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Saint Ambroise : sa vie

1. Ambroise est principalement connu comme celui qui a converti et baptisé saint Augustin. Or il est aussi, avec Augustin, Jérôme et le pape Grégoire le Grand, l'un des "quatre grands docteurs de l'Occident". Les humanistes appréciaient à ce point son oeuvre qu'elle a été parmi les premières — aux côtés de Cicéron, de Lactance (le « Cicéron chrétien »), d'Augustin et de Jérôme — à être éditée et souvent rééditée à bref intervalle, après la découverte de l'imprimerie. Les conciles du Moyen Âge — comme aussi Thomas d'Aquin et Luther — le citent constamment comme un des témoins éprouvés de l'orthodoxie ecclésiale. Par ailleurs, Ambroise, qui a bien connu la théologie orientale, a exercé en Orient une influence dont peu d'autres Pères de l'Église latine peuvent se prévaloir.

Né vers 339, Il est issu d'une famille appartenant à la noblesse romaine (les Auréliens), chrétienne depuis plusieurs générations, qui pouvait s'enorgueillir de compter parmi ses membres de nombreux hauts fonctionnaires de l'État, ainsi que la martyre Soteris. Son père était le plus haut fonctionnaire dans la capitale provinciale de Trèves. Sa soeur, Marcelline recevra en 353 le voile des vierges consacrées des mains du pape Libère à Rome. On rapporte la jolie légende de l'essaim d'abeilles : des abeilles entrèrent et sortirent de la bouche du bébé au berceau pour disparaître ensuite dans les cieux. "Mon fils sera grand" s'exclama alors son père. Ce thème, hérité de l'antiquité est récurrent (Cf. Démosthène), et signifie l'éloquence de celui qui reçoit ce signe. Son père étant décédé prématurément, sa mère veuve regagne Rome afin d'assurer à ses enfants la meilleure instruction possible. Ambroise reçut l'instruction d'un gentilhomme romain, ses auteurs préférés étaient Virgile, Cicéron et Salluste. Cette formation en philosophie, en rhétorique et en littérature, le préparait au service (juridique) de l'État, et se reflète un peu partout dans ses écrits. Cette formation comportait aussi l'apprentissage de la langue grecque qu'Ambroise parlait couramment, tandis qu'Augustin, quelques années plus tard seulement, ne l'apprendra qu'à contrecoeur et avec difficulté (Confessions I, 14, 23). Avec son frère Satyre, ils devinrent tous deux avocats de la cour du préfet Rufin et après la mort de celui-ci, du préfet Probus, qui nomma Ambroise gouverneur d'Emilie-Ligurie à Milan.

Ambroise évêque !

Comme tel, il était aussi responsable du maintien de l'ordre public, fortement menacé lors de l'élection du successeur de l'évêque (arien) de la ville, Auxence, la fraction arienne et la fraction nicéenne de la communauté ne parvenant pas à s'entendre sur un candidat commun. Ambroise — comme le rapporte Paulin, son secrétaire et biographe (Vita 6) — se précipite personnellement dans la cathédrale pour aplanir le différend. Un enfant se serait soudain écrié : « Ambroise évêque ! », et tous se seraient spontanément mis d'accord, « dans une unanimité merveilleuse et incroyable », pour faire d'Ambroise le nouvel évêque de la ville. Mais Ambroise lui-même aurait hésité à accepter cette fonction (il n'était pas encore baptisé !), et il aurait cherché à y échapper. C'est seulement après la ratification par l'empereur Valentinien ler qu'il en aurait pris son parti et sera consacré évêque le 7 décembre 374. Le nouvel évêque n'était pas un théologien de formation, rien ne l'avait préparé à cette tâche :

Il me fallait enseigner avant même d'avoir appris ! (de Officiis)

Ambroise, comprenant la langue grecque se nourrit de la pensée de Plotin et de celle d'Origène et reçoit une instruction en théologie auprès du prêtre milanais, Simplicianus, qui lui succédera à sa mort, en 397. Ce prêtre s'était déjà signalé en 355 en convertissant au christianisme le rhéteur et philosophe célèbre Marius Victorinus, comme il le raconta lui-même à Augustin (Confessions VIII), contribuant ainsi à la conversion de ce dernier. Ambroise répond aux attentes pastorales de sa communauté et ne tarde pas à réconcilier les partis opposés dans le clergé et dans le peuple, bien que lui-même suive une politique ecclésiastique fidèle à Nicée. Quand il sera question, plus tard, de controverses, il ne s'agira pas de controverses au sein de la communauté, mais de controverses entre l'évêque et la cour impériale, où le clergé et le peuple soutiennent Ambroise unanimement.

Face aux empereurs

Milan était à l'époque la résidence des empereurs et Ambroise fut en contact permanent avec eux : Valentinien Ier, Gratien, Maxime, Valentinien II, Justine, Théodose, Eugène, Honorius. Après la mort de l'empereur Valentinien Ier (375), qui avait mené une politique religieuse de neutralité en Occident, Ambroise avait réussi à influencer l'empereur Gratien dans le sens de Nicée. Il rédigea même pour lui un traité contre l'arianisme, De fade ad Gratianum et le premier traité de l'Église d'Occident sur le Saint-Esprit, qui suit de près Didyme d'Alexandrie, Basile et Athanase.
L'empereur Constantin avait déjà fait enlever de la curie sénatoriale de Rome l'autel de la déesse Victoire, signe cultuel du fondement de la domination romaine sur le monde, mais l'empereur Julien l'Apostat l'avait rétabli. En 382, Gratien l'avait à nouveau fait enlever, mais fut assassiné à Lyon en 383 par ordre de l'usurpateur Maxime. Le Sénat romain envoya une délégation sous la conduite du préfet de Rome, le sénateur païen Symmaque, demandant à la cour impériale de Milan que la statue soit remise en place et que la religion de ses pères soit tolérée : "Nous redemandons un culte, qui a fait longtemps la fortune de Rome !" Ses arguments lui ayant paru très convaincants, le conseil impérial donna son consentement. Ambroise intervint alors par deux courriers à l'empereur Valentinien II qui n'avait que quatorze ans et, on le comprend, hésitait à prendre parti : pour sa propre prospérité, l'État ne pouvait pas laisser coexister également la vérité et l'erreur, et l'empereur ne pouvait pas être chrétien à titre personnel et se révéler autre dans l'exercice de sa fonction. L'État, et donc l'empereur en personne, ne pouvait reconnaître que la seule vraie religion et il lui revenait de l'encourager, notamment par la confession de Nicée :

Tous les hommes soumis à la domination romaine sont là pour obéir, à vous empereurs et princes de la terre; mais vous-mêmes, vous devez servir le Dieu tout-puissant et la sainte foi...la présente cause est celle de la religion et j'interviens en tant qu'évêque. Si une décision contraire est prise, nous ne pourrons, nous évêques, nous en accommoder d'un coeur léger, ni dissimuler notre opinion. Il vous sera loisible de vous rendre à l'église, mais vous n'y trouverez point l'évêque ou il ne sera là que pour protester !

L'empereur céda aussitôt, la statue de la Victoire ne fut pas replacée.

La seconde controverse, quelques années après, fut bien plus publique et plus spectaculaire. Les synodes d'Aquilée et de Constantinople (381) avaient réglé en principe la question de l'arianisme en Orient et en Occident, mais les conséquences pratiques s'en feront sentir jusque tard dans le Vème siècle. Justine, l'influente mère de Valentinien II, l'empereur d'Occident, encore trop jeune, et avec elle un certain nombre des gens de cour (Goths) restèrent ariens et réclamèrent, en 385, à l'approche de Pâques, la cession de la petite église située en dehors de la ville, la Basilica Portiana, pour y célébrer leur culte. Le 23 janvier 386 fut édictée une loi, sans doute destinée à briser la résistance d'Ambroise : elle réclamait la tolérance à l'égard des ariens, leur reconnaissant le droit de tenir des réunions. Ambroise refusa de l'appliquer et rédigea un sermon en guise de protestation, le sermo contra Auxentium

Si l'empereur me demandait ce qui est à moi, mes terres, mon argent, je ne lui opposerais aucun refus, encore que tous mes biens soient aux pauvres. Mais les choses divines ne sont point sous la dépendance de l'empereur !

Cette fois, l'empereur, soutenu par sa mère, tint bon et on avertit Ambroise que la basilique serait enlevée par la force militaire s'il le fallait. Ambroise a raconté lui-même ces péripéties dans une lettre à ss soeur Marcelline. Le dimanche des Rameaux, la Basilica Portiana fut confisquée, mais la communauté qui y était réunie n'évacua pas l'église. Des soldats cernèrent la basilique, dans laquelle Ambroise célébrait, mais ni lui ni sa communauté ne quittèrent l'église et ils y passèrent plusieurs jours et plusieurs nuits. Cependant la cour impériale ne souhaitant pas entrer en conflit armé avec la population et l'enthousiasme inébranlable de la communauté s'étant communiqué aux soldats -qui suppliaient Ambroise de ne pas les excommunier- on leva le siège le Jeudi saint ou le Vendredi saint.

Ces deux épisodes montrent combien Ambroise avait réussi à recréer l'unité dans cette communauté tellement déchirée au moment de son élection, et aussi combien il était déterminé dans ses convictions en matière de foi et de droits ecclésiastiques, ne cédant pas d'un pouce. Mais, plus profondément, elles inaugurent en Occident une évolution des relations entre l'Église et l'État, diamétralement opposée à ce qui se passait dans l'empire d'Orient. Tandis qu'en Orient les structures ecclésiastiques se coulaient assez étroitement dans celles de l'empire, et que personne ne contestait à l'empereur le droit d'intervenir dans les affaires de l'Église, on assiste, en Occident, à une séparation des compétences : le bien de l'État et sa propre confession font, certes, un devoir à l'empereur de protéger et de favoriser l'unique vraie religion, mais les questions de foi et les affaires intérieures de l'Église relevaient de la seule décision des autorités ecclésiastiques.

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."