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Saint Grégoire de Nysse

1. 

Sa vie

Il naît en 335 et est le frère cadet de saint Basile qui a au moins 5 ans de plus que lui. Il subira toute sa vie l'influence de ce dernier qu'il appelle "un maître et un père". En effet, Basile s'occupera de lui après le décès de leur père. Nous disposons de peu de correspondance de sa part qui pourrait nous renseigner sur sa biographie. Il n'a fréquenté aucune des écoles célèbres de Césarée, de Constantinople ou d'Athènes, comme son frère Basile et leur ami Grégoire de Nazianze, mais — ses oeuvres en témoignent — il a acquis une solide connaissance de la rhétorique, de la philosophie et de la culture générale de son temps, au point qu'après avoir d'abord été lecteur, il a préféré l'activité de rhéteur public. Moins bon orateur que Basile, il n'a pas non plus la spontanéité et la créativite de Grégoire de Naziance. Certains déduisent d'une remarque du De virginate, où il dit qu'il ne plus pouvoir avoir part aux fruits de la virginité, qu'il aurait été marié, mais aucun autre élément ne confirme cette hypothèse. A la suite du partage, en 372, de la Cappadoce, qui avait pour objet de réduire la province ecclésiastique dont il était le métropolite, Basile, pour renforcer le parti nicéen, multiplia les sièges épiscopaux où il nomma des frères et des amis dans ce qui lui restait de province, la Cappadocia prima. Grégoire fut ainsi nommé évêque dans la petite localité de Nysse, sur la route qui va de Césarée à Ancyre. Il se montrera relativement inapte à ce poste par manque de fermeté et on lui reprochera une comptabilité inexacte. Saint Basile lui enverra plusieurs lettres pour le réprimander sur ce point, «parce qu'il est totalement inexpérimenté dans les choses de l'Église » (Epistula 215). En 376 un synode d'ariens l'obligea à quitter ce poste. Mais en 378, après la mort de l'empereur Valens, il put revenir triomphalement dans son diocèse.

Après la mort de Basile, En 379, Grégoire apparaît alors comme un ecclésiastique recherché et influent, comme un théologien expert des problèmes dogmatiques du temps, comme un orateur, un prédicateur et un exégète estimé et, jusqu'à la fin de sa vie, il entretiendra des relations étroites avec Constantinople, et la cour impériale. Il reprend l'héritage spirituel de saint Basile et est nommé archevêque de Sébaste puis évêque ordinaire du Pont. Il joue un rôle important au concile de Constantinople (381) où il prononce un discours remarqué du point de vue dogmatique, le De deitate adversus Evagrium. Le concile le charge de se rendre dans la province romaine d'Arabie et à Jérusalem, pour y aplanir des différends. Pendant le synode de Constantinople de 383, il donne le discours De deitate filii et spiritus sancti. En 386 l'empereur émigre de Constantinople à Milan et Grégoire, libéré de ses obligations ecclésiales, peut se consacrer à sa production littéraire. Il figure sur la liste des participants au synode de Constantinople de 394 et serait mort durant cette même année.

Son oeuvre

Elle se caractérise par la densité de la pensée, qui peut rendre son style parfois difficile, mais elle prend sa source chez Platon et Plotin. Il est un de ceux qui vont opérer la transformation du platonisme vers la mystique chrétienne (et ce n'est pas rien !) en le remaniant opportunément pour pouvoir l'appliquer au nouvel univers de pensée.
Elle prend son essor surtout à partir de la mort de saint Basile car, dans un certain nombre de ses écrits, il prolonge la pensée de son frère (Contra Eunomium, on In Hexaemeron, De hominis opificio) : Eunome avait répondu à l'Anatreptikos de Basile par son Apologia apologiae, à laquelle réplique maintenant Grégoire à la place de son frère. Il suit également la méthode de Basile consistant notamment à toujours citer en entier les passages de l'écrit qu'il combat : c'est ainsi qu'une bonne partie de l'oeuvre d'Eunome, perdue par ailleurs, a pu être conservée. Il y ajoute sa propre refutatio de la confession de foi qu'Eunome avait formulée pour le concile de Constantinople en 381. De même, le De anima et resurrectione, est rédigé sous forme de dialogue avec sa soeur Macrine, mourante, sur le modèle du Phédon.

Ouvrages dogmatiques

Contre Eunome

Ce sont des ouvrages qui furent lus au concile de Constantinople, où Grégoire était chef théologique et qui constituent une défense de la pensée de Basile. Deux autres traités réfutent l'apollinarisme, Grégoire insistant sur l'union des deux natures dans le Christ, quatre traités défendent la doctrine trinitaire, le Père, le Fils et le saint-Esprit constituant trois modes de relations d'un seul être.

Ouvrages exégétiques

La Création de l'homme et l'Explication du récit des 6 jours, Une Vie de Moïse, un livre sur les psaumes et des Homélies sur l'Ecclésiaste, Quinze homélies sur le Cantique des cantiques constituent l'essentiel de cette catégorie.

Ouvrages ascétiques ou monastiques

Grégoire est avant tout un mystique et il donne au monachisme une doctrine spirituelle : il réalise notamment un traité sur la perfection chrétienne. Dédié au moine Olympus, il est un commentaire des textes christologiques de saint Paul. La sainteté n'est rien d'autre que l'oeuvre du Christ dans l'âme :

La vraie perfection n'est jamais réalisée, mais elle est toujours en mouvement vers le mieux. La perfection n'est contenue par aucune limite.

Traité sur la Virginité

Il constitue initialement un complément au corpus basilien sur le monachisme et les Règles morales

La virginité déifie d'une certaine manière ceux qui participent à ses purs mystères.

Au départ, l'homme est dans un état paradisiaque : "La munificience de Dieu a gratifié notre nature de la ressemblance avec lui", mais l'homme a péché et il s'est brisé. Le mal, le péché est un "choix pervers" contre sa nature. Il y a deux conséquences à ce péché : la sexualité et la mort. Elles sont toutes deux les "tuniques de peau" qui nous sont rajoutées après la faute. C'est l'état déchu.
L'état eschatologique de l'homme restauré est consécutif à l'Incarnation et à la Résurrection et se réalise avec une profondeur particulière dans le mystère de la virginité chrétienne :

Le but suprème de l'abstinence, c'est de viser, non pas à accabler le corps, mais à faciliter les fonctions de l'âme.

Quand la mort, après avoir régné d'Adam jusqu'à elle (La Sainte Vierge) s'approcha d'elle, en heurtant contre le fruit de sa virginité comme sur un rocher, elle se brisa sur elle, ainsi en toute âme qui dépasse la vie charnelle par la virginité, le pouvoir de la mort se brise et se dissout.

La virginité est un don de Dieu, communion toute gratuite à la pureté de Dieu, les vierges se trouvent associées à la virginité de Marie, elles collaborent ainsi à la Rédemption. Car elle déifie ceux qui participent à ce mystère. Le célibat chrétien est au fond un état prophétique qui anticipe la résurrection des corps.

Dans l'âme pure, Dieu peut se refléter : la vierge n'est pas à la recherche d'une perfection en soi mais de l'Epoux véritable, l'union de la vierge et de son Seigneur constituant un authentique mariage.

Celui qui s'est purifié verra au-dedans de lui la beauté divine.

Sur la vie de Moïse

Grégoire fut le théologien mystique du monachisme cappadocien. Il dédie son oeuvre au moine Césaire et lui propose Moïse comme modèle de vie monastique. Cette Vie de Moïse est une theoria, une contemplation et se rattache à l'exégèse spirituelle de l'Exode inaugurée par Philon. La perfection en matière de vertu consiste en une progression continuelle, une marche en avant permanente vers la terre promise.

La perfection n'a qu'une limite : c'est d'en avoir aucune

Mais ce mouvement n'est qu'une participation, jamais achevée, à Dieu lui-même, présent dans notre âme comme image. La "liberté" peut s'y refuser par une sorte de choix pervers du mal mais à rebours de la nature même de l'homme, une autodestruction. Dans le cas contraire, l'homme se réalise dans une oeuvre de grâce où Dieu se donne à lui. La conversion est une attitude constante, et non instantanée, à travers une série de dépouillements successifs qui nous donne accès à une grâce nouvelle.

Moïse brûle encore de désir et il est insatiable d'avoir davantage et il a encore soif de ce dont il s'est gorgé à satiété, et comme s'il n'en avait pas encore joui, il demande à l'obtenir, suppliant Dieu de se manifester à lui, non dans la mesure où il peut y participer, mais comme il est en lui-même. Le désir de l'âme est comblé par cela même qu'il demeure insatiable, car c'est là vraiment voir Dieu que de n'être jamais rassasié de le désirer.

L'âme s'élève toujours davantage au-dessus d'elle-même, tendue par le désir des choses célestes, comme dit l'Apôtre, et son vol la mène toujours plus haut. Le désir qu'elle a en effet de ne pas se contenter de ce qu'elle a acquis pour renoncer aux sommets lui communique un mouvement ascensionnel qui n'a pas de fin, car elle trouve toujours dans ce qu'elle a réalisé un nouvel élan pour voler plus haut. Seule en effet l'activité spirituelle possède cette propriété de nourrir sa force en la dépassant et de ne pas perdre mais d'accroître sa vigueur par l'exercice. C'est pourquoi nous disons du grand Moïse que, allant toujours de l'avant, il n'arrête nulle part son ascension ni ne propose de limite à son mouvement vers les hauteurs, mais qu'ayant une fois mis le pied à l'échelle "sur laquelle Dieu était appuyé" comme dit Jacob, il ne cesse de monter à l'échelon supérieur et de s'élever plus haut, chaque marche qu'il occupe dans sa montée débouchant toujours sur un au-delà.

Grégoire a apporté une contribution importante à la doctrine trinitaire (la distinction des personnes divines consiste uniquement dans leurs relations et l'Esprit-Saint procède du Père par le Fils) et à la christologie (deux natures subsistent sans mélange dans le Christ mais les attributs propres à chacune appartiennent aux deux, Marie est theotokos - mère de Dieu et non anthropotokos). Néanmoins il conserve d'Origène la doctrine de l'apocatastase ou restauration universelle à la fin des temps de toutes choses dans la béatitude originelle, y compris du démon lui-même, ce qui n'est pas conforme à la pensée de l'Eglise puisque le deuxième concile de Constantinople (553), dans ses Anathèmes contre Origène, condamnera cette doctrine, mais ne condamnera pas pour autant Grégoire de Nysse.

Son oeuvre est extrêmement puissante par sa profondeur mystique ; qu'on en juge : l'homme est un "devenir", une créature finie vivant sous l'altération continuelle, entraînée par son corps vers la mort, la nature humaine ayant été brisée par le péché. Mais l'esprit tend lui, vers l'infini vers l'Insaisissable, Dieu. A la sortie de soi (l'extase), correspond une entrée progressive en soi (l'instase), dans l'homme intérieur. Le dépouillement des passions est la condition préalable de la course vers Dieu. Sous le vêtement étranger, il faut retrouver en soi l'image le "miroir libre et vivant" et cette vision est celle du Paradis retrouvé. Cette marche de l'homme ne peut aboutir "la dune de sable s'effondre continuellement à mesure que celui qui veut y monter s'avance" (Vie de Moïse). Mais l'Incarnation est une nouvelle création. Par elle, Dieu devient présent et les pas de l'homme sont affermis par le Rocher qu'est le Christ. Se dépouillant de ses passions, l'homme peut alors "revêtir" le Christ.

Tu nous as rappelés au Paradis. Tu nous as revêtus d'une tunique d'honneur... Désormais Adam ne se cache plus quand Tu l'appelles, il n'a plus honte, accablé par sa conscience, il ne se dissimule plus sous les arbres.
(Sur le Baptème du Christ PG 46, 600 A).

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."