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Origène : Commentaires sur Jean III

Ils lui dirent : Nous ne sommes pas nés de la prostitution : nous n'avons qu'un seul père : Dieu.

1. QUI N'EST PAS FILS DE DIEU EST NÉ DE LA PROSTITUTION

Je me demande si, se voyant confondus parce qu'ils ne sont pas enfants d'Abraham, ces Juifs, qui ont soi-disant cru en Jésus, ne répondent pas avec une certaine amertume, en suggérant d'une manière voilée que le Sauveur serait né de la prostitution, comme il est vraisemblable qu'ils le supposent, puisqu'ils n'admettent pas sa naissance de la Vierge, naissance fameuse et devenue un lieu commun. Dans le contexte, en effet, il me semble absolument dénué de sens qu'ils lancent ces mots ; car leur déclaration « Nous, nous ne sommes pas nés de la prostitution » ne peut avoir été faite ni en réponse à ce qui précède ni en relation à ce qui suit, si on la comprend au sens le plus simple. Mais, puisque le Sauveur appelait Dieu son propre père, sans reconnaître aucun homme comme son père, il est vraisemblable que c'est à cause de leurs paroles « Nous, nous ne sommes pas nés de la prostitution », qu'ils ajoutent encore d'une manière offensante : « Nous n'avons qu'un seul père, Dieu », comme s'ils disaient : « C'est nous, qui n'avons qu'un seul père, Dieu, plus que toi qui, né de la prostitution, te prétends né d'une vierge et qui, en te vantant d'être né d'une vierge, affirmes n'avoir qu'un seul père, Dieu, alors que ceux qui reconnaissent Dieu comme leur père, ne nient pas avoir également un homme comme père. » Mais on dira que, pris en ce sens, ces mots ne peuvent être ceux de Juifs qui ont cru en lui. A quoi il faut répondre que, au début de la discussion avec eux, leur avait été dite cette parole : « Si vous demeurez dans ma parole, vous serez vraiment mes disciples et vous connaîtrez la vérité », dans la pensée qu'ils pouvaient aussi bien demeurer dans la parole de Jésus que n'y pas demeurer ; il n'était donc pas impossible que certains de ceux qu'il confondit, parce qu'ils n'étaient pas demeurés dans sa parole, lui aient dit avec amertume et d'une manière offensante, parce qu'ils n'y demeuraient pas, ceci : « Nous, nous ne sommes pas nés de la prostitution, nous n'avons qu'un seul père, Dieu. » Il me semble aussi qu'ils ont répondu en cherchant querelle ; c'est, en effet, après avoir dit auparavant ces mots « Nous sommes la semence d'Abraham » et l'avoir en quelque sorte reconnu plus nettement par ceux-là « Notre père, c'est Abraham », qu'à l'ouïe de la réponse « Si vous êtes enfants d'Abraham, faites les œuvres d'Abraham », ils reconnaissent que leur père est plus grand qu'Abraham en disant : « Nous n'avons qu'un seul père, Dieu. »

Puisque, parmi les hommes, certains sont du diable, d'autres nés de Dieu, peut-être aurions-nous raison de dire que tous ceux qui ne sont pas nés de Dieu sont nés de la prostitution. Car ils ne sont pas de l'épouse, mais de la prostituée, la matière, ceux que le diable engendre ou fait siens, qui, également attirés par les réalités corporelles et cloués à elles, sont unis à la matière prostituée, devenant un seul corps avec elle, tandis que ceux qui sont nés de Dieu s'écartent de la matière prostituée, sont unis au Seigneur, forment un seul tout avec le Verbe qui était dans le principe auprès de Dieu et avec sa Sagesse qu'il a établie comme le principe de ses voies en vue de ses œuvres, de sorte qu'ils deviennent un seul esprit], avec elle. Car « celui qui est uni à la prostituée est un seul corps (avec elle) et celui qui est uni au Seigneur un seul esprit (avec lui)».

2. Jésus leur dit : Si Dieu était votre père, vous m'aimeriez ; car moi, je suis sorti de Dieu et je viens de lui.

AMOUR DE JÉSUS ET FILIATION DIVINE

1. La filiation divine n'est pas due à la nature

Puisque ceux qui introduisent les (doctrines des différentes) natures se servent de ce texte en expliquant qu'il signifie « Vous me connaîtriez comme un membre de votre famille et comme un frère », mais aussi « Vous m'aimeriez comme vôtre si Dieu était votre père », voici ce qu'il faut leur objecter : il y eut un temps où Paul haïssait Jésus : il le haïssait lorsqu'il ravageait et persécutait l'Église de Dieu et c'est en toute vérité que la première révélation divine lui dit : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » Si donc est vrai ceci « Si Dieu était votre père, vous m'aimeriez », il est évident que la réciproque convient également : « Si vous ne m'aimiez pas, Dieu ne serait pas votre père. » Dieu n'est donc pas le père de ceux qui n'aiment pas Jésus ; et il y eut un temps où Paul n'aimait pas Jésus, il y eut donc un temps où Dieu n'était pas le père de Paul. Ce n'est, par conséquent, pas par nature que Paul était fils de Dieu, mais il devint son fils par la suite ; aussi aurions-nous également bien fait d'admettre ce qui découle des prémisses du raisonnement hypothétique qui dirait : « En vérité, Paul, Dieu est ton père, tu aimes donc Jésus. » Mais, puisque, avant le moment où Paul eut la foi, cette parole était vraie « Si Dieu était votre père, vous m'aimeriez », il convenait d'admettre que Jésus aurait dit en quelque sorte : « Mais certes tu ne m'aimes pas : Dieu n'est donc pas ton père, Paul. »

2. Elle s'acquiert par l'amour des ennemis

Quand Dieu devient-il le père d'un homme, si ce n'est lorsque celui-ci garde les commandements grâce auxquels, sans avoir été auparavant fils du Père qui est aux cieux, on devient son fils et lorsque le Père, conduisant à la nouvelle naissance celui qui devient son fils, s'intitule le père d'un tel homme ? Il est possible de présenter à ce propos un passage de l'Évangile selon Matthieu rédigé en ces termes : « Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Mais, moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour vos persécuteurs, afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux. » Remarque, en effet, que ces mots « afin de devenir fils de votre père qui est aux cieux » montrent qu'on devient fils du Père qui est aux cieux sans avoir été auparavant son fils. Et, en fixant également ton attention sur le déterminant du mot « Père », à savoir « votre » — il est écrit, en effet : afin de devenir fils de votre Père —, tu chercheras si c'est dit au sens le plus simple ou si c'est par une erreur des copies qu'est ajouté le mot « votre » — nous ne poserions, en effet, pas de question s'il était écrit : « afin de devenir fils du Père qui est aux cieux », d'autant plus qu'il semble contradictoire de devenir fils non seulement du Père qui est aux cieux, mais de son propre père. En effet, si c'est son père, il ne devient pas ensuite son fils ; et s'il devient son fils, ce n'était pas son père.

Mais puisque, parmi ceux qui sont réputés croyants, certains sont appelés esclaves de Dieu, alors que d'autres prennent le titre de fils, tu observeras en même temps si ce n'est pas n'importe quel précepte mais l'accomplissement d'œuvres exceptionnelles qui fait devenir fils de Dieu celui qui les accomplit. En effet, alors que beaucoup de préceptes sont rapportés dans l'Évangile selon Matthieu, remarque la promesse « afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux » ; elle vient à la suite de ce précepte-là « Mais moi je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour vos persécuteurs. ». Car la ressemblance à Dieu et l'imitation du Dieu qui aime tout ce qui est, qui n'a horreur de rien de ce qu'il a créé et qui traite tout avec ménagement — puisque c'est à lui, le maître qui aime les vivants, que tout appartient —, cette ressemblance apparaît en qui aime ses ennemis et prie pour ses persécuteurs. Comment aurait-il convenu que la promesse « afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux » vienne à la suite des versets : « Il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère ; mais moi je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur » et des affirmations sur la perte de l'un des membres pour que le corps tout entier ne s'en aille pas dans la géhenne ? Mais également, s'ils venaient à la suite du texte « Il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras de tes serments envers le Seigneur ; mais moi je vous dis de ne pas jurer du tout », les mots « afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux » causeraient par leur présence une grande difficulté.

De même donc que le Père qui est aux cieux fait lever le soleil sur les méchants et sur les bons, de même chacun des fils de Dieu, qui garde en lui l'amour comme un soleil, le fait lever aussi sur les méchants, en aimant ses propres ennemis ; d'autre part, tout comme il pleut sur les justes et sur les injustes, ainsi le saint fait-il descendre sa prière comme de la pluie sur les hommes qui, à cause de la persécution qu'ils mènent contre lui, sont en bas, car il prie également pour de telles gens. Ceci à propos du texte qu'il nous incombait d'expliquer : « Si Dieu était votre père, vous m'aimeriez. »

3. Jésus est sorti de Dieu tout en demeurant en lui

Voyons aussi la déclaration : « Moi, je suis sorti de Dieu et je viens de lui », dont il me paraît utile de rapprocher le texte de Michée conçu en ces termes : « Peuples, écoutez mes paroles ; que la terre soit attentive et tous ceux qui l'habitent : le Seigneur sera parmi vous pour témoigner, le Seigneur, de sa sainte demeure. C'est pourquoi, voici que le Seigneur va hors du lieu qui lui est propre, il descendra et foulera les hauteurs de la terre, et les montagnes seront ébranlées sous lui, les vallées fondront comme cire en face du feu et comme de l'eau qui s'écoule sur une pente. » Vois si ces mots « Je suis sorti de Dieu » ont le même sens que ceux-là « Le Seigneur va hors du lieu qui lui est propre », puisque, quand le Fils demeure dans le Père, subsistant sous forme de Dieu avant de se vider lui-même, Dieu est en quelque sorte son lieu. Et si quelqu'un considère celui qui, avant de se vider lui-même, subsiste sous sa forme primordiale, celle de Dieu, il verra le Fils de Dieu, qui n'est pas encore sorti de Dieu, et le Seigneur, qui ne va pas encore hors du lieu qui lui est propre. Mais, après avoir comparé à cet état du Fils l’état dû à la forme d'esclave assumée en se vidant lui-même, il comprendra comment le Fils de Dieu est sorti, venu à nous et parvenu en quelque sorte en dehors de celui qui l'a envoyé, même si, d'une autre façon, le Père, loin de le laisser seul, est avec lui d et s'il est dans le Fils comme lui-même est dans le Père. Et si, d'autre façon, on ne réfléchit pas que le Fils est dans le Père comme il l'était avant de sortir de Dieu, une contradiction paraîtra impli-quée du fait qu'il est sorti de Dieu et que celui qui est sorti de Dieu est encore en Dieu.

D'autres ont expliqué ces mots « Je suis sorti de Dieu » comme s'ils étaient mis pour « Je suis engendré par Dieu », d'où il suit qu'ils affirment que le Fils a été engendré de la substance du Père, comme si, en engendrant le Fils, Dieu avait subi un amoindrissement ou une diminution de la substance qu'il avait auparavant, ainsi qu'on peut le constater chez les femmes enceintes. Il s'ensuit qu'ils disent que le Père est un corps, ainsi que le Fils, et que le Père subit une division, doctrines qui sont le fait d'hommes qui n'imaginent même pas en songe une nature invisible et incorporelle, qui serait au sens propre une substance. Ceux-ci enseigneront, c 'est évident, que le Père est en un lieu corporel et que le Fils est venu en cette vie en passant corporellement d'un lieu à un autre et non d'un état à un autre, comme nous, nous l'avons expliqué.

Car je ne suis pas venu de moi-même, mais c'est lui qui m'a envoyé.

JÉSUS EST ENVOYÉ PAR DIEU

Je pense qu'il a dit cela parce que certains viennent d'eux-mêmes, sans être envoyés par le Père. Sur de tels hommes, qui promettent enseignement ou prophétie, nous avons aussi des enseignements provenant du Livre de Jérémie, où il est écrit : « Je n'ai pas envoyé ces prophètes, ce sont eux qui ont couru. » Si des puissances viennent également vers les hommes sans être envoyées par le Père, observe si certaines parmi elles sont sorties de Dieu et ont péché du fait qu'elles n'étaient pas envoyées par lui.Il ne faut pas laisser cette question sans l'examiner également à propos de la doctrine sur l'âme. Peut-être, en effet, l'âme de Jésus, subsistant dans sa perfection, était-elle en Dieu et dans sa plénitude et, en étant sortie parce qu'envoyée par le Père, a-t-elle assumé le corps issu de Marie. Mais d'autres âmes sont sorties de Dieu d'une manière bien différente, c'est-à-dire sans être ni envoyées, ni accompagnées par la divine volonté.

Pourquoi ne reconnaissez-vous pas mon langage ? Parce que vous ne pouvez entendre ma parole.

LA SURDITÉ SPIRITUELLE PEUT ÊTRE GUÉRIE

Le motif, dit-il, pour lequel vous ne reconnaissez pas mon langage, c'est que vous ne pouvez entendre ma parole. Il faut donc d'abord se procurer la faculté d'entendre la parole divine pour devenir ensuite capables de reconnaître tout le langage de Jésus : il est, en effet, possible, à qui auparavant ne pouvait entendre la parole de Jésus, de parvenir ensuite à pouvoir l'entendre, puisque aussi bien on ne peut entendre tant qu'on n'a pas encore eu les oreilles guéries par la Parole qui dit au sourd : « Ouvre-toi ». Mais quand le lien qui cause la surdité est délié, alors on est capable d'entendre Jésus : c'est à ce moment-là qu'on peut aussi reconnaître son langage. Ou alors, que les gens qui s'imaginent prouver, même par ce texte, la doctrine des (différentes) natures nous disent si ceux que Jésus guérit par la suite pouvaient entendre, lorsqu'ils étaient encore sourds, ou s'ils ne le pouvaient pas. Puisqu'il est certain qu'ils ne le pouvaient pas, il est nettement possible de passer de l'incapacité à entendre les paroles de Jésus à leur audition et, quand il arrive à quelqu'un de ne pouvoir entendre, ce n'est pas à cause d'une nature qui serait incurable. Mais cela, il faut surtout l'exposer aux hétérodoxes, qui prennent plaisir aux allégories et qui rapportent les récits de guérison aux soins donnés par Jésus à l'âme, qu'il délivre de toute maladie et de toute infirmités. Je pense qu' « entendre » est mis maintenant pour comprendre ce qui est dit, et « reconnaître » pour saisir et donner son adhésion, une fois qu'on a été éclairé par la lumière de la connaissance de ce qui est dit.

Héracléon suppose toutefois que le motif de leur incapacité à entendre la parole de Jésus et à reconnaître son langage est exposé en ces termes : « Vous, vous êtes de ce père(,) du diable » Il dit, en effet, en propres termes : « Pourquoi ne pouvez-vous pas entendre ma parole, si ce n'est parce que vous êtes de ce père(,) du diable — c'est-à-dire de la substance du diable — », en leur faisant donc connaître leur nature, après leur avoir reproché de n'être enfants ni d'Abraham — en effet, ils ne le haïraient pas —, ni de Dieu — ce pour quoi ils ne l'aimaient pas . Si ces mots « Vous êtes de ce père(,) du diable » étaient interprétés selon l'explication que nous avons donnée plus haut et s'il avait dit « C'est parce que vous êtes encore du diable que vous ne pouvez entendre ma parole », nous aurions admis son interprétation. Mais maintenant il affirme, c'est évident, que certains hommes sont consubstantiels au diable, étant, comme le pensent ses disciples, d'une substance différente de ceux qu'ils appellent psychiques ou spirituels.

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."