne, et ne lui réservez-vous que la plus mauvaise part, laissant au reste la meilleure. Ignorez-vous donc que vos biens et vous, lui appartenez entièrement ? Ignorez-vous qu'il a formé votre corps, qu'il vous a donné votre âme; que tous les biens que nous possédons en ce monde, c'est lui qui les a distribués ? Or, vous ne lui en offrez pas la plus légère partie. Louez-vous une maison sans importance, vous exigez la somme convenue : vous jouissez des créatures du Seigneur, vous avez pour demeure l'univers même, et vous ne donnez rien en retour à votre Dieu, et vous consacrez tout ce qui vous appartient et vous-même à la vaine gloire. La vaine gloire, voilà ce qui dirige tout. Certes, votre cheval n'en sera ni plus fort, ni d'un prix plus élevé, lorsque vous l'aurez paré de ses riches harnais ; vous, le cavalier, vous n'en serez pas plus honoré, vous serez peut-être l'objet d'un plus complet dédain. En effet, bien des gens, détournant les yeux du personnage qui monte le cheval, les fixent uniquement sur les ornements de l'animal, aussi bien que sur les serviteurs qui précèdent ou qui suivent, écartant la foule : quant à celui qui marche ainsi escorté, on le hait, on le déteste comme un ennemi. Vous n'aurez rien de pareil à craindre, si vous vous appliquez surtout à parer votre âme : les hommes comme les anges, comme le Dieu des anges, vous tresseront une couronne. Par conséquent, si vous aimez vraiment la gloire, renoncez à votre conduite actuelle, au lieu d'embellir votre habitation, embellissez votre âme afin de posséder l'éclat et la gloire véritable. En ce moment, vous avez beau vanter l'éclat de votre demeure, l'état de désolation dans lequel vous laissez votre âme vous rend complètement méprisable. Mon langage vous déplaît-il ? Alors écoutez ce qu'a fait un païen, et vous serez confondu par la philosophie dont il vous a donné la preuve. Ce sage étant entré dans une maison étincelante de marbre et d'or, à la vu colonnes dont elle était ornée, des tapis précieux qui en couvraient le pavé, cracha au visage du maître de ces lieux. A l'observation qui lui fut faite, il répondit que n'ayant aperçu dans la maison aucun endroit où il lui fût permis de cracher, il en avait été réduit à le faire sur le visage de son hôte.

Comprenez-vous ce qu'il y a de ridicule à ne s'occuper que du dehors, et combien on est méprisable dans ce cas aux yeux de tous les gens sensés ? Comment en serait-il autrement ? Je suppose que votre femme soit couverte de haillons, tandis que ses servantes étaleraient de magnifiques vêtements, le verriez-vous volontiers ? Ne vous indigneriez-vous pas, et n'en seriez-vous pas profondément blessé ? Appliquez à votre âme le même raisonnement : dès lors que vous vous attachez à l'embellissement des murs de votre maison, du pavé, des meubles et de tout le reste ; dès lors que vous négligez de répandre d'abondantes aumônes et de pratiquer toute autre vertu, vous assumez le même tort que celui dont je viens de parler, et même un tort beaucoup plus grave. Au fond, entre la maîtresse et la servante, il n'existe pas de différence essentielle ; il en existe une entre l'âme et le corps : à plus forte raison en existe-t-il entre l'âme et votre maison entre l'âme et votre lit et votre marchepied. Quelle excuse aurez-vous, vous qui courrez d'argent ces divers objet, et qui laissez votre âme revêtue de haillons hideux et misérables, en proie à la faim, dévorée d'ulcères, déchirée par des bêtes cruelles ? Croyez-vous donc que vous pourrez après cela vous glorifier de votre luxe insolent ? Ne serait-ce pas de la dernière folie de vous plaire précisément dans un état qui vous accable de ridicule, qui appelle sur vous l'injure et l'opprobre, et qui vous expose à d'horribles châtiments ? Je vous en supplie donc et je vous en conjure, pénétrez-vous de ces considérations, rentrez enfin en vous-mêmes, occupez-vous de vos intérêts véritables, et, au lieu de vous appliquer à cette parure du dehors, appliquez-vous à la parure du dedans. De cette manière, ces ornements seront à l'abri de toute insulte, ils feront de nous les égaux des anges, ils nous procureront les siens qui ne changent pas. Puissions-nous tous les mériter par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ à qui gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."