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Origène : Commentaires sur Jean II

Maintenant vous cherchez à me tuer, moi, un homme qui vous ai dit la vérité que j'ai entendue de la part de Dieu

1. EN JÉSUS LES JUIFS NE PEUVENT TUER QUE L'HOMME

Puisqu'on ne tue pas Dieu, s'il arrive que ceux qui cherchent à tuer tuent, ils tuent un homme et, s'ils cherchent à tuer sans tuer, c'est que, ne pensant pas que c'est contre un Dieu qu'ils conspirent, ils conspirent comme contre un homme : en effet, nul, persuadé que c'est contre un Dieu qu'il conspire, ne continuerait à conspirer contre lui. On peut constater en tout temps que ceux qui conspirent contre le Verbe de Dieu cherchent à le tuer et à le faire disparaître, en le prenant pour un homme, c'est-à-dire pour humain et mortel : pour ce motif, c'est aussi ce qu'il a de plus humain et de visible qu'ils attaquent ; si même ils tuent le corps du Verbe, il est clair qu'après cela ils ne peuvent rien faire de plus.

C'est pourquoi il ne nous faut pas craindre ceux qui tuent le corps et qui, après cela, ne peuvent rien faire de plus, ni craindre ceux qui tuent le corps du Verbe sans pouvoir tuer son âme. Mais si un verbe est tel que son corps et son âme peuvent périr, parce qu'ils méritent la perdition, il faut craindre le Dieu Verbe qui peut faire périr et anéantir l'âme et le corps, soit dans la géhenne, soit comme il le veut : le Seigneur Jésus détruira, en effet, du souffle de sa bouche et exterminera par la manifestation de sa venue le verbe ennemi qui s'élève contre tout ce qui est appelé Dieu ou reçoit un culte. Ces gens, à qui s'adresse le Verbe, cherchent bien à tuer un homme qui a dit la vérité qu'il a entendue et reçue de Dieu. Cependant, même si nous donnons une interprétation plus simple de ce passage, le Sauveur a clairement enseigné que ce que les Juifs cherchaient à détruire, ce n'était pas Dieu, mais un homme, qui fut aussi détruit ; en effet, il n'est pas permis de dire que Dieu meurt : c'est pourquoi le Verbe, qui était dans le principe auprès de Dieu et qui était aussi le Verbe Dieu, n'est pas mort. Puisqu'il est écrit que « le Verbe s'est fait chair », tu chercheras encore si le Verbe fait chair s'est aussi fait homme parce qu'il s'est fait chair, ou s'il ne s'est pas fait homme. En effet, s'il s'est fait homme, on a pu chercher à le détruire ; mais s'il ne s'est pas fait homme, c'est sans avoir été détruit que le Verbe fait chair a été rétabli et que chacun est rétabli dans ce qu'il était avant qu'il se fasse chair.

EN TOUT TEMPS LE FILS DE DIEU EST AFFECTÉ PAR LA CONDUITE DES HOMMES

Si c'est ce qui ne pouvait absolument pas être l'œuvre d'Abraham qu'Abraham n'a pas fait, ces mots « Cela, Abraham ne l'a pas fait » paraîtront dits au hasard. Car on peut affirmer à ce sujet qu'il était inutile de dire « Cela, Abraham ne l'a pas fait », s'il n'a pas fait ce qui n'a absolument pas eu lieu de son temps : de son temps, en effet, Jésus n'était pas né. Mais, puisque j'admets que cette parole « Cela, Abraham ne l'a pas fait » est d'une certaine manière à la louange d'Abraham, je peux dire que, d'après l'enseignement donné par le Verbe en ces termes « Abraham, votre père, exulta à la pensée de voir mon jour, il l'a vu et il s'est réjoui », il est possible qu'il y eût, même du temps d'Abraham, un homme qui disait la vérité qu'il avait entendue de Dieu et qu'Abraham n'ait pas cherché à le détruire. Remarque qu'il n'y a pas de moment où l'homme compris au sens figuré selon Jésus n'a pas été présent à la vie, tant après l'époque des récits qui le concernent qu'auparavant. D'après cela, je pense que quiconque est retombé, une fois qu'il a été illuminé, a goûté le don céleste, été rendu participant de l'Esprit-Saint, a goûté la beauté de la parole de Dieux et les puissances du siècle à venir, se renouvelle en venant à la repentance, qu'il ait crucifié d'avance ou recrucifié le Fils de Dieu et qu'il l'ait bafoué publiquement, avant ou après la venue corporelle de notre Sauveur racontée dans des récits. En effet, il n'est pas vrai que, d'une part, celui qui pèche maintenant, après l'illumination et les autres bienfaits de Dieu envers lui, recrucifie le Fils de Dieu par ses proches péchés, auxquels il est revenu, sans prendre aucune part, si on entend ces mots au sens ordinaire, à l'activité physique de ceux qui ont crucifié le Fils de Dieu, et que, d'autre part, cela n'eut pas lieu auparavant également et que celui qui péchait après avoir entendu des paroles divines n'ait pas crucifié d'avance le Fils de Dieu.

S'il plaît à quelqu'un d'admettre la déclaration attribuée au Sauveur dans les Actes de Paul : « Je vais être crucifié à nouveau », cet homme admet à la fois qu'après la venue (du Christ) se réalise la parole « Je vais être crucifié à nouveau » et qu'avant cette venue, toutes les fois où les mêmes causes se produisent, il soit dit : « Je vais déjà être crucifié ». Pourquoi, en effet, n'a-t-il pas aussi été crucifié auparavant de même qu'il va l'être à nouveaux ?
Vois encore si ces mots « J'ai été crucifié avec le Christ » doivent être attribués non seulement aux saints vivant après sa venue historique, mais aussi à ceux qui l'ont précédée, de sorte que nous dirions que les saints d'après sa venue ne diffèrent pas de Moïse et des patriarches et que ces mots-là « Je vis, non pas moi, c'est le Christ qui vit en moi » ne seraient pas dits seulement par ceux d'après sa venue, mais aussi par ceux d'avant. Je considère également avec attention cette parole du Sauveur : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac et Dieu de Jacob, il n'est pas Dieu des morts, mais des vivants », en me demandant si le motif pour lequel Abraham, Isaac et Jacob sont vivants, ce n'est pas parce qu'ensevelis, eux aussi, avec le Christ, ils sont ressuscités, mais pas forcément à l'imitation de la sépulture corporelle du Christ ou de sa résurrection corporelle. Voilà pour la phrase « Cela, Abraham ne l'a pas fait. » Qu'est « cela », sinon chercher à tuer un homme qui a dit la vérité qu'il a entendue de Dieu ? Nous expliquons, en effet, qu'il n'y a pas de moment où le dessein salutaire de Dieu en Jésus n'ait pas été réalisé spirituellement pour les saints. Si, à la différence de ce qui se fait communément, tu rapportes ce texte, comme nous l'avons suggéré ailleurs, à Abraham, conçu de façon plus mystique, tu tenteras de faire concorder, de même, tout ce qui concerne ce passage, en cherchant la conséquence de chaque détail.

Vous, vous faites les œuvres de votre père.

1. Filiation diabolique des interlocuteurs de Jésus et de tout pécheur

Pour autant qu'on s'en tienne à ce passage, on ne voit pas clairement quel est celui qu'il veut désigner comme le père des Juifs croyant en lui sans connaître encore la vérité ; car c'est à eux qu'il dit tout cela. Si peu après n'étaient ajoutés ces mots « Vous, vous êtes de ce père(,) du diable, et vous voulez accomplir les désirs de votre père », nous ne saurions certainement pas le sens de cette déclaration-ci. Il ne faut pas s'étonner qu'aux Juifs qui avaient cru en lui mais sans demeurer encore dans sa parole pour devenir vraiment ses disciples et connaître la vérité afin d'être délivrés par elle, Jésus ait dit ceci : « Vous, vous faites les œuvres de votre père » et, comme il est ajouté plus loin, cela : « Vous, vous êtes de ce père(,) du diable. » Même s'il semble cruel de parler ainsi de gens qui avaient cru en lui et qui, jusqu'à un certain point, avaient été des disciples, sans avoir encore le droit de s'intituler vraiment disciples de Jésus, cependant il faut réfléchir aussi à ce qui est dit des fils de Dieu et des fils du diable dans l'Épître catholique de Jean : « Qui commet le péché, dit-il en effet, est du diable, car le diable pèche dès le commencement. Voici pourquoi le Fils de Dieu a été manifesté : pour détruire les œuvres du diable. Quiconque est né de Dieu ne commet pas de péché, car sa semence demeure en lui, et il ne peut pécher, parce qu'il est né de Dieu. C'est à cela que se manifestent les enfants de Dieu et les enfants du diable : qui n'est pas juste n'est pas de Dieu et, de même, quiconque n'aime pas son frère. » Donc, puisque tel est ce texte, réfléchis s'il n'y est pas clairement affirmé que « quiconque commet le péché est du diable ». Pour autant que nous commettons des péchés, nous n'avons pas encore déposé l'origine diabolique, même si nous passons pour croire en Jésus : il s'ensuit que Jésus dit aux Juifs qui avaient cru : « Vous, vous faites les œuvres de votre père », en rapportant par ces mots « Vous, vous êtes de ce père(,) du diable » le terme de père au diable. Si « quiconque commet le péché est du diable », quiconque n'est pas du diable, ne commet pas le péché. Mais aussi puisque « c'est pour cela que le Fils de Dieu a été manifesté, pour détruire les œuvres du diable, dans la mesure où celui qui détruit les œuvres du diable n'a pas encore détruit en nous les œuvres du diable, parce que nous ne nous sommes pas présentés à lui, nous n'avons pas encore déposé l'état d'enfants du diable et on reconnaît à nos fruits de qui nous sommes fils.

2. La faculté de devenir fils de Dieu

D'après cela il est, en tout cas, évident que nul n'est fils du diable par sa constitution et que ce n'est pas non plus parce qu'il a été créé tel qu'un des hommes est appelé fils de Dieu ; il est également évident que qui a été jadis fils du diable peut devenir fils de Dieu, ce que Matthieu indique, lui aussi, clairement en rapportant ces paroles du Sauveur : « Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi ; mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour vos persécuteurs, afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux. » Priez donc, parce que c'est par (l'obéissance aux) préceptes « Aimez vos ennemis » et « Priez pour vos persécuteurs » que celui qui auparavant n'était pas du Père qui est aux cieux devient ensuite son fils. En outre, d'après ces mots « C'est à cela que se manifestent les enfants de Dieu et les enfants du diable », précédés de cette affirmation-ci sur les enfants du diable, « Qui commet le péché est du diable », et de celle-là sur ceux de Dieu, « Quiconque est né de Dieu ne commet pas de péché, car sa semence demeure en lui, et il ne peut pas pécher, parce qu'il est né de Dieu », il est clair que tout homme qui a atteint l'âge de raison fait partie des enfants de Dieu ou des enfants du diable : en effet, ou bien il commet un péché ou il n'en commet pas, car il n'y a pas de milieu entre commettre un péché et ne pas commettre de péché; et s'il commet un péché, il est du diable ; s'il ne commet pas de péché, il est né de Dieu.

A l'affirmation que nous avons ici sur les enfants de Dieu et les enfants du diable se rattache la déclaration de la même Épître sur ceux qui sont dans le Fils de Dieu et ceux qui ne l'ont pas vu : « Quiconque, dit-elle, en effet, demeure en lui ne pèche pas ; quiconque pèche ne l'a pas vu. » Donc, si quiconque demeure en lui ne pèche pas, qui pèche ne demeure pas dans le Fils, et si quiconque pèche ne l'a pas vu, qui l'a vu ne pèche pas.Tu remarqueras en même temps, à cause de ces mots « l'a vu », ce que Jean avait en tête lorsqu'il dit : « Quiconque pèche ne l'a pas vu », à savoir que ceux qui voient le Fils de Dieu peuvent toujours, du fait qu'ils le voient, participer à la force de ne pas pécher du tout.

3. L'absence de position intermédiaire

Tu diras en outre que la phrase « Vous, vous faites les œuvres de votre père » peut se dire tantôt aux fils du diable, tantôt aux fils de Dieu. En effet, les pécheurs font les œuvres de leur père, le diable, et ceux qui mènent une vie droite font les œuvres de leur père, Dieu. Il peut arriver qu'on soit troublé par cela dans la pensée qu'il serait possible à un même homme d'être, du fait qu'il accomplit des œuvres alternativement bonnes et mauvaises, enfant de Dieu à cause des bonnes et enfant du diable à cause des mauvaises. Mais non seulement cela est des plus absurdes, mais les textes ne le manifestent pas. Jean déclare, en effet, que « Quiconque est né de Dieu ne commet pas de péché, car sa semence demeure en lui, et il ne peut pas pécher, parce qu'il est né de Dieu. » Donc quiconque est né de Dieu ne commet pas de péché ; certes il n'est pas écrit que quiconque est né du diable ne pratique pas la justice, mais « qui commet le péché est du diable ». A l'inverse, s'il est dit « Qui commet le péché est du diable », il n'est pas écrit de même « Qui pratique la justice est de Dieu ». Sois attentif aux différences entre les propositions, de quelle manière Jean les a énoncées en toute rigueur, de sorte qu'on pourrait s'étonner qu'il les ait émises sans donner prise à la critique et, diraient certains, en dialecticien, en n'avançant pas des explications similaires sur ceux qui sont du diable et sur ceux qui sont de Dieu : il aurait émis des opinions similaires si, sur le modèle de « Qui commet le péché est du diable », il avait rédigé « Qui pratique la justice est de Dieu » ou si, de même qu'il avait écrit « Quiconque est né de Dieu ne commet pas de péché », il avait rédigé « Quiconque est né du diable ne pratique pas la justice ».

4. Différence entre « être de » et « être né de »

Est-ce que, d'autre part, en n'utilisant pas pour ceux qui proviennent de Dieu l'expression « est de », dite de qui provient du diable, et en n'utilisant pas pour ceux qui proviennent du diable l'expression « né de », consignée pour ceux qui proviennent de Dieu, il n'a pas donné une interprétation des plus sages ? En effet, il a exalté celui qui provient de Dieu en mettant pour lui l'expression « né de », ce qui, affirmé aussi pour qui provient du diable, indiquerait une condition pire que cette expression-là « est du diable ». Mais encore si, tout comme il a mis les mots « est de » pour qui provient du diable, il avait agi de même pour qui provient de Dieu, il aurait présenté une condition inférieure pour qui provient de Dieu, car il vaut bien mieux être né de Dieu qu'être de Dieu. On dira que, parmi les créatures, certaines sont de Dieu mais non nées de Dieu : celles-là ont assurément dans l'univers une place inférieure à celles que l'on dit nées de Dieu.
Parvenu à la différence entre « Il est du diable » et « Il est né de Dieu », tu chercheras s'il existe quelqu'un qui soit également né du diable et qui soit forcément aussi du diable — en effet, quiconque est du diable n'est pas né (du diable) — et si, d'autre part, quelqu'un est de Dieu sans être forcément né de Dieu — car ce n'est pas non plus quiconque est de Dieu qui est né de Dieu. Ce qui caractérise cependant celui qui est né de Dieu, c'est qu'il ne commet pas de péché, parce que la semence de Dieu demeure en lui, et que, grâce à la puissance de cette semence qui réside en lui, il lui devient naturel de ne plus pouvoir pécher. A la fin de l'Épître, il est dit : « Quiconque est né de Dieu ne pèche pas ; mais qui est né de Dieu se garde lui-même et le mauvais ne le touche pas. » Si celui qui est né de Dieu se garde lui-même, si le mauvais ne le touche pas, celui qui ne se garde pas pour que le mauvais ne le touche pas, n'est pas né de Dieu, et quiconque est touché par le mauvais, celui-là n'est pas né de Dieu, car le mauvais touche ceux qui ne se gardent pas.

5. Obligation de quitter la maison du mauvais père

Puisque, sans que rien ne vienne s'insérer entre deux, les paroles sur Abraham sont suivies de ces mots : « Vous, vous faites les œuvres de votre père », nous cherchons si c'est à cause du premier commandement donné à Abraham que cela a été écrit. Or, la première injonction qu'il reçut est conçue en ces termes : « Quitte ta terre, ta parenté et la maison de ton père et va dans la terre que je te montrerait. » Abraham quitta donc la maison de son père, ce que n'ont pas fait ceux qui sont confondus, parce qu'ils ont dit à tort : « Notre père, c'est Abraham. » En effet, si les enfants d'Abraham font les œuvres d'Abraham, la première de ces œuvres est de quitter sa terre, sa parenté et la maison de son père et d'aller dans la terre que Dieu lui montre, et le motif pour lequel ceux à qui la Parole s'adresse sont confondus, parce qu'ils ne sont pas enfants d'Abraham, c'est évidemment parce que, n'ayant pas quitté la maison de leur père, ils sont blâmés d'être encore du mauvais père et d'accomplir encore les œuvres de ce père-là. En disant cela pour expliquer notre texte, nous avons, je pense, manifestement confondu ceux qui croyaient prouver grâce à lui qu'il existe des fils du diable par constitution.

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."