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Tertullien

1. Le premier écrivain chrétien de langue latine que nous connaissions, Quintus Septimus Florens Tertullianus, a laissé une oeuvre considérable dont seulement une petite partie s'est perdue au fil des siècles. Nous savons cependant relativement peu de choses sur sa vie. Ses écrits sont pauvres en éléments autobiographiques et Jérôme lui-même, dans son ouvrage d'histoire littéraire, De viris illustribus, n'en sait guère plus.

Tertullien est né à Carthage vers 160, dans une famille païenne. Son père était officier de l'armée romaine, ce qui lui valait considération et aisance financière. Il veilla à assurer une bonne formation à son fils, dont les oeuvres témoignent d'une maîtrise remarquable de la rhétorique et de la langue grecque, ainsi que de connaissances juridiques.

On pense communément qu'il exerça à Rome le métier d'avocat, on ne peut douter qu'il fit du moins de nombreux séjours à Rome car il y était très renommé. Sa conversion (et donc son baptême) date des environs de l'an 193. Il aurait eu alors 38 ans, il se fixa à partir de ce moment à Carthage. Il était certainement marié (ses œuvres en font foi) mais était-il prêtre ? Oui, au dire de saint Jérôme. Le fait est mis en doute de nos jours : il ne semble pas qu'il ait écrit ou prononcé des homélies, des œuvres pastorales, des commentaires d'Ecriture.

En l'an 207, il passe au montanisme Le montanisme était né en Asie mineure, en Phrygie, vers l'an 72. Il prétendait faire passer l'Eglise de l'enfance à l'âge adulte. Il attendait comme imminente la venue du Royaume de Dieu et les montanistes recherchaient les manifestations de l'Esprit : visions, extases, don de prophétie. Ils se voulaient livrés aux charismes. Tout n'était pas à condamner dans ce mouvement qui cherchait à purifier l'Eglise et à former des « spirituels » : son idéal très rigoureux et exigeant avait tout pour séduire l'ardent Tertullien. Mais les « spirituels » s'opposèrent à la hiérarchie et condamnés par elle, ils s'en séparèrent. Lorsque à la suite de l'évêque de Rome, l'évêque de Carthage condamna le mouvement, Tertullien choisit de rester fidèle à sa communauté montaniste. C'était choisir le schisme ! Il n'est pas possible de fixer la date de la mort de Tertullien. D'après Jérôme, il a vécu « ad decrepitam aetatem », ce qui laisserait entendre qu'il a au moins atteint 63 ans.On suppose que sa dernière oeuvre, le traité De pudicitia, sur la pudeur, fut écrite vers 220, en tout cas sous le pontificat du pape Calliste. C'est donc après cette date que Tertullien mourut.

Saint Augustin au début du Vème siècle ramena à l'Eglise des tertullianistes, il semble donc bien que Tertullien aurait lui-même groupé autour de lui des adeptes. Dans la décennie suivante, il rédige une vingtaine d'écrits : écrits apologétiques contre les païens et les juifs, écrits dogmatiques et polémiques contre les gnostiques et d'autres hérétiques, ainsi que des oeuvres pratiques et ascétiques sur les spectacles, la prière, la pénitence, le baptême, etc.

Tertullien passionné et plein de fougue possède une personnalité exceptionnelle. Son intelligence est supérieure et nourrie par une forte érudition : philosophie, droit, littérature, médecine même... Mais n'y a-t-il pas quelque chose de tragique à constater que les qualités si profondes de Tertullien sont desservies par ses défauts, rançon de son tempérament fougueux !

2. 

Son Oeuvre

Le désir du martyre dévore Tertullien qui veut une Eglise sainte jusqu'à l'héroïsme et s'indigne avec véhémence devant toute lâcheté. Il est probable que ce fut l'héroïsme des chrétiens persécutés qui fut à l'origine de la conversion de Tertullien déçu par ailleurs devant le scepticisme et les fluctuations des philosophes païens :

Chacun en face de la constance (des martyrs) se sent pour ainsi dire saisi par une inquiétude. Il désire ardemment en chercher la cause et, dès qu'il a connu la vérité, il l'embrasse lui-même aussitôt.

Tertullien est le premier à reconnaître ses faiblesses et surtout sa principale faiblesse : l'impatience. Ce n'est pas par hasard mais c'est avec une douloureuse nostalgie qu'il écrit un traité sur la patience : il s'y compare lui-même à un malade qui parle de la santé.

Son talent est incomparable et sa langue - la langue latine - somptueuse. Il écrit des phrases courtes, haletantes, avec vivacité, jonglant avec les antithèses, les jeux de mots, ne réussissant jamais à nous ennuyer, mais blessant sans pitié ses adversaires qui sont légion ! La polémique est son affaire et toujours, il demeure avocat, cherchant à réduire au silence tout adversaire même s'il doit parfois renoncer à le persuader Il reste certes, et c'est d'ailleurs une qualité, tributaire des traditions littéraires de son temps mais tout s'anime sous sa verve mordante.

1. Les écrits apologétiques

Ad nationes (Aux païens), vers 197 L'Ad nationes est une belle apologie du Dieu unique. La notion même de Dieu y est approfondie.Tandis que Tertullien critique sévèrement le paganisme, il défend avec amour le christianisme :

Vos sentences ne contiennent rien sinon qu'un tel s'est avoué chrétien, ce n'est pas là le nom d'un crime ! C'est le crime d'un nom !

Apologeticum (l'Apologétique), fin de l'année 197
Cet écrit est la plus importante des oeuvres de Tertullien et le chef d'oeuvre de l'apologétique chrétienne. Il est d'ailleurs une refonte de l'Ad Nationes, comme une nouvelle édition enrichie, des phrases nombreuses en sont textuellement reprises. Il constitue une excellente présentation du christianisme et aussi un témoin de l'histoire du temps, nous y lisons par exemple les terribles calomnies dont les chrétiens étaient victimes : infanticides sacramentels, etc...

Tertullien réclame pour tous la liberté de religion :

Prenez garde que ce ne soit déjà un crime d'irréligion que d'ôter aux hommes la liberté de religion et de leur interdire le choix de la divinité c'est-à-dire de ne pas permettre d'honorer qui je veux honorer pour me forcer d'honorer qui je ne veux pas honorer. Il n'est personne qui veuille des hommages forcés, pas même un homme.

Voici la belle phrase souvent citée : semen est sanguis christianorum :

Nous devenons plus nombreux, chaque fois que vous nous moissonnez. Le sang des chrétiens est une semence. Quand vous nous condamnez, Dieu nous acquitte.

L'Apologeticum utilise donc la méthode apologétique habituelle pour apporter une réponse systématique à toutes les attaques courantes à l'époque contre les chrétiens : la haine du nomen christianum, les accusations de crimes, les lois antichrétiennes, l'athéisme, le crime de lèse-majesté, le fait de nuire à l'État en refusant les sacrifices. Après avoir réfuté toutes ces accusations, Tertullien met en lumière le rôle positif du chrétien comme citoyen de l'État, et la supériorité de l'unique vrai Dieu et de sa religion sur toutes les autres « philosophies », entendues au sens d'instructions visant une vie droite.

Nous vivons avec vous, nous avons même nourriture, même vêtement, même genre de vie. Nous ne sommes pas des brahmanes ou des gymnosophistes de l'Inde. Nous fréquentons votre forum, votre marché, vos bains, vos hôtelleries, vos foires. Avec vous, nous naviguons, nous servons comme soldats, nous travaillons la terre, nous faisons le commerce, nous échangons le produit de notre travail.

A la question de savoir s'il les chrétiens contribuables devaient pourvoir à l'entretien des temples, il répond par la négative, mais il remarque toutefois que la recette ainsi perdue pour le trésor impérial est sans commune mesure avec le montant des pertes résultant des fraudes fiscales, et des fausses déclarations courantes chez les païens...

Ad Scapulam (A Scapula) fin 212

Cet écrit est une lettre ouverte à Scapula, le proconsul d'Afrique, qui avait livré des chrétiens aux bêtes et en avait fait périr sur les bûchers. Tertullien le menace du châtiment divin, l'éclipse totale de soleil du 14 août 212 est d'ailleurs un signe de la colère divine... Tertullien exhorte Scapula à suivre l'exemple de magistrats plus justes et il réclame une nouvelle fois la liberté de religion :

Nous ne voudrions pas t'effrayer, nous qui ne connaissons pas la crainte, mais nous voudrions sauver tous les hommes, en les conjurant de ne pas lutter avec Dieu. Cette « secte » (le christianisme) ne périra pas. Tu le sais, elle grandit d'autant plus qu'elle semble être anéantie. C'est un droit de l'homme, un privilège de sa nature que chacun puisse adorer selon ses propres convictions, la religion d'un homme ne nuit pas à un autre ni ne la sert. Il n'appartient certainement pas à la religion de contraindre la religion.

Adversus Judaeos (Contre les Juifs) entre 200 et 206

L'occasion de ce traité est une discussion (réelle ou supposée) entre un chrétien et un prosélyte juif, elle dura une journée entière et «la vérité en fut obscurcie comme par une sorte de nuage ». Tertullien s'inspire du Dialogue avec Tryphon de Justin. Il affirme que la loi mosaïque n'est pas nécessaire au salut car l'auteur de la Nouvelle Alliance, le prêtre du nouveau sacrifice, le gardien du sabbat éternel est venu. La loi de la justice doit céder la place à la loi de l'amour.

2. Les écrits de controverse

De praescriptione haereticorum (la prescription des hérétiques), vers 200

Tertullien aborde deux questions préliminaires (chap. I-XIV) : pourquoi y a-t-il des hérésies ? (I-V) et qu'est-ce que l'hérésie, en quoi consiste-t-elle ? (VI-XIV). Le Christ lui-même a déjà prédit les hérésies (Mt 7, 15 : « Gardez-vous des faux prophètes »), elles naissent de la philosophie (Col 2, 8 : « Veillez à ce que nul ne vous prenne au piège de la philosophie ») et d'une quête abusive de la vérité. En outre, le diable déforme la vérité. L'hérésie (du grec Capeatç, « choix ») choisit dans l'ensemble de la vérité uniquement ce qui lui convient, mais pour celui qui est ferme dans sa foi, elle n'est qu'une épreuve. La prescription des hérétiques est l'oeuvre d'un juriste. C'est aussi un vrai traité de l'hérésie définie dès l'abord comme un choix illégitime.
Tertullien développe donc ici une vraie thèse d'avocat : si quelqu'un a possédé un bien de façon continue et durant un temps assez long que fixe la loi, il peut user du droit de prescription. c'est-à-dire rejeter une cause sans même l'entendre. La prescription doit être consignée par écrit (prae-scribere), elle permet au défenseur d'arrêter le cours du procès. Or, l'objet du litige entre l'Eglise et l'hérétique est l'Ecriture. L'Ecriture est le bien propre de l'Eglise, elle a été écrite dans l'Eglise, pour l'Eglise.

Puisque c'est dans l'Ecriture que les hérétiques ont leur arsenal, il faut voir clairement à qui revient la propriété des Ecritures, de sorte que nul ne soit admis à en user qui n'ait aucun titre à ce privilège.

Un chrétien ne « choisit » pas, il reçoit la vérité transmise dans l'Eglise par les apôtres : Tertullien développe ici la thèse de la succession apostolique mise en lumière déjà par Saint Irénée :

Toute doctrine doit être préjugée fausse lorsqu'elle respire la contradiction avec la vérité des Eglises, des apôtres, du Christ et de Dieu. Notre garantie de vérité est notre communion avec les Eglises apostoliques.

Marcion, t'a donné le droit de faire le bûcheron dans mon bois ? Et toi, Valentin, comment oses-tu détourner mes sources ? D'où te vient ton audace, Apelle, à déplacer les bornes de mon champ ? Il est à moi, ce terrain, je le possède depuis toujours, je le possède avant vous, j'ai en mains les titres authentiques reçus des propriétaires eux-mêmes à qui le fonds a appartenu : je suis l'héritier des apôtres.

Il s'insurge aussi contre la pénétration de la philosophie païenne dans le christianisme, il proteste contre tout vagabondage intellectuel, il n'a que faire d'un christianisme stoïque, platonicien ou dialectique :

Misérable Aristote qui leur a enseigné la dialectique ! Quel rapport entre Athènes et Jérusalem ? Entre l'Académie et l'Eglise ? Entre les hérétiques et les chrétiens ? Gare à ceux qui profèrent un christianisme stoïcien, platonicien, dialecticien !

Adversus Marcionem (Contre Marcion) édition définitive en 211

C'est l'ouvrage le plus long de Tertullien, un chef d'oeuvre de polémique à la pensée puissante et claire. L'écrit constitue une attaque véhémente d'une ironie féroce contre le dualisme. Il est la meilleure source pour l'étude de l'hérésie de Marcion. Il s'inspire certainement de l'Adversus Haereses d'Irénée.

Tertullien chante la création en poète :

Une fleur de buisson, je pense, et pas même toute la plate-bande, un petit coquillage de mer, pour ne rien dire de la pourpre, une petite plume de faisan, et que dire alors du paon, montrent-ils dans le Créateur un si piteux artisan ? Que je t'offre une rose et oseras-tu calomnier encore le Créateur ?

Au 2ème livre, l'homme est montré comme une image du créateur :

Dieu n'a pu venir rencontrer les hommes sans accepter les traits, les sens et les formes de l'homme, par lesquels il leur inspirerait la grandeur de sa majesté... par une humiliation indigne de lui mais nécessaire à l'homme et par là digne de Dieu car rien n'est plus digne de Dieu que le salut de l'homme.

Adversus Hermogenem (Contre Hermogène) après 200

Hermogène de Carthage est un peintre gnostique qui prétendait que la matière étant éternelle est égale à Dieu. Tertullien lui répond par ce magnifique plaidoyer en faveur de la doctrine de la création.

— Mais, dis-tu, Hermogène, n'avons-nous pas, nous aussi, quelque chose de Dieu ?
— Oui, certes, nous l'avons, et nous l'aurons, mais venant de lui, non de nous.

De baptismo (Sur le baptême) vers 198-200

Ce traité sur le baptême, seul traité anténicéen que nous possédions sur un sacrement, est aussi un écrit de controverse car il s'adresse à une certaine Quintilla qui se scandalisait de l'emploi de l'eau dans le baptême et soulevait d'autres objections rationalistes.
Ce traité est d'une importance capitale pour l'histoire de la liturgie et on peut y constater que l'Eglise d'Afrique pratiquait déjà la consécration des eaux baptismales. Comme d'habitude, Tertullien s'attaque avec férocité à son adversaire. Quintilla appartient à une secte gnostique, elle est Caïnite : « Cette vipère, dit-il, aime les lieux secs, elle veut arracher les poissons du Christ à l'eau où ils vivent » !

Qu'on ne se scandalise pas de l'emploi de l'eau car Dieu a coutume de choisir des éléments humbles et sans prétention pour l'accomplissement de ses desseins

Tertullien demande une foi consciente et il n'est donc pas favorable au baptême des enfants. Le baptême peut être conféré à n'importe quel jour, mais les dates privilégiées sont celles de Pâques et de Pentecôte. Le baptême du sang (martyre) est certes valable et la foi seule assure le salut, elle est un baptême de désir, mais il faut, quand la chose est possible, recevoir le sacrement du salut.

De carne Christi (Sur la chair du Christ) vers 211

Tertullien nous en avertit lui-même : ce traité est une préface au traité suivant : Sur la résurrection de la chair. Ce traité est une préface générale et prépare le chemin, il fait voir clairement de quelle sorte était le corps qui ressuscita dans le Christ.

L'adversaire de Tertullien ici encore est Marcion qui nie la réalité de la chair du Christ.

Marcion, tu méprises le respect dû à la nature. Mais comment donc est-tu né ? Tu hais l'homme naissant. Alors, comment aimes-tu quelqu'un ? Mais le Christ a aimé, avec l'homme, sa naissance et même sa chair. Car on ne peut aimer quelqu'un sans aimer ce qui fait ce qu'il est.

Contre ce docétisme, Tertullien lutte et il insiste : la naissance du Christ (sans l'intervention d'un homme : conception virginale) est réelle, Jésus a vécu et est mort dans une chair humaine en tout semblable à la nôtre, à l'exception du péché. Son corps, assure Tertullien, n'avait pas de beauté humaine : il interprète ainsi la prophétie d'Isaïe : « Son aspect était défiguré, il était sans beauté ni éclat... rebut de l'humanité ».

On a attribué à Tertullien l'adage fameux : Credo quia absurdum ! Je crois parce que c'est absurde... et certes, on s'en est scandalisé. Voici le contexte dans lequel se trouve la paradoxale affirmation, il suffit d'être familiarisé avec le style à l'emporte-pièce de Tertullien pour comprendre qu'il célèbre ici (comme Saint Paul) la folie de la croix, la folie de Dieu plus sage que la sagesse des hommes :

Le Fils de Dieu est crucifié, ce n'est pas là objet de honte mais c'est une honte, le Fils de Dieu est mort, et ceci est croyable car c'est absurde, il est enterré et ressuscité et ceci est certain puisque c'est impossible !

De resurrectione carnis (La résurrection de la chair) vers 212

Dans toute son oeuvre Tertullien, disciple d'Irénée, professe un grand respect pour la chair de l'homme :

Lorsqu'il pétrit cette glaise, Dieu pense au Christ. Chair glorieuse sous la main divine, et chair plus glorieuse encore du souffle de Dieu.

Il en dit ici la glorieuse destinée : la chair a été formée de la main même de Dieu, elle est l'organe par lequel l'action de Dieu atteint l'homme, aucune pensée ne se forme sans l'aide du corps qui fait partie intégrante de l'être humain :

Le corps de l'homme ressuscitera. Chair et sang, soyez rassurés, vous conquerrez et le ciel et le royaume de Dieu dans le Christ.

Adversus Praxean (Contre Praxéas) vers 213

Praxéas est coupable d'opinions hérétiques sur la Trinité, il est coupable, dit Tertullien montaniste, d'avoir fait condamner à Rome le montanisme.
En fait, Praxéas cherchait à défendre l'unité divine contre le gnosticisme mais il en conclut qu'il n'y avait pas de distinction entre le Père et le Fils : il fut donc monarchien et patripassien, le Père et le Fils sont les noms de deux fonctions différentes (monarchianisme) et le Père lui-même a souffert sur la croix (patripassianisme).

Quoi qu'il en soit de la passion véhémente qui anime ce livre, il est d'une extrême importance pour l'histoire de la doctrine de la Trinité. Tertullien se montre un vrai précurseur et le Concile de Nicée lui empruntera de nombreuses formules. Nous avons en ce livre le premier De Trinitate. Tertullien est d'ailleurs le premier auteur latin à utiliser le terme Trinitas. Saint Augustin s'est certainement inspiré de Tertullien dans la rédaction de son De Trinitate, car avant lui Tertullien avait marqué une analogie entre la Trinité et les opérations de l'âme humaine.

3. Les écrits ascétiques

Ad Martyres (Aux martyrs) en 197

Ce bref écrit s'adresse à des catéchumènes condamnés et en prison. Comme on y relève une allusion probable à la bataille de Lyon (19 février 197), on suppose que l'ouvrage date de cette année. Ce serait alors le premier écrit de Tertullien. Un souffle d'héroïsme l'anime tout entier. Les Actes du martyre de Perpétue et de Félicité la Passio Perpétuae et Felicitatis a tant de ressemblance avec cet écrit qu'on a supposé que Tertullien en serait l'auteur. Le martyre de ces deux catéchumènes date de 202.

De spectaculis (Les spectacles) vers 200

Ce traité est une condamnation absolue et passionnée de tous les jeux du cirque, courses, théâtre, etc. Carthage imitait Rome sans égaler ses excès et les chrétiens étaient invités avec insistance aux spectacles puisque « tout est bon ». L'écrit s'adresse aux catéchumènes :

Serviteurs de Dieu sur le point d'arriver près de lui, afin de lui faire une solennelle consécration de vous-mêmes, cherchez bien à comprendre les conditions de la foi, les raisons de la vérité, les lois de la discipline chrétienne qui interdisent parmi les autres péchés du monde, les plaisirs des spectacles publics.

Le chrétien doit renoncer, il l'a promis, aux « pompes du diable »: ni courses, ni cirque, ni stade mais les motifs invoqués sont très religieux :

Tu ne le nieras pas : il est indigne de regarder ces coups de pieds, ces soufflets, ces brutalités du poing qui dégradent la figure humaine qui est une image de Dieu ! Veux-tu pugilats et combats ? Tout de suite et beaucoup ? Vois l'impureté battue par la chasteté, la perfidie brisée par la foi... Veux-tu du sang ? Voici celui du Christ !

De cultu feminarum (Sur la toilette des femmes) entre 200 et 206

Les deux livres de ce traité sont deux éditions successives : on sait que Tertullien aime reprendre, compléter, corriger ses écrits. L'idée-maîtresse est religieuse : la religion du Christ doit pénétrer toute notre vie, tout notre comportement.

Oublies-tu qu'Eve, c'est toi ?
Tu es la porte du diable !
Tu as brisé l'image de Dieu, l'homme Adam !

Pas de fard ni de cosmétique, pas de vêtements de couleurs, pourquoi teindre la laine ?

Ne peut plaire à Dieu que ce qu'il a fait, sinon ne pouvait-il ordonner que naissent des brebis pourpres ou azurées ?

Toute chrétienne doit toujours être prête au martyre :

... Je ne sais si le poignet habitué à porter un bracelet acceptera de se prêter à la dureté de la chaîne... je crains que le cou entouré de perles et de coulants d'émeraude ne laisse plus de place au tranchant du glaive... les robes des martyrs se préparent, les anges qui doivent nous les apporter sont attendus...

De oratione (Sur la prière) vers 198-200

Dans ce court traité d'orientation pratique, nous trouvons le plus ancien commentaire du Pater qui existe. Il est fort beau. Après Tertullien, Origène écrira un traité sur la prière en 233 et un commentaire du Pater. Tertullien met admirablement en lumière la nouveauté essentielle du christianisme : une nouvelle forme de prière est donnée aux nouveaux disciples du Nouveau Testament, ils peuvent confesser la paternité divine :

Dieu seul a pu nous apprendre comment il voulait être prié. C'est donc lui qui règle la religion de la prière et l'anime de son esprit... qui lui communique le privilège de nous transporter au ciel et de toucher le coeur du Père par les paroles du Fils.

Quand les oiseaux montent, tout vibrants dans le ciel, ils étendent comme des mains leurs ailes en croix et disent quelque chose qui ressemble à une prière... et lui-même, le Seigneur a prié.

Et il est recommandé de prier avec l'hôte ; la prière est une des lois de l'hospitalité chrétienne :

Quand un frère entre dans ta maison, ne le laisse pas partir sans une prière - tu as vu, est-il dit, ton frère, tu as vu le Seigneur -surtout si c'est un étranger car ce pourrait être un ange.

De patientia (Sur la patience) entre 200 et 203

C'est pour s'admonester lui-même que Tertullien parle admirablement de cette vertu qui lui manque !

Je suis absolument incapable de pratiquer cette vertu... mais ce sera pour moi comme une consolation de discourir sur une vertu dont il ne m'est pas donné de jouir... misérable que je suis, souffrant sans cesse des accès de l'impatience, je dois soupirer après cette vertu, la demander instamment et prier avec persévérance pour obtenir cette santé de la patience que je ne possède point.
L'amour, sacrement suprême de la foi, trésor du nom de chrétien, que l'Apôtre nous recommande avec toutes les forces de l'Esprit Saint se forme-t-il autrement qu'avec la discipline de la patience ?

Le Christ est le grand modèle de la patience divine car notre Dieu est un Dieu patient :

Dieu souffre de naître patiemment : il attend, dans le sein de sa mère; une fois né,il accepte de grandir; une fois grand, il ne cherche pas à se faire connaître, mais il reçut une blessure dans la personne de Malchus : aussi a-t-il maudit pour la suite les oeuvres du glaive, et en rendant son intégrité physique à celui qu'il n'avait pas fait souffrir de sa main il lui a donné réparation, grâce à la patience, mère de la miséricorde. Je ne dis rien de sa crucifixion, il était venu pour cela : cependant, pour affronter la mort, avait-il encore besoin d'insultes ? Mais au moment de s'en aller, il voulait se rassasier du plaisir de la patience : on lui crache dessus, on le frappe, on se moque de lui, on l'habille de façon dégradante, on le couronne de façon plus dégradante encore. Foi admirable dans l'équanimité ! Celui qui s'était proposé de se cacher sous une figure humaine n'a rien imité de l'impatience humaine ! C'est à ce signe, plus qu'à d'autres, pharisiens, que vous auriez du reconnaître le Seigneur : aucun être humain ne pouvait faire preuve d'une telle patience !

La Patience qui est le Christ est apparue publiquement parmi les hommes sur la terre, elle s'est laissée pour ainsi dire toucher du doigt... le geste du disciple tirant le glaive pour le venger blesse la patience du Seigneur en même temps que Malchus... merveilleuse égalité d'âme sans aucune défaillance : celui qui avait voulu rester caché sous une forme humaine n'a rien pris de l'humaine impatience.

Le Dieu patient est le fondement de la patience :

Le dépositaire de la patience, c'est Dieu Si vous êtes offensé, il vous comble d'honneurs ; si vous êtes dépouillé, il vous comble de biens ; si vous souffrez, il se fait votre médecin ; si vous êtes mort, il vous rend à la vie. Dieu est notre débiteur, tel est le singulier privilège, le fondement de la patience.

De paenitentia (Sur la pénitence) 203

Ce traité est très important pour l'histoire de la pénitence ecclésiastique. Il date de la période catholique de Tertullien qui prendra plus tard une position plus sévère encore. Il prouve à l'évidence l'existence d'une institution ecclésiastique : une seconde pénitence possible après le baptême.

C'est une pénitence publique. Elle est placée dans le vestibule pour qu'elle ouvre à ceux qui frappent, mais une fois seulement, puisque c'est déjà la seconde fois. Il faut qu'un acte la réalise au-dehors.Dieu inaugura en soi-même le repentir (se repentant de sa colère envers Adam) eu égard à son oeuvre et à son image. Lorsque tu te prosternes aux genoux de tes frères, tu touches le Christ.

Ad uxorem (A sa femme) 203

Tertullien écrit son testament spirituel : il dicte à sa femme la ligne à suivre après sa mort : qu'elle ne se remarie pas ! Dans un second livre, il la conjure, au cas où elle ne consentirait pas à rester sans époux, de n'épouser qu'un chrétien. Il fait un bel éloge du foyer chrétien :

Tous deux sont frères, tous deux servent le même maître, il n'y a entre eux aucun désaccord de chair ni d'esprit. Ils sont vraiment deux dans une même chair et là où la chair est une l'esprit est un. Ensemble, ils prient, ensemble, ils se prosternent, ensemble, ils jeûnent, ils s'instruisent, ils s'encouragent, ils se soutiennent mutuellement. Ils sont égaux dans l'Eglise de Dieu, égaux au festin de Dieu...

Conclusion

Les arguments juridiques émaillent toute l'oeuvre du juriste Tertullien qui accorde une place très grande au droit jusque dans la théologie elle-même. Dieu est l'auteur d'une loi et il est un juge. La terminologie de Tertullien marquera la théologie latine. Relevons quelques termes très fréquents : dette, mérite, compensation, satisfaction. Tertullien distingue conseil et précepte.

Certaines formules de Tertullien sont déjà parfaites : la Trinité est celle d'une seule divinité - Père, Fils et Esprit Saint. Le Fils est de la substance du Père. L'Esprit procède du Père par le Fils. Tertullien le premier emploie le mot « personne » : le Verbe est autre que le Père dans le sens de la personne et non pas de la substance, pour la distinction et non pour la division. Le Saint-Esprit est la troisième personne.
On a accusé Tertullien - comme Origène aussi d'ailleurs - de suborditianisme : le Père est plus grand que moi, dit Jésus.Sans vouloir nier le fait, il est très important de comprendre que le vocabulaire théologique n'a pas encore la précision qu'il aura lors de l'élaboration finale de la pensée. Tertullien distingue deux natures dans l'unique personne du Christ. La formule sera reprise par le Concile de Chalcédoine en 451 : deux natures dans une seule personne.

Les frères de Jésus seraient bien ses frères selon la chair. Cette position n'est pas celle de l'Eglise et un Saint Jérôme, plus tard, s'indignera et défendra la virginité perpétuelle de Marie : "De Tertullien, je n'ai rien d'autre à dire sinon qu'il n'était pas un homme d'Eglise".

Eucharistie et pénitence

Le caractère sacrificiel de l'eucharistie est souligné : on s'approche de l'autel pour participer au sacrifice. La communion est une nourriture pour l'âme :

La chair est nourrie du corps et du sang du Christ afin que l'âme s'engraisse de Dieu.

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."