Saint Grégoire Le Grand

Sa vie et son oeuvre

1. « Consul Dei — Consul de Dieu » : cette épitaphe de Grégoire le Grand, dans la basilique Saint-Pierre de Rome, définit, avec une saisissante concision, la double fonction publique et ecclésiale que ce pape a été amené à assumer, en réponse aux exigences de son temps, et dont il s'est acquitté de façon si magistrale qu'elle lui a valu le titre de « Grand », très rare dans l'histoire de l'Église, et qu'il prend place, avec Ambroise, Jérôme et Augustin, parmi les « quatre grands docteurs de l'Église d'Occident ».

Il est né vers 540, à Rome, d'une famille patricienne apparentée aux Aniciens (Boèce), qui occupait traditionnellement des fonctions publiques en même temps qu'elle faisait preuve de piété ecclésiale. Deux membres de sa famille avaient déjà été papes (Félix III 483-492 et Agapet 535-536), son père avait été regionarius (sans doute une fonction dans l'administration papale), trois de ses tantes étaient religieuses. Grégoire bénéficia d'une solide formation « classique », manifestement encore accessible, comme en témoignent ses écrits, dans la Rome du VIème siècle, et, conformément à La tradition familiale, il entama le cursus honorum. En 572/573, il était praefectus urbi, le plus haut fonctionnaire de l'administration civile de Rome, ce qui supposait de grandes connaissances et une grande expérience dans ce domaine, qui lui seront des plus utiles plus tard, quand il sera pape. En 574, il mit toutefois fin à sa carrière publique et se retira — dans la ligne de la tradition très appréciée depuis les Cappadociens et suivie jusqu'à Cassiodore — dans une communauté monastique installée dans le palais familial du Caelius, qu'il transforma en monastère dédié à saint André, sans toutefois en être l'abbé. Il fonda six autres monastères en Sivile, toujours situés dans des propriétés familiales.
Dans le monastère de Grégoire régnait certainement un esprit bénédictin : là il lit la Règle de Benoît, qu'il tient en très haute estime, ainsi qu'en témoignent les Dialogues, sans toutefois l'imposer formellement. Grégoire occupa ses années au monastère à une étude approfondie de la Bible et des Pères (Jérôme, Augustin, Benoît, Jean Cassien), complétant ainsi sa formation profane par une formation théologique tout aussi solide, qui lui sera précieuse plus tard, dans l'exercice de ses fonctions.
Pas plus qu'à Basile le Grand et à Augustin, il ne lui sera donné de terminer ses jours dans la retraite monastique, car la hiérarchie ecclésiastique avait un besoin urgent de ses capacités. Il aspira pourtant toute sa vie, mais en vain, à quitter la nécessaire vita activa pour retrouver la vita contemplativa monastique. Envoyé à Constantinople par le pape Benoit Ier (575-579) comme ambassadeur auprès de l'empereur et ordonné diacre à cet effet, il noue de nombreux contacts dans la capitale impériale. Le 3 septembre 590, il est intronisé pape, il le restera 14 ans jusqu'à sa mort, malgré une sante déficiente qui le faisait rester alité le plus clair de son temps...

Le nombre des tâches accomplies par Grégoire est immense.
1. Réorganisation de la curie romaine et de toute l'administration des possessions de l'Église romaine (Patrimonium Petri) qui s'étendaient jusqu'en Campanie, en Sicile, en Sardaigne, en Afrique du Nord, en Gaule et en Dalmatie. C'est de là que provenait l'argent principalement utilisé pour les besoins des pauvres, notamment des réfugiés dont le nombre allait croissant avec les avancées des Lombards. Il mit le plus grand soin à amender la conduite du clergé, à veiller au choix régulier des évêques, à réorganiser les évêchés et à encourager la pastorale, en convoquant des synodes et en inculquant la juridiction correspondante, conformément aux directives qu'il avait lui-même rédigées dans la Regula pastoralis. Par ailleurs, depuis le IVème siècle, mais surtout depuis la législation de l'empereur Justinien (527-565), incombaient aux évêques, et tout particulièrement à l'évêque de Rome, des fonctions juridiques, et ils étaient l'instance d'appel par rapport aux institutions civiles.
2. Les relations politiques et ecclésiastiques avec la Rome d'Orient sous les empereurs Maurice (582-602) et Phocas (602-610) se développèrent sans grand problèmes sous le pontificat de Grégoire, en raison aussi, certainement, des bons contacts qu'il avait établis au temps où il était apocrisiaire. En deux occasions seulement les tensions furent sérieuses : à propos des efforts de Grégoire en vue de la paix avec les Lombards et vers 595, quand Jean, le patriarche de Constantinople, prit officiellement le titre d'oikomenikos(du monde entier), titre que le patriarche de Constantinople porte toujours et qui, aux yeux de Grégoire, était usurpé et empiétait sur son propre primat. En signe de modestie il prit, de son côté, le titre de servus servorum Dei que les papes portent également jusqu'à nos jours.
3. L'avance des Lombards en Italie représentait le problème le plus urgent, pour la politique comme pour l'Eglise ; la plupart étaient encore païens, les autres, minoritaires, dont les rois, étant chrétiens ariens. Seule la reine Théodelinde (589-627/628), avec qui Grégoire correspondait, confessa la vraie foi catholique. Toute la défense et l'approvisionnement de Rome incombaient à Grégoire : comprenant que Byzance n'était pas en état d'apporter une aide efficace, il s'efforçait, pour soulager la population, d'aboutir à une entente pacifique avec les Lombards, ce qui lui valut une violente opposition de la part de l'exarchat de Ravenne.
4. L'activité de Grégoire comme patriarche de toute l'Église de l'ancien Empire romain d'Occident est surtout marquée par l'envoi de missionnaires en Bretagne, qui, depuis presque deux cents ans (407) n'était plus sous la juridiction de Rome, et où toute trace d'anciennes missions avait pratiquement disparu.

La santé de Grégoire était déficiente tout au long de sa vie, et il meurt le 12 mars 604.

2. 

Son oeuvre

Homélies sur l'Evangile

Ce sont des prédications, quarante homélies, prononcées entre 590 et 593 et destinées à la masse des fidèles donc assez simples et prononcées lors de la messe. Grégoire estimait que l'un des premiers devoirs de l'évêque était de commenter l'Evangile lu à la messe. C'est souvent son secrétaire qui les lisait car les crises d'estomac de Grégoire le rendaient aphone.

Homélies sur Ezéchiel

22 homélies en tout, rédigées pour un public de moines, elles constituent un véritable traité de la contemplation.

Les Dialogues

Ils traitent de la vie et des miracles des saints italiens, sous la forme d'un dialogue entre la pape Grégoire et son jeune (et ingénu) diacre Pierre. Des quatre livres qui composent les Dialogues, le deuxième est entièrement consacré à Saint Benoît en qui "réside l'esprit de tous les justes".

Expositions sur le livre des Rois et le Cantique des Cantiques

Leur authenticité, longtemps contestée est aujourd'hui établie.

Les Moralia sur Job

Il s'agit d'une série de conférences monastiques données à des moines de Constantinople alors qu'il était apocrisiaire (nonce) dans cette ville. C'est l'ouvrage le plus long de toute son oeuvre.

Selon la triple signification de l'Ecriture (sens littéral, sens allégorique et sens moral), Job représente la personne historique, frappée par la souffrance et mise à l'épreuve mais allégoriquement il représente le Christ et son corps, l'Eglise, et moralement l'homme et sa détresse. Le chemin de l'homme à Dieu conduit d'abord à travers les tentations du démon à la connaissance de soi-même qui engendre l'humilité, la pureté du coeur, la crainte de Dieu et la contrition, rendant ainsi efficace l'action salvifique du Christ. S'il doit beaucoup à sa lecture de saint Augustin, il accorde une place plus grande à la libre volonté sur la grâce.

La Regula Pastoralis

Elle est l'équivalent pour le clergé séculier de la Règle de saint Benoît pour les moines. L'évêque Jean de Ravenne reprochait à Grégoire d'avoir voulu se dérober à la charge d'évêque de Rome. Il justifie ainsi dans ce livre ses hésitations à accepter la charge épiscopale, un peu à la manière d'un saint Grégoire de Naziance ou Jean Chrysostome. Les 11 chapitres de la première partie traitent de la difficulté de la fonction de pasteur et des conditions que doivent remplir ceux qui sont appelés à cette charge. Les chapitres de la seconde partie exposent les qualités de caractère et de pureté de vie personnelle et la conduite exemplaire, le don du discernement, la sagesse dans le jugement à l'égard de ceux qui lui sont confiés. Les 40 chapitres de la troisième partie concernent le sujet de l'évangélisation : comment s'adresser aux différents groupes hommes et femmes, jeunes et vieux..

Les lettres

En tout 868 lettres dans lesquelles il expose principalement son oeuvre de gouvernement de l'Eglise, sa théologie morale.

La doctrine de Grégoire Le Grand

Il y a trois catégories de chrétiens : les personnes mariées (conjugati), les moines (continentes) et les clercs (praedicatiores). Ils se distinguent par le degré de perfection de leur état. La vie des moines est contemplative, ils recherchent le quies (l'ésychasme oriental) dans la solitude alors que les clercs sont au service des autres ; leur vie est mixte, "contemplative mais qui déborde en action". C'est la vie la plus parfaite, celle que le Christ nous a montrée. Une vie entièrement active ne peut se concevoir, toute vie chrétienne doit être contemplative. Une vie entièrement contemplative peut se concevoir : elle anticipe "simplement" la vie de l'au-delà. Mais la faiblesse humaine ne permet pas d'y demeurer.

Ne pouvant dans cette vie rester longtemps dans la divine contemplation, ils ressemblent aux sauterelles après le saut qu'ils ont fait, ils se reçoivent dans leur chute et retournent aux exigences de la vie active... Ils passent leur vie comme des sauterelles à prendre leur essor, puis à retomber, s'efforçant de ne jamais perdre de vue les réalités les plus élevées, ils sont rejetés sur eux-mêmes par le poids de leur nature corruptible. (Moralia).

Le désir de Dieu suppose une purification des désirs :

L'absence des délices corporels attise en nous un violent désir, mais leur jouissance pour qui s'en nourrit, tourne immédiatement en dégoût pour cause de sasiété.
L'absence des délices spirituels au contraire provoque le dégoût et leur possession éveille le désir. Plus on en mange, plus on a faim, et plus on a faim, plus on s'en nourrit.

Durant la prière, nous devons être emplis de ce désir, sinon cela ne sert à rien :

Si nous demandons la vie éternelle du bout des lèvres, mais que nous ne la désirons pas du fond du coeur, nous nous taisons, malgré notre clameur. C'est dans le désir que se trouve cette secrète clameur qui ne parvient pas aux oreilles humaines mais qui remplit l'ouïe du Créateur.

Devant Dieu, l'âme se simplifie, elle se réjouit de sa pauvreté intérieure, "s'endort à tout le reste". Dieu est simple, il est tout ce qu'il a :

Il a l'éternité, mais c'est lui-même qui est l'éternité. Il a la lumière, mais c'est lui-même qui est sa propre lumière. Il a l'éclat, mais c'est lui-même qui est son propre éclat. (Moralia).

Mais la contemplation passe par la Médiation du Christ. Le Christ nous illumine. Dans le Christ incarné, la lumière du Verbe se dissimule comme dans un vase de terre, mais c'est afin de ne pas nous éblouir. C'est dans le Christ que s'opère le passage du visible à l'invisible, de l'extérieur à l'intérieur, de l'humanité à la divinité. Les quatre vivants, souvent représentés aux portails des églises, sont des animaux allégoriques qui désignent à la fois :

  • les quatre évangélistes
  • les quatre évangiles
  • les quatre mystères de la vie du Christ
  • les quatre démarches de la vie chrétienne

L'Ecriture sainte est pour nous un miroir : nous y découvrons notre laideur, notre beauté, notre progrès et notre déchéance. Plus on médite l'Ecriture, plus on l'aime :

Elle n'est ni fermée à en être décourageante, ni accessible à en devenir banale. Plus on la fréquente, moins on s'en lasse, plus on la médite, plus on l'aime.

L'Ecriture est un chant dans la nuit (Carmen in nocte).

Le chant dans la nuit, c'est la joie dans l'épreuve puisque même affligés par les tribulations, nous goûtons déjà par l'espérance les joies de l'éternité. C'est ce chant dans la nuit que célébrait Paul : "Ayez la joie dans l'espérance, la constance dans la tribulation" (Rom.12,12)

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."