Saint Jean Chrysostome

Homélie 7 sur l'Epître aux Romains

Quoi donc ? Nous exaltons-nous au-dessus des autres ? Nullement ; car nous avons d'avance convaincu les Juifs et les Gentils d'être tous dans le péché, selon cette parole de l'Ecriture : Il n'y a point de juste, il n'en est pas un seul; il n'est pas d'homme qui ait de l'intelligence, il n'en est pas qui cherche Dieu. Ils se sont tous égarés, ils sont devenus inutiles ; il n'en est pas un qui fasse le bien, pas un seul. Leur gosier est un sépulcre ouvert; ils ont usé de leur langue pour tromper; le venin de l'aspic est sous leurs lèvres ; leur bouche est pleine de malédiction et d'amertume ; leurs pieds sont rapides pour répandre le sang. Leurs voies sont semées de tribulations et d'infortunes ; ils n'ont pas connu la voie de la paix; la crainte de Dieu n'est plus devant leurs yeux.

1. Paul fait le procès aux Juifs comme aux Gentils ; il est conséquent avec lui-même en parlant maintenant de la justice, de la justice qui vient par la foi. Du moment où la loi naturelle n'a pas sauvé l'homme, ni la loi écrite non plus ; du moment surtout où l'une et l'autre, par l'abus qu'on en a fait, avaient aggravé la situation et le châtiment de ceux qui les ont méconnues, il était nécessaire que le salut fût opéré par la grâce. — Parlez donc, ô Paul, et montrez-nous ce salut. Il n'ose pas encore, se défiant du caractère impétueux des Juifs. Il en revient donc à les accuser, et d'abord il s'appuie de l'autorité de David et d’Isaïe, le premier développant ses accusations, le second les résumant toutes en peu de mots : il veut par la donner un frein à ses auditeurs, et les enchaîner en quelque sorte par les sentences des prophètes, afin de les obliger à l'entendre quand il leur découvrira les vérités de la foi. Le Prophète fait peser sur eux une triple accusation, en déclarant que tous commettent le mal, qu'ils n'y mêlent aucun bien, et que cette perversité pure est par eux pleinement consentie. Puis, pour qu'on ne lui dise pas que de tels reproches s'adressent à d’autres, il ajoute : « Nous savons que toutes les choses renfermées dans la loi regardent ceux qui sont sous la loi. » Aussi commence-t-il par Isaïe, dont l'intention ne peut pas être révoquée en doute, et fait-il ensuite comparaître David, de telle sorte que la connexité soit évidente. Et quel besoin aurait eu le Prophète, semble-t-il dire ici, de parler aux autres, quand il était envoyé pour prouver votre amendement ? La loi n'avait été donnée qu'à vous seuls. — Mais pour quelle raison s'exprime-t-il ainsi : « Tout ce qui est renfermé dans la loi, » au lieu de dire : Tout ce qui se trouve dans le Prophète ? — Parce que Paul a coutume de désigner l'Ancien Testament tout entier sous le nom de loi. Ailleurs il disait : « N'avez-vous pas lu dans la loi qu'Abraham eut deux fils ? » Galat., IV, 21-22. Il donne de même aux Psaumes la dénomination de loi. « Nous savons que tout ce que la loi renferme s'adresse à ceux qui vivent sous la loi. » Il nous fait voir ensuite que ce langage n'est pas simplement une accusation, et qu'il nous montre de plus dans la loi une préparation à l'Evangile. Il existe un tel accord entre l'Ancien et le Nouveau Testament, que les accusations et les reproches avaient constamment pour objet d'ouvrir une large porte à l'établissement de la foi. Ce qui conduisait surtout les Juifs à leur perte, c'était leur orgueil ; et plus loin, l'Apôtre le dit clairement en ces termes : « Méconnaissant la justice de Dieu, et cherchant à faire prévaloir leur propre justice, ils ne se sont pas soumis à la justice de Dieu. » Rom., X, 3. Aussi la loi et le prophète reprennent-ils longtemps auparavant leur arrogance et leur faste, afin que, reconnaissant leurs péchés, se dépouillant de cette pensée superbe, et voyant qu'ils sont dans un péril extrême, ils accourent avec ardeur à celui qui peut effacer leurs iniquités, et reçoivent ainsi la grâce par la foi. C'est ce que Paul insinue par ce même passage : « Nous savons que tout ce que la loi renferme s'adresse à ceux qui vivent sous la loi ; et toute bouche alors sera fermée, et le monde entier sera soumis à Dieu. » C'est bien leur signifier qu'ils n'ont pas les bonnes œuvres pour point d'appui, que leur orgueil et leur impudence ne portent que sur de vaines paroles. L'expression même est appropriée : on voit bien ici leur jactance sans pudeur et sans mesure. « Pour que toute bouche soit fermée, » que leur langue soit entièrement réduite au silence. Elle se répandait comme un torrent impétueux ; la voilà domptée par le Prophète en disant : «Pour que toute bouche soit fermée. » Paul n'entend certes pas que telle soit la raison pour laquelle les Juifs ont péché ; il veut dire qu'ils sont confondus, pour qu'ils soient forcés de reconnaître leurs péchés. « Et que le monde tout entier soit soumis à Dieu; » non le Juif seulement, mais la nature entière. Le mot, « pour que toute bouche soit fermée, » désigne les Juifs, avec ménagement sans doute, pour que le discours ne les révolte pas ; et la suite, « pour que le monde tout entier soit soumis à Dieu, » comprend tout à la fois les Juifs et les Gentils. Ceci ne doit pas peu contribuer à rabaisser les prétentions des premiers, puisque désormais ils n'ont rien de plus que les seconds, et qu'ils sont tous astreints à la même dépendance dans l'ordre du salut. Celui-là dépend, en effet, qui ne peut pas se défendre suffisamment lui-même, et qui dès lors a besoin d'un secours étranger ; telle était notre misère après que nous avions perdu les biens dont le salut devait être le terme ; « car par la loi la connaissance du péché. » La loi revient encore ; mais ce n'est pas précisément la loi que Paul attaque, c'est l'indolence des Juifs. Comme il faut bien cependant qu'il arrive à parler de la loi, il s'applique à montrer combien la loi était dépourvue de puissance. — Si c'est de la loi que vous vous glorifiez, dit-il à ses frères, elle est plutôt pour vous un sujet de confusion, puisqu'elle met à nu vos iniquités. — C'est le fond de sa parole ; mais la forme en est radoucie : « Par la loi la connaissance du péché. » Le supplice sera donc plus grand, et par la faute des Juifs. — La loi vous avait fait connaître les prévarications ; c'était à vous de les éviter : ne les ayant donc pas évitées après cette connaissance, vous avez attiré sur vous un plus grand châtiment, et voilà tout le profit que vous avez su tirer de cette œuvre admirable.

2. La crainte étant ainsi surexcitée, il arrive à parler de la grâce, entraînant les coeurs à désirer ardemment la rémission des péchés ; il dit : « Maintenant la justice de Dieu s'est manifestée en dehors de la loi.» C'est une grande chose qu'il avance ; il faudra la démontrer amplement. Si les hommes qui vivaient sous la loi, non seu-lement n'ont pas évité le supplice, mais l'ont encore aggravé, comment pourra-t-on l'éviter sans la loi, et de plus acquérir la justice ? Aussi l'Apôtre parle-t-il de « la justice de Dieu, » et non simplement de la justice ; de la sorte, en faisant mieux ressortir la grandeur du don, il garantit mieux la réalisation de la promesse, puisque tout est possible à Dieu. Au lieu de dire que la justice a été donnée, il dit qu'elle « s'est manifestée, » prévenant ainsi tout reproche d'innovation ; car affirmer qu'une chose se manifeste, c'est affirmer qu'elle existait d'avance, mais qu'elle était cachée. Ce n'est pas la seule preuve ; la suite montre également qu'il n'y a là rien de nouveau. Après avoir dit qu'elle s'est manifestée, il ajoute : « Attestée par la loi et les prophètes. » Si c'est aujourd'hui seulement qu'elle nous est donnée, ne vous en étonnez pas, ne vous troublez pas comme devant une chose étrange et nouvelle; depuis longtemps la loi et les prophètes l'avaient ainsi prédit. Nous pouvons distinguer ici deux démonstrations, l'une portant sur un objet passé, l'autre sur un objet futur. Il a plus haut invoqué le témoignage d'Habacuc : « Le juste vit de la foi ; » Rom., I, 17 ; et puis il invoque celui d'Abraham et de David, nous entretenant eux aussi des mêmes choses.

Imposante était l'autorité de ces personnages aux yeux des Juifs : l'un était patriarche et prophète, l'autre était prophète ; et tous les deux avaient reçu les mêmes promesses. De là vient que Matthieu les mentionne avant tous au com-mencement de son Evangile, sauf à reprendre ensuite la série des ancêtres du Sauveur. Quand il a débuté par ces mots : « Livre, de la généalogie de Jésus-Christ, » Matth., I, 1, il ne se hâte pas de nommer Isaac et Jacob après Abraham ; avec Abraham il mentionne David, et, chose étonnante, il met David avant Abraham : « Fils de David, fils d'Abraham ; » c'est alors qu'il énumère Isaac, Jacob et les autres. Tout cela nous explique pourquoi l'Apôtre revient si souvent à ces anciens personnages : « La justice de Dieu, attestée par la loi et les prophètes. » Dans le cas où quelqu'un aurait dit : Comment peut-il se faire que nous soyons sauvés, quand nous n'avons rien fait pour cela ? Il montre que notre concours n'est pas sans importance, puisque nous y contribuons par la foi : « La justice de Dieu, laquelle vient par la foi dans tous ceux et sur tous ceux qui croient. » Encore ici le Juif se trouble, ne conservant plus aucune prérogative, et se trouvant confondu avec le reste de l'univers. Pour obvier à ce sentiment, l'Apôtre agit de nouveau sur lui par la crainte, en ajoutant : « Il n'y a pas de distinction, car tous ont péché. » Qu'on ne persiste pas à dire : Celui-ci est Grec, et celui-là Scythe ou Thrace. Tous rentrent désormais dans la même condition. Avez-vous reçu la loi, vous n'avez rien de plus, si ce n'est la connaissance du péché ; la loi ne vous le fait pas éviter. Auraient-ils été tentés de dire : Sans doute, nous avons prévariqué, mais non comme les autres ; il répond par cette remarque : « Ils sont privés de la gloire de Dieu ! » Vous auriez donc beau n'avoir pas péché d'une manière aussi grave, cette gloire ne vous en est pas moins ravie ; vous êtes au nombre des prévaricateurs, et dès lors ce n'est pas la gloire, c'est la honte qui doit être votre partage. Ne vous laissez pas cependant abattre pour cela; si je vous tiens ce langage, je n'entends pas vous pousser au désespoir, je veux plutôt vous montrer l'amour du Seigneur pour les hommes.

Il poursuit ainsi : « Ils sont justifiés gratuitement par sa grâce, par la rédemption qu'ils ont dans le Christ Jésus, que Dieu nous a donné comme victime de propitiation par la foi en son sang, pour manifester sa propre justice. » De combien de preuves il entoure sa proposition ! Il les puise d'abord dans la grandeur infinie de celui qui doit accomplir ces choses ; car ce n'est pas un homme sujet à défaillir, c'est Dieu, dont la puissance n'a pas de bornes : « La justice de Dieu. » Les preuves lui sont fournies, en second lieu, par la loi et les prophètes ; et, s'il nous jette en dehors de la loi, n'en concevez aucune crainte ; c'est la loi elle-même qui le veut ainsi. Une troisième source est dans les sacrifices de l'Ancien Testament ; et c'est pour cela qu'il mentionne le sang des victimes, rappelant de la sorte à ses auditeurs les brebis et les taureaux immolés. Si le sang des animaux sans raison avait la vertu d'effacer les péchés, incomparablement plus doit l'avoir le sang d'une telle victime. L'Apôtre ne parle pas seulement de délivrances, il parle de rédemption, pour que nous ne retombions pas désormais dans le même esclavage ; il parle aussi de propitiation, nous montrant que si la figure était si puissante, beaucoup plus doit l'être la réalité. En disant encore que Dieu donne ce bien, il éloigne une fois de plus l'idée d'une chose nouvelle. Après avoir déclaré que c'est là l'œuvre de Dieu, de Dieu le Père, il déclare également que c'est l'œuvre du Fils ; ce que le Père avait résolu d'avance, le Christ l'a totalement accompli dans son sang. « Pour la manifestation de sa justice. » Comment Dieu manifeste-t-il sa justice ? Comme il manifeste ses richesses, en les communiquant aux autres, au lieu de les posséder seul ; comme il manifeste sa vie, en ne la renfermant pas en lui-même, en ressuscitant les morts ; comme il manifeste sa puissance, en ne restant pas seul puissant, en fortifiant les faibles : il manifeste donc sa justice en la laissant déborder, au lieu de la concentrer en soi, en rendant justes les hommes dépravés par le péché. Du reste, Paul s'interprète lui-même, en ajoutant : « Afin que, étant juste de sa nature, il justifie de plus celui qui a la foi en Jésus. »

3. N'hésitez donc pas ; car c'est sur la foi que vous devez compter, et non sur les œuvres. Ne vous éloignez pas non plus de la justice de Dieu ; c'est un double bien, elle n'exige aucune peine, elle est offerte à tous. N'ayez pas de honte ; si lui-même avoue ce qu'il fait, le proclame et s'en glorifie, pourrait-on dire, comment rougiriez-vous de ce que votre divin Maître s'attribue comme un honneur ? Une fois que l'Apôtre a relevé les âmes en leur faisant voir dans ce qui s'est accompli la manifestation de la justice divine, il secoue de nouveau par le sentiment la crainte leur faiblesse et leur apathie il les presse en ces termes : « Pour la rémission de vos péchés passés. » Voyez comme il leur remet souvent en mémoire leurs iniquités. Plus haut il disait : « Par la loi vous avez la connaissance du péché ; » il a dit ensuite : « Tous ont péché » il leur parle maintenant avec plus de force. Il ne se borne pas à désigner le péché ; c'est la rémission, ou mieux, la destruction même qu'il annonce. Plus d'espoir de guérison, en effet ; comme un corps paralysé, l'âme frappée de mort réclamait l'action d'une main supérieure. En sondant toute la profondeur de la plaie, en remontant à la cause, il fait entendre une plus grave accusation. Qu'est-ce à dire ? Que la rémission n'est due qu'à la longanimité du Seigneur. — Vous ne pouvez pas assurément prétendre que Dieu ne vous ait témoigné une miséricorde inépuisable. — Il n'est pas jusqu'à ce mot, « dans le temps présent, » qui n'atteste la patience et la bonté divines. — C'est quand-nous étions réduits au désespoir, quand l'heure de la sentence était venue, quand le mal était à sa dernière période, quand l'iniquité ne pouvait pas aller plus loin, qu'il a fait éclater sa puissance; et c'est ainsi que l'abondance de sa justice vous est démontrée.

Si cela s'était produit à l'origine, c'eût été moins étonnant et moins merveilleux que dans ce dernier moment où tout remède a complétement échoué. « Où donc est votre sujet de gloire ? Il est périmé. Par quelle loi ? Par celle des faits ? Non, mais par celle de la foi. » Le but constant de Paul est d'établir avec évidence que le triomphe de la foi est tel que la loi n'en offrit jamais une image. Aprês avoir dit que Dieu justifie l'homme par la foi, il se saisit encore de la loi. Mais il ne procède pas de la sorte : Où sont les bonnes œuvres des Juifs ? Où est la pratique de la justice ? Non, il s'écrie : « Où est donc votre sujet de gloire ? » Partout il nous montre les Juifs s'exaltant eux-mêmes, comme s'ils avaient quelque chose de plus que les autres nations, sans toutefois exhiber une œuvre. A cette question : « Où donc est votre sujet de gloire ? » il ne répond pas : Il n'est plus, il est anéanti mais bien : « Il est périmé ; ce qui signifie qu'il est désormais hors de saison, que l'époque en est passée. De même que, lorsque sera venue l'heure du jugement, on n'aura plus le temps de faire pénitence, le voudrait-on alors; de même, la sentence étant aujourd'hui portée, tous devant périr, et celui-là venant de paraître qui doit détruire le mal par la grâce, le temps n'est plus où ces hommes peuvent prétendre s'amender par la loi. S'ils avaient voulu y puiser leur force, il fallait qu'ils y recourussent avant la venue du Christ : dès qu'a paru celui qui sauve par la foi, il n'est plus permis de descendre dans une telle lice; car tout est rejeté, le salut s'opère désormais par la grâce. Voilà pourquoi le Sauveur est venu dans ces derniers temps ; s'il était venu dès le principe, on aurait dit peut-être qu'on eût pu se sauver dans la loi par les fatigues et les œuvres personnelles. C'est donc pour réprimer une pareille impudence qu'il a différé si longtemps, de telle sorte qu'il leur donnât le salut par la grâce quand tout s'était réuni pour établir qu'ils ne se suffisaient pas à eux-mêmes. Ainsi s'expliquent et s'unissent ces deux expressions : « Pour la manifestation de sa justice... dans le temps présent. »

Si quelques-uns s'élèvent contre cette doctrine, ils agissent comme celui qui, s'étant rendu coupable de graves délits, hors d'état de se défendre en justice et sur le point de subir sa condamnation, serait gracié par la pure bonté du monarque, et qui plus tard se vanterait insolemment de n'avoir commis aucune faute. C'est ce qu'il eût fallu prouver avant que vint la grâce ; dès qu'elle est venue, ce n'est plus le temps de se glorifier. Voilà ce que les Juifs ont éprouvé. Comme ils s'étaient perdus eux-mêmes, le Christ est descendu vers eux, et par son avènement il a coupé court à leur jactance. Quand on se vante d'être le maître des enfants, l'unique dépositaire de la loi, l'instituteur des ignorants et des simples, s'il arrive qu'on ait soi-même besoin d'un maître et d'un sauveur, c'en est assez pour qu'on soit désormais plus modeste. Si la circoncision était déjà comme non avenue, beaucoup plus l'est-elle maintenant : elle est rejetée par les deux époques. L'Apôtre n'affirme pas seulement le fait, il en assigne la cause. D'où vient donc la suppression ? « Par quelle loi ? Par celle des faits ? Non, mais par celle de la foi. »

4. Il applique donc à la foi ce nom de loi si cher aux Juifs ; et par ce moyen l'innovation, ou ce qu'ils regardent comme tel, leur sera moins pénible. Mais quelle est la loi de la foi ? Que le salut s'obtient par la grâce. Ce qui manifeste la puissance de Dieu, c'est que non seulement il sauve, mais encore justifie le pécheur et le conduit à la gloire, en vertu de la foi, sans avoir besoin des œuvres. En parlant ainsi, Paul se propose, et de rendre modeste le juif converti, et de réprimer celui qui n'a pas encore cru, pour le disposer à croire. Si le premier, s'attachant à la loi, s'enorgueillit de sa constance, il entendra cette même loi le condamner à se taire, l'accuser et lui déclarer qu'elle avait re-tardé son salut, en lui ôtant tout sujet de gloire : le second, rendu plus humble par ces mêmes considérations pourra recevoir la lumière et embrasser la foi. Voyez-vous combien cette foi est puissante ? Voyez-vous comme elle détournait les hommes des institutions passées, et les empêchait de s'y complaire ? « Nous avons donc la conviction que l'homme est justifié par la foi sans le secours des œuvres légales. » C'est déclarer ouvertement que les fidèles sont supérieurs aux Juifs en vertu de la foi.

Cela posé, il parle de la foi avec une pleine confiance, et s'efforce de remédier à ce qui pourrait être une cause de trouble. Deux choses principalement troublaient les Juifs : d'abord, la pensée qu'on pût être sauvé sans les œuvres, quand on ne l'avait pas été par les œuvres, puis, comment les incirconcis jouissaient des mêmes avantages que le peuple depuis si longtemps nourri dans la loi ; et cette dernière difficulté les troublait beaucoup plus que la première. Quand l'une est résolue, il aborde l'autre, celle qui avait soulevé tant d'accusations de la part des Juifs convertis contre le chef des apôtres, au sujet de Corneille et de ce qui s'était fait par rapport à ce centurion. Que dit Paul là-dessus ? « Nous avons la conviction que l'homme est justifié par la foi sans le secours des œuvres légales. » Il ne se restreint pas aux Juifs, à celui qui vit sous la loi ; il donne un plus vaste champ à sa parole, il ouvre à l'univers les portes du salut, il embrasse le genre humain tout entier par ce nom d'homme. Y prenant ensuite pied, il résout une objection non encore posée. Comme il suppose bien que les Juifs entendront avec peine proclamer cette justification universelle par la foi, qu'ils tiendront même cette affirmation pour une insulte, il poursuit : « Dieu n'est-il donc que le Dieu des Juifs ? » Voici le sens de cette parole : Pourquoi regardez-vous comme une chose absurde que tout homme puisse être sauvé ? Est-ce que Dieu n'a qu'un empire restreint ? C'est leur dire qu'en prétendant humilier les Gentils, ils portent atteinte à la gloire de Dieu, puisqu'ils mettent des bornes â sa puissance. S'il est le Dieu de tous, il étend sur tous, sa providence ; et cette providence a pour but le salut de tous par la foi. De lâ vient qu'il ajoute : « Dieu n'est-il le Dieu que des Juifs ? N’est-il pas aussi le Dieu des nations étrangères ? Oui certes, il est le Dieu des nations. » Ce n'est pas un être partagé, comme les dieux des fables mythologiques; il est seul, il est universel ; et l'Apôtre le déclare aussitôt : « Car il n'y a qu'un Dieu. » Cela signifie sans doute qu'il est le souverain Seigneur des uns et des autres.

Si vous me reportez aux temps anciens, sa providence s'étendait à tous même alors, mais de différentes manières : la loi écrite vous était donnée, les autres avaient la loi naturelle ; et leur sort n'était pas inférieur, ils pouvaient, en le voulant bien, remporter la victoire. Paul l'insinue quand il ajoute : « Qui justifiera les circoncis par la foi, et par la foi les incirconcis. » Il rappelle ce qu'il a déjà dit touchant ces deux conditions, déclarant qu'il n'existait aucune différence. Or, s'il n'en était aucune alors, beaucoup moins en est-il maintenant ; et, du reste, il le prouve plus clairement encore, il montre que tous ont indistinctement la foi. «Détruisons-nous donc la loi par la foi ? Continue-t-il. A Dieu ne plaise ; au contraire, nous consolidons la loi. » Quelle prudence ineffable, et que de formes elle revêt ! S'il consolide la loi, c'est qu'elle était chancelante, ou mieux, qu'elle était déjà tombée. Voyez encore la puissance étonnante de Paul, voyez comme il arrive aisément au but qu'il se propose. Ici, non content de prouver que la foi n'a rien à souffrir de la loi il établit qu'elle en reçoit un secours efficace et que celle-ci prépare les voies à celle-là. Si la loi a rendu d'avance témoignage à la foi, selon ce que dit Paul lui-même : « Attestée par la loi et les prophètes,» la foi consolide à son tour la loi tombant en ruines. » Et comment l'a-t-elle consolidée ? Me demanderez-vous. Que voulait la loi ? Où tendait chaque précepte ? A rendre l'homme juste, évidemment. Mais elle n'a pu réaliser cette œuvre; « tous ont péché, » avons-nous vu. La foi survient et fait ce que la loi n'avait pu faire ; car on est justifié dès qu'on croit. Elle a donc confirmé les intentions de la loi, et ce que celle-ci ne cessait de poursuivre, la grâce l'a conduit à bonne fin. Loin donc de la détruire, elle l'a perfectionnée. De là ressortent trois conclusions : que l'homme peut acquérir la justice sans le se-cours de la loi, que la loi n'a pas eu cette puissance, que la foi n'est pas en opposition avec la loi. L'idée de cette opposition étant le grand sujet de trouble des Juifs, l'Apôtre va plus loin qu'ils ne veulent, en démontrant que non seulement elle n'est pas une ennemie, mais qu'elle est encore un auxiliaire qui doit couronner l’œuvre. C'est répondre surabondamment à leurs désirs.

5. Comme à cette grâce de la justification doit nécessairement succéder une vie vertueuse, déployons un zèle en rapport avec ce don ; et nous remplirons ce devoir, si nous conservons avec soin la charité, cette mère de tous les biens. Or, la charité ne consiste pas dans de simples paroles ou des salutations empressées ; c'est un secours réel, elle se témoigne par des actes, en soulageant le nécessiteux, en venant en aide au malade, en délivrant un homme du péril ou du malheur, en pleurant avec ceux qui pleurent, en se réjouissant avec ceux qui se réjouissent ; car c'est encore de la charité. Oui, quoiqu'on estime peu de chose de se réjouir avec ceux qui sont dans la joie, c'est une grande chose et la marque d'une âme pleine de philosophie. Vous en trouverez beaucoup qui s'acquittent des devoirs les plus pénibles, et qui reculent devant celui-là. Beaucoup, en effet, pleurent avec ceux qui pleurent, ne se réjouissent pas avec ceux qui sont dans la joie, mais pleurent de la joie des autres ; ce qui trahit une basse jalousie. Ce n'est donc pas un léger mérite de prendre part à la joie de nos frères, c'est plus que de prendre part à leur douleur, c'est même plus que de leur venir réellement en aide quand ils sont dans le danger. Bien des personnes se jetteront dans le danger pour en retirer les autres, et puis seront torturées par leur bonheur, tant la jalousie est un sentiment tyrannique ; car enfin le premier devoir s'accomplit avec peine, tandis que le second est naturel et spontané. On fait ce qu'il y a de difficile, je l'ai dit, on omet ce qu'il y a de plus aisé ; on est à la torture, on sèche de dépit quand on voit les succès des autres, l'Église uni-verselle elle-même magnifiquement servie par la parole et par l'action. Quoi de plus méprisable qu'un tel sentiment ? Ce n'est plus avec un frère, c'est avec la volonté même de Dieu qu'on est alors en lutte.

Le considérant, tâchez de vous soustraire à cette maladie ; délivrez-vous de misères sans nombre, si vous ne voulez pas en délivrer votre prochain. Pourquoi mettez-vous la guerre dans vos propres pensées ? Pourquoi remplissez-vous votre âme de trouble ? Pourquoi susciter des tempêtes et tout bouleverser ? Comment pourrez-vous, dans de telles dispositions, implorer le pardon de vos péchés ? Si Dieu ne pardonne pas à ceux qui refusent de pardonner, quelle indulgence aurait-il pour ceux qui s'efforcent de nuire, sans avoir même le prétexte d'un ressentiment ? C'est le dernier excès de la malice ; et de tels hommes rivalisent avec le démon dans sa guerre contre l'Église. Peut-être sont-ils pires que lui : nous pouvons nous tenir en garde contre cet adversaire ; mais eux se couvrent du masque de l'amitié, se cachent pour allumer l'incendie, tombent les premiers dans la fournaise, et sont ainsi consumés par un mal qui provoquerait le rire plutôt que d'exciter la pitié. Pourquoi cette pâleur, ce tremblement et cette crainte si visibles, dites-moi ? Quel malheur vous est-il arrivé ; que votre frère s'est couvert de gloire, qu'il est estimé de tous ? Mais vous eussiez dû mettre sur votre front une couronne, tressaillir de bonheur, rapporter à Dieu cette gloire dont l'un de vos membres s'était couvert, et vous êtes dans la tristesse parce que Dieu est glorifié ?

Voyez-vous où vous mène la guerre ? — Ce n'est pas la gloire de Dieu, c'est celle de mon frère, répondrez-vous, qui me rend triste. — Eh bien, la gloire de ce dernier remonte à Dieu, et par conséquent la guerre que vous lui faites. — Ce n'est pas encore là ce qui me cause de la peine ; je voudrais seulement que Dieu fût glorifié par moi. —Réjouissez-vous donc des succès de votre frère, et Dieu sera glorifié par vous, et tous diront : Béni soit le Dieu servi par de tels hommes, par des hommes exempts de toute envie, qui célèbrent les liens des uns des autres! —Faut-il même que ce soit un frère ? — Serait-ce votre mortel ennemi, s'il fait que Dieu soit glorifié, cela doit vous suffire pour tâcher de gagner son amitié. Voilà donc qu'un ennemi devient un ami, du moment où la gloire de Dieu résulte de ses bonnes œuvres. Que quelqu'un vous guérisse d'une maladie corporelle, et vous le mettrez au premier rang de vos amis, aurait-il été jusque-là l'objet de votre haine; et voilà qu'un ami devient votre ennemi dès qu'il glorifie le corps du Christ, je veux dire l'Eglise. Pouvez-vous faire au Christ une guerre plus ouverte ? Aussi, opérerait-on des miracles, aurait-on embrassé la virginité, les jeûnes et les veilles ; se serait-on élevé par la vertu jusqu'à la hauteur des anges, on devient le plus vil des hommes ; par ce vice seul on tombe au-dessous du fornicateur et de l'adultère, du voleur, du spoliateur des tombeaux.

6. Et qu'on ne m'accuse pas d'exagérer ; je vous ferai simplement une question : Si quelqu'un portant dans ses mains la pioche et le feu, voulait détruire ce temple et renverser l’autel, est-ce que tous ceux qui sont ici présents ne s'empresseraient pas de le lapider comme le pire des malfaiteurs ? Et celui qui porte un feu tout autrement funeste, le feu de la jalousie, et qui s'efforce de renverser, non plus un édifice matériel, un autel revêtu d'or, mais un édifice tout autrement précieux que celui-ci, un autel bien plus vénérable, l’œuvre des saints docteurs, de quelle indulgence sera-t-il digne ? Ne me dites pas qu'il l'a souvent tenté sans en venir â bout. Qu'importe ? C’est sur les intentions que le jugement doit porter ; et nous pouvons dire que Saül a tué David, quoiqu'il n'ait pas réussi à lui donner la mort. Ne songez-vous pas que vous tendez des pièges aux brebis du Christ en faisant la guerre à celui qui les nourrit et les guide ? Ignorez-vous que pour elles le Christ a répandu son sang, et qu'il nous a commandé de tout faire et de tout souffrir pour elles ? Avez-vous oublié que votre Seigneur a cherché votre gloire et non la sienne ? Et vous sacrifiez la sienne à la vôtre ! Cependant, ce serait en cherchant sa gloire que vous arriveriez vous-même à la posséder ; tandis qu'en la négligeant pour la vôtre, vous n'y parviendrez jamais. A cela quel remède? Unissons tous nos prières pour ces malheureux, prions d'une commune voix comme pour des énergumènes. Leur état est encore plus affreux, puisque leur démence a sa cause dans sa volonté. C'est pour cela qu'une telle maladie réclame des supplications incessantes.

Si celui qui n'aime pas son frère a beau se dépouiller de ses biens, s'illustrer même par le martyr, et ne peut rien gagner sans la charité, celui qui fait la guerre à qui ne lui fit jamais de mal, quel supplice ne mérite-t-il pas ? Il est pire que les idolâtres. Nous ne nous élevons pas au-dessus d'eux quand nous aimons simplement ceux qui nous aiment ; mais où s'arrête alors dans sa chute celui qui reconnaît l'amour par la jalousie ? La guerre est moins fatale que cette passion. En effet, quand la cause de la guerre a disparu, la haine disparaît aussi : quant au jaloux, il ne se transformera jamais en ami. L'homme qui fait la guerre attaque ouvertement ; pour lui, c'est dans l'ombre : celui-là peut donner souvent une raison plausible de sa conduite; celui-ci ne peut invoquer que sa frénésie et sa volonté satanique. A quoi comparerons-nous une âme ainsi dépravée ? A la vipère? à l'aspic ? Au ver empoisonné ? Rien de pire, rien de plus destructeur que cette âme. Voilà bien, voilà ce qui bouleverse les Eglises, ce qui produit les hérésies, ce qui arma la main d'un frère et la fit se baigner dans le sang du juste; ainsi furent foulées aux pieds les lois de la nature, ainsi les portes de ce monde furent ouvertes à la mort, ainsi la malédiction primitive éclata sur les hommes. Cette passion ôta de l'esprit de ce malheureux le souvenir de sa naissance, de ses parents, d'un être quelconque ; elle le remplit d'une telle frénésie qu'il resta sourd à la parole de Dieu même : « La convoitise subira ta loi, tu la soumettras à ton empire. » Genes., IV, 7. Malgré cela, Dieu ne punit pas le coupable et permit que le frère tombât sous ses coups. Mais c'est une maladie que rien ne guérit ; il faut qu'elle répande son venin en dépit de tous les remèdes.

Pourquoi gémis-tu, ô le plus vil des hommes ? De ce que Dieu est honoré ? C'est le propre d'une âme satanique. De ce que ton frère est applaudi ? Tu n'as qu'à le surpasser. Si tu désires remporter la victoire, ne le mets pas à mort, ne le fais pas disparaître ; laisse-le vivre, pour que le combat puisse avoir lieu, et triomphe d'un homme vivant. C'est ainsi que ta couronne sera vraiment splendide ; tandis qu'en l'égorgeant tu te condamnes toi-même beaucoup plus qu'en essuyant une défaite. — Mais la jalousie n'entend rien de cela. Et d’où pouvait venir une pareille ambition dans une aussi profonde solitude ? Eux seuls alors habitaient cette terre. Ce n'est pas une raison qui puisse l'arrêter ; il chasse de son esprit toute considération de ce genre, il se place à côté du démon, le voilà prêt â combattre. C'est bien le démon, en effet, qui devient l'auxiliaire et le guide de Caïn. Il ne lui suffit donc pas que l'homme ait été soumis à la mort, il veut de plus que la mort se présente sous des formes tragiques, et c'est ainsi qu'il provoque le fratricide. Il est impatient de voir l'exécution de la sentence portée contre nous, lui que nos désastres ne sauraient jamais rassasier. On dirait un homme implacable qui, tenant son ennemi dans les fers, et le voyant enfin condamné au dernier supplice, ne voudrait pas s'éloigner sans l'avoir vu mourir, serait-ce d'avance et dans la prison, s'il ne peut pas attendre l'heure fixée. Tel se montre le démon dans cette circonstance ; quoiqu'il ait entendu que l'homme doit retourner dans la terre, cela ne le satisfait pas, il a besoin de voir le fils mourant avant le père, le frère tombant sous les coups du frère, une mort violente et prématurée.

7. Voyez-vous à quelles terribles conséquences aboutit l'envie ? Comme elle sait apaiser les insatiables appétits du diable, lui servir une table aussi somptueuse qu'il désirait la contempler ? Fuyons donc une telle maladie. Il est impossible, absolument impossible que nous évitions sans cela le feu vengeur préparé pour le diable ; mais nous pouvons nous guérir en nous rappelant sans cesse l'amour que le Christ nous a témoigné et le précepte qu'il nous a fait de nous aimer les uns les autres. De quelle façon nous a-t-il donc témoigné son amour ? Il a donné son sang précieux pour nous, après que nous l'avions poursuivi de notre haine et de nos outrages. Voilà comment vous devez agir envers votre frère. Ecoutez ce que le divin Maître a dit : « Je vous donne un commandement nouveau, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai moi-même aimés. Joan. ,XIII, 34. Pour lui, il ne s'est pas renfermé dans ces limites ; il est allé jusqu'à mourir pour ses ennemis. — Mais je ne veux pas, me direz-vous, verser mon sang pour un frère — Pourquoi dès lors versez-vous le sien, violant directement le précepte ? Ce que le Christ a fait sans le devoir, vous ne le ferez qu'en acquittant une dette. Quand le serviteur à qui celle de dix mille talents avait été remise, eut ensuite exigé les cent deniers, il ne fut pas seulement puni a cause de cette exigence, il le fut de plus pour n'être pas devenu meilleur par suite du bienfait reçu, pour n'avoir pas imité l'exemple de son maitre vis-à-vis de son propre débiteur ; et, du reste, en agissant ainsi, il eût acquitté lui-même une dette. Tout ce que nous faisons de bien, nous le faisons â titre de débiteurs, selon cette parole de l'Évangile : « Lorsque vous aurez tout accompli, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles ; nous avons à peine fait ce que nous devions faire. » Luc., XVII, 10. Que nous remplissions une œuvre de charité, que nous donnions de nos biens aux pauvres, nous acquittons toujours une dette : d'abord, parce que Dieu nous a prévenus de ses bienfaits, et puis, parce que nous distribuons simplement ce qui n'appartient qu'à lui. Pourquoi vous priveriez-vous de ce qu'il a mis en votre possession ? S'il vous ordonne d'en faire part aux autres, c'est pour que vous le possédiez réellement. Vous n'en êtes pas le maître tant que vous le gardez pour vous; vous recevez quand vous donnez.

Est-il rien d'ailleurs d'égal à l'amour de Dieu ? Il a donné son sang pour ses ennemis, et nous refusons de donner notre argent pour un tel bienfaiteur ; le sang versé était bien le sien, et ce que nous possédons n'est pas à nous ; il nous a donné l'exemple, et nous ne l'imitons pas ; il s'est immolé pour notre salut, et nous ne faisons pas un sacrifice pour nous-mêmes. Ajoutez qu'il ne gagne rien à nos actes de bienfaisance, et que tout l'avantage nous en revient. S'il nous est donc prescrit de donner ces choses, c'est pour que nous n'en soyons pas dépouillés. En cela, Dieu fait comme celui qui, donnant de l'argent à un petit enfant, lui recommanderait de ne pas le perdre et de le confier à la main sûre d'un serviteur, pour que cet argent ne lui soit pas ravi. Donnez aux pauvres, nous dit-il, pour que nul ne puisse vous spolier, un sycophante, un voleur, le diable, et dans tous les cas la mort. Tant que vous gardez vos biens vous-même, vous ne les avez pas en sûreté ; confiez-les-moi par l'entremise des pauvres, et je vous les conserverai tous fidèlement, et je vous les rendrai dans le temps favorable avec un riche intérêt. Ce n'est pas pour vous les enlever que je les ac-cepte, c'est pour les augmenter, c'est pour vous les transmettre ensuite au moment où tout emprunt aura cessé, aussi bien que toute miséricorde. — Quelle n'est pas notre insensibilité, puisque de telles promesses ne peuvent nous déterminer à lui faire le prêt qu'il demande ? Aussi, quand nous quittons la terre, allons-nous vers lui dans une complète indigence, dans un dénuement absolu, n'ayant plus rien de ce qu'il nous avait confié, parce que nous n'avons pas su le remettre au plus sûr de tous les dépositaires. De là vient également que nous subirons les derniers supplices.

Et que pourrons-nous répondre à ses accusations ? Comment échapperons-nous à notre perte ? Quel moyen de justification ou quelle excuse aurons-nous à faire valoir ? Pourquoi n'avez-vous pas donné ? Etait-ce par crainte de ne pas recouvrer ? Une telle crainte n'est-elle pas absurde ? Celui qui vous avait tout donné la première fois, ne devait-il pas à plus forte raison tout vous rendre ? Peut-être aimez-vous à contempler vos richesses ? C'est un motif de plus que vous avez de les répandre ; car alors vous aurez cette satisfaction dans le séjour où vous n'aurez plus à redouter de les perdre. En vous obstinant à les garder, vous vous dévouez à des maux sans nombre. Le diable, en effet, se précipite sur les riches comme un chien affamé qui veut arracher un morceau de pain de la main d'un enfant. Remettons donc ce bien à notre père ; le diable le voyant, prendra soudain la fuite, et, quand il aura disparu, quand il n'aura plus le pouvoir de vous nuire, dans le siècle futur, votre père vous rendra tout en pleine sécurité. Sur la terre, les riches ne diffèrent en rien de ces petits enfants que les chiens poursuivent : ils sont entourés d'aboiements, ils sont assaillis et déchirés, non seulement par les hommes, mais encore par les basses passions, par la gourmandise, l'ivresse, l'adulation, et tous les genres de volupté. Quand il s’agit d'un prêt à faire, nous avons grand soin de bien choisir les emprunteurs qui sauront le mieux et le plus efficacement nous témoigner leur reconnaissance. Nous agissons tout autrement ici : laissant de côté le plus généreux de tous, celui qui nous rendrait, non pas un pour cent, mais cent pour un, nous allons à ceux qui ne nous rendront pas même le capital.

8. Que pouvons-nous attendre de l'estomac, par exemple, qui absorbe la majeure partie de ce que nous avons ? L'infection et la pourriture. Qu'espérer de la vaine gloire ? Les tourments de la jalousie. De l'avarice ? Les sollicitudes et les soucis. De la luxure ? La géhenne et le ver empoisonné. Voilà quels sont les débiteurs du riche, et voilà quel intérêt ils savent lui payer, les maux du temps présent et les supplices de la vie future. Est-ce donc ainsi que nous placerons notre capital, pour n'en retirer que des tortures, et ne le confierons-nous pas au Christ, qui nous offre le ciel, l'immortalité, les biens ineffables ? Encore une fois, quelle sera notre excuse ? Dites-moi je vous prie, pour quelle raison vous ne donnez pas à celui qui vous rendra d'une manière aussi généreuse qu'infaillible ? Serait-ce parce qu'il vous fait attendre longtemps ? Mais il vous donne un à-compte ici-bas, et cette parole ne saurait tromper : « Cherchez le royaume des cieux, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. » Matth., VI, 33. Quelle munificence ! Les biens d'en-haut, je vous les garde, ils ne diminueront pas ; et ceux de la terre, je vous les donne purement et par générosité. Cette attente, d'ailleurs, qui vous paraît si longue, ne fait que les augmenter ; car les intérêts s'accumulent. Les prêteurs le savent bien, ils aiment mieux prêter à long terme. En remboursant le capital trop tôt, on l'empêche de produire ; en le gardant longtemps, on en augmente le revenu. Eh quoi, les délais ne nous importunent pas de la part des hommes, nous cherchons même toutes les combinaisons pour les prolonger ; et notre âme se resserre tellement vis-à-vis de Dieu, que nous devenons incertains et timides !

Dieu cependant comme je viens de le dire, nous récompense ici-bas par anticipation, tandis qu'il nous prépare la grande récompense et la tient en réserve dans le ciel. Celle-ci, par sa grandeur et sa beauté, l'emporte infiniment sur la vie présente. Un corps mortel et sujet à la corruption n'est pas en état de recevoir ces incorruptibles couronnes ; ce n'est pas dans cette vie si changeante et si troublée de la terre que peut trouver place un bonheur immuable et permanent. Si quelqu'un vous offrait de l'or sur un sol étranger, où vous n'auriez aucun membre de votre famille et quand il vous serait impossible de rien emporter dans votre patrie, vous le conjureriez avec les plus vives instances de vous remettre ce trésor, non dans un pays qui n'est pas le vôtre, mais bien chez vous ; et c'est dans ce lieu d'exil que vous voudriez recevoir les ineffables trésors de l'âme ? Quelle étrange folie ! Ce que vous recevez ici-bas est nécessairement périssable : si vous attendez l'époque voulue, vous obtiendrez des biens à jamais inaltérables. Ici-bas, c'est du plomb ; là-haut, ce sera de l'or épuré. Mais vous n'êtes pas même privé des biens de ce monde. A la promesse déjà citée, le Sauveur en ajoutait une autre : Quiconque aime les choses du ciel, « recevra le centuple dans le siècle présent, et la vie éternelle ensuite. » Matth., XIX 29. Si nous ne recevons pas ce centuple, c'est notre faute à nous, parce que nous ne prêtons pas à celui qui peut nous le donner. Tous ceux qui lui ont témoigné cette confiance ont été ainsi récompensés, quelque légère que fût leur offrande. Pierre avait-il donc offert quelque chose de si grand, dites-moi ? N'était-ce pas un filet déchiré, un roseau, un hameçon ? Et Dieu voulut que toutes les maisons de l'univers lui fussent ouvertes, il étendit devant lui la terre et les mers, tous s'empressaient de l'attirer dans leurs demeures ; bien plus, ils vendaient leurs possessions pour en déposer le prix à ses pieds, n'osant pas le remettre dans ses mains, tant ils avaient pour lui de vénération parmi les élans de leur générosité.

C'était Pierre, me direz-vous. — Et que fait cela, ô homme ? La promesse n'a pas été faite à Pierre seul ; et le Christ n'a pas dit : Pour toi, Pierre, tu recevras seul le centuple. Non, il a dit : « Quiconque abandonnera sa maison ou ses frères, recevra le centuple. » Il ne regarde pas à la différence des personnes, il ne voit que le mérite des œuvres. — Mais je suis entouré d'enfants, me direz-vous encore, et je veux les laisser riches. — Pourquoi les appauvrissez-vous alors ? Leur légueriez-vous tout, vos biens ne seront pas sous une sûre garde : établissez Dieu le cohéritier et le tuteur de vos enfants, ils vous devront une fortune immense. De même que, lorsque nous voulons nous venger, Dieu ne prend plus notre défense, et qu'il dépasse toutes nos prévisions lorsque nous nous en remettons à lui ; de même, concernant les biens terrestres, il nous en laisse tout le soin si nous prétendons nous en occuper nous-mêmes, et, si nous les confions entièrement à sa .providence, il couvrira de sa protection et nos richesses et nos enfants. Vous étonneriez-vous que Dieu tienne cette conduite, quand il vous est si facile de voir les hommes ne pas y manquer ? Qu'un mourant n'appelle aucun de ses proches à servir de tuteur à ses enfants, et celui qui se fût chargé de cette mission avec le plus de bonheur, en sera souvent éloigné par la honte et la confusion : au contraire, qu'on lui témoigne cette confiance, qu'on fasse appel à son dévouement, et cet honneur qu'il reçoit lui fera déployer le plus grand zèle.

9. Souhaitez-vous donc laisser de grandes richesses à vos enfants, léguez-leur en héritage la providence divine. Celui qui vous a donné votre âme, sans mérite de votre part, et qui de plus a formé votre corps et vous a départi l'existence, pourra-t-il, quand il vous verra lui rendre un tel hommage, lui confier vos biens avec vos enfants, ne pas combler ces derniers de tous les dons de sa puissance ? Si le prophète Élie, pour avoir été nourri d'un peu de farine, pour avoir eu dans cette occasion la préférence sur les enfants, remplit l'aire et le pressoir de la veuve, quelle bienveillance ne vous témoignera pas le Maitre d'Elie ? Ne visons donc pas aux moyens de laisser nos enfants riches, ne pensons qu'à les laisser vertueux. S'ils se fient aux biens de la terre, ils ne s'occuperont plus de rien, croyant pouvoir abriter la corruption de leurs mœurs sous le voile de leur opulence : s'ils se voient dénués de l'appui de la fortune, ils mettront tout en œuvre pour se procurer celui de la vertu. La vertu sera leur héritage et la compensation de leur pauvreté, si vous n'avez pas à coeur de leur en laisser un autre. C'est bien de la dernière déraison de ne rien livrer â leur pouvoir pen-dant que nous vivons, et de leur fournir tous les moyens de satisfaire toutes les passions de la jeunesse après notre mort. Vivants, nous pouvons leur demander compte de leurs actes et de leurs folles dépenses, les réprimander et leur imposer un frein : quand nous sommes morts, si les séductions de la richesse s'ajoutent aux entraînements de l'âge, par les suprêmes dispositions d'un père, qui de plus leur manque en ce dangereux moment, vous les avez poussés, ces malheureux, à travers mille précipices, jetant le feu sur le feu, ou mieux répandant l'huile sur une ardente fournaise. Voulez-vous leur léguer des richesses sans danger, constituez Dieu leur débiteur, et remettez-en le titre en ses mains. Dès qu'ils sont maîtres de leur fortune, les jeunes gens ne savent à qui la confier ; ils sont entourés de sycophantes, ils peuvent ne faire que des ingrats : si, dans cette crainte, vous avez prêté d'avance à Dieu, votre trésor vous sera conservé d'une manière intacte, et rendu sans aucune difficulté. Dieu nous sait gré de ce que nous acceptons même le paiement de sa dette, il aime ceux qui lui prêtent avec usure; plus il leur doit, plus il les aime. Voulez-vous donc l'avoir à jamais pour ami, faites qu'il vous doive beaucoup. L'usurier est moins heureux du nombre de ses débiteurs que ne l'est le Christ du nombre de ses usuriers. Ceux auxquels il ne doit rien, il s'en éloigne : il se porte à la rencontre de ceux auxquels il doit. Mettons donc tout en œuvre pour le constituer notre débiteur; car voici le temps de ce négoce, de ces placements avantageux. Ils sont maintenant possibles, et le Christ est dans le besoin. Si vous laissez passer l’occasion, si vous attendez d'avoir quitté la terre, il n'aura plus besoin de vous. Il est aujourd'hui tourmenté par la faim et la soif, il a soif de votre salut ; et c'est pour cela qu'il mendie, qu'il circule dénué de tout : il n'a pas de repos qu'il ne vous ait engagé la vie éternelle. Ne le repoussez donc pas ; car il ne demande pas la nourriture, il vient l'offrir ; il n'implore pas un vêtement, il veut vous le donner, mais un vêtement tissu d'or, une étole royale. Ne voyez-vous pas les médecins les plus soigneux, quand ils font des lotions â un malade, se laver eux-mêmes, bien qu'ils n'en aient pas besoin ? C'est ainsi que le divin Médecin procède pour guérir nos maladies. Il n'exige rien par la violence, parce qu'il vaut mieux vous récompenser. Il vous apprend de la sorte qu'il ne demande pas sous l'impulsion de la nécessité, et qu'il n'a d'autre but que de vous venir en aide. C'est pour cela qu'il vous aborde dans tout l'appareil de la pauvreté, et qu'il tend la main. Ne lui donneriez-vous qu'une obole, il ne se détourne pas ; le repousseriez-vous avec dédain, il revient à la charge, il ne se désiste pas, tant il aime et désire notre salut.

Méprisons donc les richesses, si nous ne voulons pas être méprisés par le Christ ; méprisons les richesses, et les richesses nous seront données. En essayant de les conserver en ce monde, nous les perdons absolument en ce monde et dans l'autre : en les distribuant avec libéralité, nous serons dans l'opulence dans le présent et l'avenir. Voulez-vous être riche, devenez pauvre ; répandez et vous recueillerez ; semez avec abondance, et vous aurez une abondante moisson. Si cela vous étonne et vous parait contraire au bon sens, voyez de quelle façon on ensemence la terre, et songez que le semeur ne peut pas autrement compter sur la récolte qu'en abandonnant les grains déjà ramassés , que son espoir repose sur le sacrifice. Semons, nous aussi, mais dans le ciel, que ce soit là notre champ, et nous aurons une riche moisson, et nous acquerrons les biens éternels, par la grâce et l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui gloire, puissance, honneur, en même temps qu'au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

En ce temps-là, au cours du repas que Jésus prenait avec ses disciples, il fut bouleversé en son esprit et il rendit ce témoignage :"Amen amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera."