Platon

Conférence du Père Neri : La République

Socrate : donc, Thrasymaque convient à cette conclusion aussi aisément que je le rapporte mais malgré lui et avec peine, il suait merveilleusement d'autant plus qu'il faisait très chaud, et c'est alors que pour la première fois, je vis Thrasymaque rougir.
Lors donc que nous fumes convenu que la justice est vertu et sagesse, et l'injustice vice et ignorance. Soit, repris-je, tenons cela pour établi, mais nous avons dit que l'injustice a aussi la force en partage. Ne t'en souviens-tu pas Thrasymaque ?

Socrate : soit, repris-je, tenons cela pour établi. Nous avons dit que l'injustice a aussi la force en partage, (ce que prétendait Thrasymaque), ne t'en souviens-tu pas Thrasymaque ? Je m'en souviens dit Thrasymaque, mais ce que tu viens d'affirmer ne me plait pas et j'ai de quoi y répondre. Seulement, je sais bien que si je prends la parole, tu diras que je fais une harangue. Laisse moi donc parler à ma guise ou si tu veux absolument interroger, interroge.

1. Remarquez ici quelque chose que nous avons déjà établi : il y a correspondance entre la justice, la vertu et la sagesse. Cependant, il reste à établir une quatrième chose qui est moins évidente à comprendre, et moins comprise aussi d'ailleurs, mais qui doit être mise sur le même plan. En effet, la justice n'est pas simplement vertueuse et conforme à la sagesse, elle est également forte. En prolongement de cette vision, dans ce qui à trait au pivot du comportement humain, il y a là, dans ce discours une explication assez intéressante, de ce qui sera ensuite présenté d'une manière plus achevée par les continuateurs de Socrate et de Platon, à commencer par Aristote et dans la même ligne plus tard repris par les pères et les scolastiques, et on retrouve ensuite d'une manière beaucoup plus rudimentaire, les conclusions de toute cette chaîne de réflexion philosophique même dans le catéchisme.

Définition de la vertu

Vous avez conservé j'espère, quelques souvenirs de votre catéchisme... Quand on aborde la question des vertus, on parle des vertus théologales mais aussi des vertus cardinales. Ces dernières sont au nombre de quatre : la force, la tempérance, la prudence, la justice. Cela correspond à une réflexion qui trouve ses racines dans la pensée socratique, perfectionnée ensuite par la Révélation. Mais voyez la correspondance entre ces deux notions et la richesse de cet héritage philosophique, quand on a un vrai catéchisme de l'enseignement traditionnel, parce qu'aujourd'hui, malheureusement...

Revenons. La prudence correspond à la sagesse, dont parle ici Socrate ; la justice, telle qu’elle, vous la trouvez dans les vertus cardinales. La prudence et la sagesse, la justice, la force aussi, et enfin la tempérance concernent la vertu par rapport à la bonté, parce que la tempérance, en fait, c'est le résultat combiné de la prudence et de la force. La prudence qui permet de découvrir le juste milieu dans les choses qu'on a à déterminer.
Il y a une formule qui résume le propre de la vertu - en latin, on dit "in medio stat virtus" : la vertu morale se trouve dans un juste milieu, parce qu'on peut s'écarter de la vertu par deux moyens opposés : par excès ou par défaut.

Mais attention : ce point médian, cet équilibre, n'est pas synonyme de médiocrité. Ce juste milieu s'apparente plutôt à un sommet, et ce terme de "milieu" dans lequel se trouve la vertu, correspond au contraire à une forme de perfection. Or il se trouve qu'elle a cette position centrale parce que précisément on peut s'en écarter soit par excès, soit par défaut, le propre du discernement étant de trouver ce juste milieu. Ce sont des conclusions auxquelles la réflexion de Socrate et de Platon a permis de conférer une justification rationnelle. On peut aborder cela de façon intuitive, voire d'une manière confuse dans l'esprit : on a la conviction que c'est ainsi. Mais le rôle de la philosophie, c'est de permettre d'expliquer, et de défendre au besoin, le bien-fondé de ces principes qui ne sont pas tombés du ciel comme cela.

C'est quelque chose de tout à fait conforme à l'ordre naturel, et par conséquent ceux qui s'en éloignent et sont portés à l'anarchie répugnent à la notion de nature, car cela entraîne, à leurs yeux, une forme de contrainte. Pour eux, l'homme n'a pas à réaliser une destinée qui serait inscrite dans sa nature mais il doit "s'inventer lui-même". C'est le propre de la philosophie des lumières de faire de l'homme l'artisan de sa destinée. Ça semble séduisant au premier abord, mais c'est complètement faux : nous ne sommes pas libres par rapport à notre finalité, et que cela nous plaise ou non, c'est Dieu qui l'a fixée, elle ne dépend pas de nous, nous n'avons aucune liberté de choix par rapport à ça. D'où le slogan : " Ni Dieu ; ni maitre", pour exalter l'homme et la liberté humaine, Dieu n'étant plus alors qu'un obstacle puisque c'est Lui qui déciderait de notre destinée à notre place. Et donc, le discours de toute la philosophie moderne est d'affirmer la primauté de l'homme. L'homme est situé au sommet de tout, mais c'est une utopie de le croire et une utopie tragique, parce que cette exaltation de l'homme, le conduit à tous les excès, pouvant même aller jusqu'à s'auto-détruire. En découlent évidemment des idéologies meurtrières ; je trouve que, pour une fois, Jean-Paul II avait une formule assez juste quand il parlait de "culture de mort".

2. Je te poserais donc la même question que tout à l'heure, afin de reprendre la suite de la discussion (que si vous avez oublié, vous puissiez reprendre le fil, vous aussi), qu'est-ce la justice par rapport à l'injustice ? il a été dit, en effet, que la justice est plus forte et plus puissante que l'injustice, (c'est ce que Thrasymaque prétendait) mais maintenant, si la justice est sagesse (habileté) et vertu, il apparaitra aisément, je pense, qu'elle est plus forte que l'injustice puisque l'injustice est ignorance.

Pour celui qui saisit le sens des termes employés, cela devrait suffire, puisque là encore, il faut une certaine familiarité avec la pensée de Socrate et de Platon pour bien comprendre ce qu'il entend par là. Dans tous les domaines d'activité en effet, celui qui sait est plus fort que celui qui ne sait pas. (Si je m'aventurais à faire du tennis, je serais complètement déconfit devant Robert qui en sait plus que moi sur ce point...). On avait trouvé une métaphore dans le récit, dans les propos de Socrate lui-même, une pratique qui était très forte et qui me fait penser à une chose que j'ai connue au Mexique. Vous savez, au Mexique, il y a un port qui est un peu tombé en désuétude aujourd'hui, mais qui pendant longtemps fût très réputé, il se trouve sur la côte du Pacifique et s'appelle Acapulco. Hé bien, il y avait dans ce port, une côte très escarpée - je connais bien l'endroit - un point très élevé d'où des plongeurs se jetaient, mais ce qui était impressionnant, c'est qu'ils pouvaient se tuer dans l'exercice : il fallait bien connaître les hauteurs des marées, pour savoir à quel moment il fallait plonger, car il y avait un autre moment où on n'avait pas assez de profondeur pour pouvoir plonger sans danger, et donc il fallait bien connaître le lieu. Socrate ne pensait assurément pas au Mexique, mais c'est l'image qu'il prend. Un plongeur, il est plus fort quand il connaît le risque, et il est en fait courageux parce qu'il sait mesurer le danger. Quelqu'un qui se jetterait dans l'eau sans savoir, ne serait pas vraiment courageux. Je ne sais pas si vous vous souvenez où se trouve vraiment le courage, c'est important d'avoir un petit peu le souvenir de ces choses-là pour comprendre pourquoi quelqu'un qui est vraiment ignorant n'est pas non plus vraiment fort. Ce qui n'est pas évident au premier abord. Autant la sagesse, la justice paraissent davantage liées entre elles, autant pour l'ignorance et la force, les liens ne paraissent pas aussi directs même si c'est la réalité. D'où l'utilité du raisonnement de Socrate et de Platon, de montrer, de rendre évident ce qui ne l'est pas, à savoir qu'il n'y a pas vraiment de force dans l'ignorance. C'est le propre de la philosophie de faire comprendre le bien fondé des distinctions, ce qui convient vraiment à une chose et ce qui ne le convient pas et pourquoi. C'est là l'utilité, entre autres, d'une saine philosophie. Il a été dit en effet que l'injustice est plus forte et plus puissante que la justice.

Mais maintenant si la justice est sagesse et vertu, il apparaitra aisément, je pense, qu'elle est plus forte que l'injustice, puisque l'injustice est ignorance, personne ne peut encore l'ignorer, pourtant ce n’est pas d’une manière aussi simple, Thrasymaque, que je désire envisager la chose, mais du point de vue suivant.

- N'existe-t-il pas, dis moi, des cité injuste qui tente d'asservir ou qui ait asservi injustement d'autres cités, tenant un grand nombre d'entre-elles en esclavage ?

- Assurément, répondit-il, et c'est ainsi qu'agira la meilleure cité, la plus parfaitement injuste.

- Je sais que c'est là, dit Socrate, ta thèse, mais à ce propos je considère ce point : est-ce qu'une cité qui se rendrait maîtresse d’une autre cité le pourra faire sans la justice ou sera obligée d'y avoir recours ?

Attention la question est importante. Et il faut tenir compte du contexte politique de l’époque de Platon, et se souvenir que dans son système de pensée, Platon a résisté aux prétentions impérialistes des politiciens de son temps. Souvenez-vous du moment historique précis : Socrate a été le précepteur de Platon, Platon d’Aristote, et Aristote de qui ? d' Alexandre. Voyez qu’Alexandre n'a été ni le premier ni le dernier des Grecs à avoir cette visée expansionniste, quoiqu'Alexandre voulait étendre l’influence grecque dans un but de civilisation. Il voulait conquérir les peuples mais sans les asservir. Voyez la question qui est posée ici par Socrate, avec des conséquences importantes du point de vue de la philosophie politique, en général. Est-ce qu’une guerre de conquête peut-être légitime ou elle toujours injuste ? Vraie question, mais la réponse n’est pas si simple que ça, car si la guerre est perdue, elle est toujours injuste. C’est un sujet complexe, parce que certains sont convaincus que seule est juste la guerre défensive, mais est-ce vraiment le cas ?

Voyez toutes les questions pertinentes qu'il soulève, c’est dommage que cet homme soit si méconnu, il rendrait de tels services et dans tous les domaines, parce qu’il va au fond des choses. Je le dis pour éveiller votre attention et vous donner envie de persévérer dans l’étude de cet ouvrage qui va nous prendre du temps, mais je vous garantis que ce ne sera pas du temps perdu.

Je reprends : j’aime beaucoup cette manière de raisonner, c’est très progressif, tout à fait pédagogique. Voyez à quel point Socrate est courtois : si dans nos discussions nous étions aussi courtois, on en retirerait beaucoup plus de profit, même sur les sujets les plus polémiques. Admirez cette manière de faire, ne pas se laisser échauffer par ses convictions, savoir écouter même si on n'est pas d’accord, c’est comme ça qu’on peut avancer si on veut vraiment avoir une connaissance plus juste des choses, et il ne faut pas se laisser comme Thrasymaque emporter jusqu’à rougir, ou bien pour employer la métaphore, je ne sais pas si vous vous en souvenez, Socrate dit à Thrasymaque :" Je ne m’aventurerai pas à tondre un lion," et Thrasymaque lui répond : "C’est pourtant ce que vous avez tenté de faire". Thrasymaque n’était pas dans de très bonnes dispositions, mais c’est le réflexe de la plupart d’entre-nous : nous tenons tellement à notre point de vue, nous sommes si jaloux de ce que nous pensons être La vérité que nous nous comportons comme un lion, on rugit et on rougit, les deux en même temps.

- Mais fais-moi la grâce de répondre encore à ceci : crois-tu qu’une cité, armée, bande de brigands, ou de voleurs ou de toute autre société, qui poursuit un but injuste...

Notez bien l’énumération, elle est assez intéressante : une cité, une armée, une bande de brigands, l'ordre n’est pas choisi comme ça au hasard. Non vers la progression, mais plutôt vers la descente, cité, armée ? bande de brigands, ou de voleurs ou toute autre société qui poursuit en commun un but injuste. Remarquez au passage, la méthode philosophique sous-jacente : il s’agit d’un sujet qui poursuit un but, mais il ne faut pas s'en tenir à l’identité du sujet, le propos de la philosophie étant de déduire un principe général à partir de cas concrets. C’est ce qui se passe ici, un sujet qui poursuit un but, sujet collectif en premier lieu et cela a un sens, vous allez comprendre plus loin pourquoi.

... pourrait mener à bien quelque entreprise si ses membres violaient entre eux les règles de la justice.

Voilà la question : est-ce qu’un sujet quelconque, un sujet collectif, pourrait faire quoi que ce soit dans un but injuste ? C’est à ça qu’il faut prêter attention parce qu’une lecture rapide risque de vous faire passer à côté du raisonnement. Notez bien que ce but est injuste, mais il ne pourrait pas être atteint, cet objectif, si les membres de la communauté en question n’observaient pas certaines règles justes. Voyez le paradoxe : même dans l’injustice, un minimum de justice est nécessaire. Souvenez-vous de la définition générale de la justice : rendre à chacun ce qu’il lui est dû. Et donc, quand on a une entreprise, si on veut faire un coup (dans le cas de brigands), il faut respecter par exemple le secret. D’ailleurs dans la pègre, il y a des règles, et c’est une forme de justice. C’est cela que Platon veut illustrer.

3. 

La finalité de l’État

La finalité de l’État n’est pas la finalité ultime des sociétés et des individus. Considérer que l’État a à charge de procurer la fin dernière la plus parfaite à l’humanité, c’est complètement faux. L’État n’a aucune raison de procurer à l’homme la perfection finale, il n’y a que Dieu qui puisse le faire. C’est la raison pour laquelle il peut exister des "États idolâtriques", parce qu’on veut obtenir de lui quelque chose qu’il est dans l'incapacite de donner, à savoir une perspective d'absolu, il n’y a que Dieu pour cela.

 

Le bien commun de l’État : assurer la paix aux membres de la société

Quelle est la fonction de l’État, quel type de bien doit-il assurer aux membres de la société ? La paix. Or, qu’est-ce que la paix ? Je cite Saint-Augustin qui en donne la meilleure définition : c’est la tranquillité dans l’ordre. Voilà le rôle de l’État, et c'est tout. Rendre la vie des citoyens aussi harmonieuse que possible, mais avec ses limites. Et dans cette organisation, comme l’État ne peut pas tout résoudre, il est nécessaire de tolérer certains maux. On ne peut pas complètement éradiquer le mal, Dieu le peut et il ne le veut pas... Il y a une raison à cette permission donnée à l'existence du mal. Toutes proportions gardées, un État bien gouverné doit tenir compte des difficultés et s’y adapter, question de proportions. C’est pour cette raison que la politique est un art éminemment pratique, mais ce qui est redoutable avec certains politiciens, c’est l’idéologie. Les idéologues sont encore pires que les corrompus.

 

L’idéologie et la corruption

Un bon exemple nous est donné à l’époque révolutionnaire : entre Danton et Robespierre, il n’y a pas photo comme on dit. Robespierre était bien plus redoutable que Danton, parce que Danton, du fait de sa corruption, en est venu à combattre la terreur, par intérêt. Pourtant, il en était l'inspirateur, c’est lui qui a inventé le tribunal révolutionnaire. Mais il a été victime de son œuvre, il a été tellement dégouté par ce qui s'en est suivi, qu’il en est venu à vouloir freiner la terreur. Vous voyez comment la corruption l’a amené à avoir finalement une position plus humaine que la dureté de Robespierre qui était lui, incorruptible.

- Mais donc s’il les observaient par rapport aux injustes, au but injuste, ne sera-t-il pas mieux ?
Certainement, que cela soit, dit-il, afin que je n'ai point de différences avec toi. L'injustice fait naître entre les hommes des dissensions, des haines et des luttes, tandis que la justice entretient la concorde et l'amitié.

C’est quelque chose d’inhérent à l’injustice : elle produit la haine, alors que la justice au contraire facilite l’amitié. C’était la devise de Pie X, par rapport à la paix « Opus justicæ pax » : la paix est l’œuvre de la justice. Le but d’un homme politique est de faire en sorte que les citoyens puissent être amis entre eux. C’est pour ça que le Christianisme, quand il est vraiment expliqué, loin de nous détourner de la finalité politique, y contribue. Un bon chrétien est un bon citoyen, et s’il est moins bon dans sa foi, il sera aussi moins bon dans sa cité, mais si vous lisez Saint Paul ou l’Évangile, ça apparait très clairement. Saint Paul : "Autant que cela est en vous, soyez en paix avec tous les hommes, et faites le bien à tous, à commencer par ceux de votre maison", ici « dominai dei fidéi », difficile à traduire en français : de la même maison dans la foi. C’est par rapport à l’Église, quand on prie ensemble, quand on se réunit pour prier ensemble, on dirait avec anachronisme, que l’on est "de la même paroisse", c’est là qui faut s’exercer en premier, avec ses voisins, et c’est pour ça que le Christ dit « aimer son prochain ». Parce que « aimer les hommes », c'est trop abstrait, et c’est pour ça que le Christ parle de « son prochain ». Alors il ne faut pas faire comme les pharisiens qui disent : qui est mon prochain ? Littéralement, c’est celui qui est à côté de moi, voilà qui est mon prochain. Et plus encore, celui qui est dans le besoin.

- Que cela doit, donc, dit-il, afin que je n'aie point de différend avec toi.
- Tu te conduis fort bien, excellent homme. Mais réponds à cette question : si c'est le propre de l'injustice d'engendrer la haine partout où elle se trouve, par exemple chez des hommes libres des esclaves, ne fera-t-elle pas qu’ils se haïssent, se querellent entre eux, et soient impuissant à rien entreprendre en commun ?
Thrasymaque consent : sans doute

Voyez, et cela éclaire ce qui est dit plus haut, pour que même les hommes injustes arrivent à réaliser quoi que ce soit, il faut un minimum de vertu, s’ils n'étaient qu'injustes, ils ne pourraient absolument rien faire.

 

Le mal

D’ailleurs, du point de vue métaphysique, c’est très fort comme idée : le mal pur n’existe pas, puisque le mal est une privation. Le mal parasite le bien, c’est pour ça qu’il est insaisissable, parce que par lui-même il n’existe pas. C’est quelque chose de très beau en même temps de marquer la supériorité du bien sur le mal, on ne peut pas les mettre tous les deux sur le même plan, même si le mal s’oppose au bien, le bien est toujours supérieur au mal. C’est pour cela, d’ailleurs que c’est très difficile quand on a à parler au niveau de la fin entre le bien et le mal. Pour qu’un homme arrive à la vie éternelle, il faut une cause efficiente proportionnée, cette cause ne peut pas être autre que Dieu, Dieu seul peut le faire. C’est la grâce qui fait que quelqu’un est sauvé, Dieu est la cause efficiente de la fin efficiente heureuse de l’homme, de tout homme. Pourtant le contraire n’est pas vrai, Dieu n’est pas responsable de la perte de quoi que ce soit ; voyez comme il n’y a pas de symétrie, la prédestination est œuvre de bien et non de mal.

 

Le mal par rapport au bien - cause efficiente, cause déficiente

C’est une autre conséquence d’un problème qui théologiquement est très difficile à concevoir, mais la difficulté vient du mal, qui n’existe que par rapport au bien. Pour le mal, il faut une cause déficiente, et donc pour que la fin mauvaise de l’homme trouve une explication, il faut nécessairement avoir recours à une cause autre que Dieu, puisque Dieu ne peut pas être une cause déficiente. Comme il s’agit de l’homme, si quelqu’un se perd, il en porte seul la responsabilité, et ces conséquences, elles sont tout à fait dans la ligne de la pensée de Platon. Je le dis beaucoup dans mes prédications : certains sont convaincus qu’on peut vivre pendant des années n’importe comment et qu’on peut se sauver facilement, non. Je serais pieux quand je serais vieux, non. On est pas comme le bon vin, on ne se bonifie pas en vieillissant, au contraire, si on ne fait rien, on s’avilit en vieillissant, car ce sont les défauts qui prennent le dessus et on peut mourir comme ça. Une loi que je rappelle de temps en temps : ordinairement on meurt comme on vit, vous voyez, c’est une loi, aussi forte qu’un axiome mathématique. Si ordinairement on vit dans le péché mortel, on risque très fortement de mourir dans le péché mortel. Il y a des exceptions, des miracles de la grâce.

4. - Et si, merveilleux ami, l'injustice apparait chez un seul homme, perdra-t-elle son pouvoir ou le gardera-t-elle intacte ?

Souvenez-vous de l'enchainement dans les raisonnements, le propre de l'injustice c'est d'engendrer la haine, cette capacité de l'injustice, s'accomplit, se réalise, même par rapport à l'homme tout seul. Question importante, parce qu'on pourrait penser,dans une approche superficielle, que la justice est une vertu qui concerne uniquement nos rapports avec autrui, et pas avec nous-même. C'est pas la conception que Socrate et Platon ont de la justice et de l'injustice. L'injustice, le propre de l'injustice, peut importe le sujet, que ce soit un individu ou un sujet collectif, c'est toujours de produire les mêmes effets.Voyez l'affinité avec l'Evangile ; le Christ nous dit : « si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux », parce que la justice fait partie de la vertu et donc même par rapport à soi-même, elle produit toujours les mêmes effets et garde ses propriétés intactes.

- Qu’elle le garde intact ! concéda-t-il.

Même Thrasymaque le reconnaît, c'est dire...

Donc, ne semble-t-elle pas posséder le pouvoir, en quelque sujet qu'elle apparaissent : cité, tribu, armée ou société quelconque, de rendre d’abord ce sujet incapable d'agir en accord avec lui-même ?

C'est très important parce que c'est la raison pour laquelle l'injustice rend incapable d'agir d'une manière efficace. Parce qu'elle rend le sujet incapable d'agir en accord avec lui-même. Souvenez-vous ce qui est dit à propos de Saint Basile, il était toujours enveloppé en lui-même, je ne me souviens plus du texte en grec, c'est très fort, peut-être « regard intérieur », et le contraire est d'être « hors de soi », phénomène produit par l'injustice, l'injustice produit cet effet d'être en désaccord d'être non accordé, voyez la métaphore est très forte. Et vous savez que, pour les Grecs, le manque d'accord, le défaut d'harmonie était fondamental, le comble du mal étant d'être en désaccord avec soi-même. Quelle réflexion élevée chez ces philosophes, c'est quand même magnifique, voyez à quel point il y a une affinité entre la pensée de Socrate et celle de l'Evangile !

à cause des dissensions et des différends qu'elle excite, ensuite de la faire l'ennemi de lui-même, de son contraire et du juste ?
- Oui, mais mon cher, les dieux ne sont-ils pas justes ?
- Soit ! dit-il.
Donc, des dieux aussi, l'injuste sera l'ennemi, Thrasymaque, et le juste l'ami.

Vous voyez la conséquence, l'homme injuste sera ennemi de lui-même, de son contraire, et même de Dieu. C'est exprès que j'emploie un anachronisme, Socrate braque dessus comme un projecteur qui éclaire la noirceur de ce vice de l'injustice, il l'a fait ressortir, c'est comme un clair obscur, pour mieux faire ressortir, à quel point c'est quelque chose de complètement détestable. Mais voyez, tout l'art didactique de Socrate et de Platon, puisque Thrasymaque, qui faisait l'apologie d'une chose aussi horrible, en convient finalement. Comment peut-on arriver à faire l'apologie de l'injustice alors que c'est quelque chose qui rend l'homme ennemi de lui-même, des autres et des dieux ? Quoi de plus terrible que cela, il dit des dieux au pluriel parce que c'est un païen impeccable, mais un chrétien peut comprendre cela en le transposant. L'homme injuste est l'ennemi de Dieu, du vrai Dieu, d'ailleurs si vous lisez l'Ecriture, c'est un letmotiv qui revient continuellement. Je ne prends que le Psaume qu'on récite au début de la messe : « ad homine iniquo et doloso erue me », ce qui se traduit par « homme perfide et pervers ». Je cite cela parce que, comme je le dis souvent, l'homme injuste est détestable aux yeux de Dieu : Il lui offre sa miséricorde, mais en tant que tel il est odieux, et là encore, je fais une petite digression magnifique. Saint Jean Chrysostome, qui connaissait très bien la pensée de Platon, donne au Christ un titre qui est magnifique, qu’on retrouve souvent chez lui, il parle du Christ en l'appelant : "le vrai ami des hommes". Parce que l'homme méchant est ennemi de lui-même. Mais si l’homme veut se réconcilier avec lui-même, le moyen le plus efficace pour le faire, c'est de passer par le Christ, cela nous permet non seulement de nous réconcilier avec Dieu, mais même avec nous-mêmes, et c'est en cela que c'est magnifique. On voit là encore l'affinité de la pensée de Socrate avec la Révélation, ce qui explique pourquoi les Pères avaient une telle prédilection pour la pensée de Platon.

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."